Un étranger en Olondre

Titre :Un étranger en Olondre

Auteur : Sofia Samatar

Maison d’édition : Argyll

Genre : Fantasy

Où trouver le livre ? Clique ici

On a déjà passé deux semaines à explorer les tréfonds de notre mémoire et des effets qu’elle a sur nous. Dans le Livre de M de Peng Shepard, on a pu voir que la mémoire n’est pas qu’individuelle mais peut être aussi collective. La mémoire fait grandement partie de notre identité. Et ce n’est pas tout car avec Trois battements un silence d’Anne Fakhouri, la mémoire contient aussi nos émotions. Et elle peut être transmise mais cela ne veut pas dire que la mémoire d’un traumatisme doit rendre notre futur inéluctable. On peut jouer avec la mémoire pour sortir de certains schémas. La mémoire devient malléable, changeante, parfois même insaisissable. Comment la capturer ? Comment la figer un peu pour la transmettre ? Par l’écriture ? Et pour continuer le lien avec Trois battements un silence d’Anne Fakhouri, on se rend compte que grâce à l’Oncle Ray, Marco a pu avoir les instruments pour sortir d’un cercle traumatique. Ma question est là : une rencontre, une seule peut-elle changer le cours de notre vie ?

Peut être qu’un Etranger en Olondre écrit par Sofia Samatar et publié aux éditions Argyll pourra nous apporter des clés de réponse. Jevick est le fils d’un riche marchand de l’île du Thé qui fait du commerce en Olondre, pays du livre qui fascine Jevick Mais son père décède et Jevick part en Olondre pour continuer les affaires de son père. Pendant son voyage, il rencontre une jeune fille mourante : Jissavet. Après le Festival des Oiseaux, quelques jours après, Jevick se rend compte qu’il est hanté par le fantôme de celle-ci. Il fera l’objet d’un enjeu politique entre deux partis religieux olondriens. Quant à lui, il ne pourra être libéré qu’en écrivant l’histoire de la jeune fille.

Sofia Samatar, elle est née en 1971 en Indiana et c’est la fille de l’historien Said Seikh Samatar et sa mère est enseignante d’anglais et est de confession mennonite. Ses parents se sont rencontrés en Somalie. Sofia, c’est une femmes de voyages de par là vie de ses parents mais aussi de son parcours professionnel car elle a enseigné au Soudan du Sud et en Egypte. Elle est aussi constamment tiraillée et enrichie par ses différentes cultures. Et cela se voit dans ses œuvres ou son essai : the White Mosquee. La duologie Un étranger en Olondre est une déclaration d’amour à la lecture, à l’écriture et à la transmission de la mémoire. Que veut donc nous dire l’autrice avec un Etranger en Olondre ?

Comment une rencontre peut changer une vie ?

Regarder un peu dans votre passé, dans votre histoire personnelle et je suis persuadée que vous pouvez me donner le nom d’une personne qui a changé le cours de votre vie. Dans le livre, c’est la rencontre de Jevick et de Jissavet, lors d’un trajet en bâteau pour aller en Olondre. Il y a va pour le commerce et le tourisme. Elle y va pour trouver un traitement. Ils ne parleront que quelques heures. Et pourtant, Jissavet décède : on ne sait pas trop quand, on ne sait pas trop où mais c’est Jevick qui la retient dans ce monde et elle va le hanter, ce qui déclenchera toute l’histoire. Et d’ailleurs, si Jevick est aussi fasciné par l’Olondre, c’est parce que son père lui a donné un précepteur olondrien, Lune, un exilé. J’ai regardé un peu partout sur les internets en posant cette question simple : une rencontre peut-elle changer une vie ? Et en gros, c’est plutôt unanime car que ce soit en littérature, en psychologie, en philosophie, en religion, tout le monde s’accorde sur ce fait. Parce que l’on est confronté à une autre perspective mais aussi, nous sommes des animaux sociaux et nous avons besoin de nous nourrir des autres pour évoluer. Et peu importe la durée de cette rencontre en fait car on parle de mémoire émotionnelle, exactement ce que l’on a vu dans Trois battements, un silence d’Anne Fakhouri. Et pour marquer l’importance de cette rencontre, Sofia Samatar nous montre que le fantôme de Jissavet va hanter Jevick. Ça veut dire quoi ?

La hantise, cela correspond à une situation qui donne l’impression d’une présence autre, agissant de manière diffuse et invisible. Les éléments de la hantise sont généralement liés à l’au-delà omme les esprits, les dieux ou les démons ou aux autres créatures fantastiques comme les lutins, les gnomes ou les djins. Des lieux peuvent être hantés mais aussi des personnes. En vrai, c’est quand une personne vous marque si fort qu’elle vous marque. Vous en ressentez les effets même après son absence. Et pourtant, Jevick ne connaît pas son histoire. Et Jevick pourra la laisser partir, faire son deuil, en voyageant.

Et par le parcours de Jevick, on verra qu’il a voyagé de deux manières par ces deux rencontres. Tout d’abord, il va voyager en Olondre à la manière d’un touriste. En effet, toute son enfance, Lunre a appris à Jevick à lire et écrire. Lunre est un exilé et il raconte l’Olondre à son élève mais pas de manière très réaliste en fait, c’est une vision presque fantasmée. Pourquoi fait il cela ? Et bien, Lunre sait qu’il ne retournera jamais en Olondre et donc sa mémoire fait le tri et ne garde que les meilleurs moments. C’est comme quand on se souvient d’un défunt qu’on a aimé : on lisse les faits et c’est tout naturel parce que c’est notre mémoire émotionnelle qui parle, vous savez ? Celle qui change tout le temps. C’est ainsi que Jevick part en Olondre comme nous on part à l’étranger, en vacances, et il en profite : il va acheter pleins de livres, fait des rencontres et se rend à différentes fêtes. Sauf que le fantôme de Jissavet, une voix qu’on a perdu, effacée, vient le hanter. Et il en vient à parcourir l’Olondre comme un fugitif. Le vernis craque et il voit cette contrée d’une toute autre manière. Et ça, c’est la manière dont Sofia Samatar a voyagé toute sa vie. pas par les circuits touristiques mais par les rencontres, les chemins de traverse. Et nous, on découvre un pays qui est déchiré entre deux courants religieux et qui va bientôt entrer un guerre civile. Et Jevick, il va ainsi recueillir différents témoignages des habitants. Nous, on ne comprendra les enjeux politiques que par déduction et c’est, on le sait, pas le récit que retiendra l’Histoire.

C’est aussi pour cela que cette histoire est marquante. Jevick est un peu notre photographe de guerre. Et si vous voulez approfondir rapidement cette notion, regardez le film Civil War réalisé par Alex Garland. Et par un Etranger en Olondre, Sofia Samatar montre l’importance du témoignage car nous on sait tout cela grâce aux pérégrinations de Jevick. Et ce n’est pas l’Histoire qui est importante ici pour nous, ce sont bien les témoignages et c’est ce que veut l’autrice. Un témoignage rend la voix aux personnes silenciées et cela peut tout changer. Déjà, c’est un acte de courage, de prendre la parole. Mais c’est nécessaire car l’Histoire n’est pas qu’une succession de faits, c’est aussi et surtout l’histoire, la vie des personnes, de faits, c’est aussi et surtout l’histoire, la vie des personnes. Et c’est ça qui a de l’impact, c’est ça qui va nous marquer.

Et pourtant, c’est l’écriture qui va nous figer des moments importants

Allez, je digresse et je vous raconte une histoire, moi aussi. Le 15 Juin 1799, Bonaparte part joyeusement en Egypte pour envahir le monde parce que l’Egypte, c’est un peu son Olondre à lui. Or, dans le village de Rachid, dans le delta du Nil, Pierre-François-Xavier Bouchard découvre une grosse pierre. C’est la Pierre de Rosette. Et Champollion se rend compte qu’un seul texte est écrit en trois langues : en hiéroglyphique, en égyptien domotique et en grec. Et par la présence de ces trois textes, de ces trois langues, on a pu redécouvrir la culture égyptienne. C’est amusant parce que c’était un texte de loi. Et ne pensez pas autre chose : l’écrit est politique. C’est comme la Guerre des Gaules de Jules César qui donne une vision biaisée des gaulois. Et en Olondre, une guerre se profile. Donc on sait que quelques temps après le départ de Jevick, on n’aura que le récit des vainqueurs. On ne fait que deviner qui sera le gagnant mais ce n’est pas ce que l’autrice veut nous dire. Elle nous dit que l’important, c’est que Jevick est le dépositaire des témoignages des personnes qui risquent d’être silenciées. Alors pourquoi l’écriture ?

Et bien parce que l’écriture, c’est comme une photo, un instantané. L’écriture a une portée universelle. C’est ce qui va laisser une trace. Et cela permet aussi et surtout en écrivant des témoignages de préserver la culture. De même, la fiction peut aussi préserver la mémoire et c’est cela que fait Sofia Samatar avec un étranger en Olondre. Alors oui, c’est un pays imaginaire et Jevick et Jissavet n’existent pas, ce sont des personnages de fiction. Mais l’histoire de Jissavet est universelle et je vous laisserai la découvrir. Alors pourquoi l’écrire si elle semble commune ? Et bien si dans l’écrit on ne retrouve que l’histoire des vainqueurs, et bien on silencie les autres histoires et cela rend le récit écrit comme véridique. Je reprends mon histoire de la Guerre des Gaules. Pendant des années, on a cru que le peuple gaulois était unitaire et inculte. Or, par l’archéologie, on sait maintenant que ce que les Romains considéraient comme la Gaule était composé de multitudes de peuples. Et ils étaient cultivés sauf que leur culture est orale. Ainsi, notre vision de la Gaule est et restera sûrement biaisée par la vision des Romains.

Et c’est pour cela, attention, mini spoiler, que Jevick crée un alphabet pour son pays qui a une culture orale, pour préserver sa propre culture mais aussi pour diffuser les témoignages olondriens dont il est dépositaire. Et ça, on en a eu des exemples dans l’Histoire de ce qu’a fait Jevick. Je vous donne deux exemples.

L’écrivain Ngûgî wa Thiong’o a décidé d’abandonner l’anglais, sa langue coloniale, pour composer un alphabet kikuyu, sa langue maternelle. pour lui, c’est la langue qui est le véhicule de la mémoire culturelle. Je cite de Decolonising the Mind en 1986 : “Toute langue est à la fois un moyen de communication et le véhicule d’une culture”. Alors je vous vois venir : son livre a été traduit en anglais. oui. mais le premier exemplaire est écrit en kikuyu. Et ça, c’est ce qu’on appelle un acte de décolonisation. Quan Ngûgî wa Thiong’o écrit en kikuyu, il refuse que sa culture soit effacée par le colon anglais. Il veut réhabiliter les récits locaux, les transmettre et surtout se les réapproprier. il a même fondé une revue littéraire en kikuyu, qui s’appelle Multiri, pour encourager les autres à faire de même.

Trop de niche ? Vous voulez plus marquant ? Au Veme siècle, le moine Mesago Machtots invente l’alphabet arménien pour pouvoir diffuser la Bible, comme quoi, il ne perdait par le Nord, mais aussi pour préserver la langue et la culture arménienne. Et cet alphabet, c’est ce qui a permis à l’Arménie de résister aux différentes assimilations et donc à l’Histoire. Encore aujourd’hui, soit 16 siècles plus tard, à la louche, l’alphabet arménien est un symbole national. C’est un pilier de leur mémoire collective et il est encore enseigné dans les écoles.

Le fait d’écrire dans sa propre langue est libératoire. Et c’est exactement ce qui se passe dans un étranger en Olondre. Le fait d’écrire l’histoire de Jissavet prouve que cette femme existe, elle laisse une trace. Cela la libère car son fantôme disparaît, elle peut passer à l’après vie. Et cela permet à Jevick de faire son deuil, car celui ci est transformé en création. C’est peut être bien cela que veut nous dire Sofia Samatar. La mémoire peut être la vérité vraie, ce ne sera pas une succession de faits, mais cela permet parfois de donner une voix aux sans-voix, comme Jissavet.

Aussi, que lire après Un étranger en Olondre ? 

  • Un récit fictif qui met en valeur des voix silenciées, je ne pouvais que penser à Châtiments de Percival Everett et je ne peux que vous renvoyer à l’épisode dédié à ce sujet.
  • Sur les bouts de la langue, de Noémie Grunewald pour vous montrer que la traduction est aussi un acte militant.
  • Ni vues ni connues du Collectif George Sand qui raconte l’Histoire de femmes qu’on a effacées..

Qu'est-ce qu'on lit le Lundi ? S01EP15 J'ai un livre pour toi

Tous les lundi, je vous emmène dans mon trajet de train virtuel pour aller au travail. On en profitera pour parler des lectures de la semaine. Qu'est-ce qu'on lit le Lundi Pour écouter l'épisode : https://www.vodio.fr/vodiotheque/i/28631/qu-est-ce-qu-on-lit-le-lundi-s01-ep07/ Au trajet cette semaine : – Les flibustiers de la mer Chimique de Marguerite Imbert : https://www.gallimard.fr/catalogue/les-flibustiers-de-la-mer-chimique/9782073052247- Medieval Girlfriends de Juliette cousin : https://www.exemplaire-editions.fr/kopi/librairie/livre/medieval-girlfriends- Silent Jenny de Mathieu Bablet : https://www.editions-ruedesevres.fr/Silent-Jenny- L'île au trésor de R.L. Stevenson : https://www.flammarion-jeunesse.fr/lile-au-tresor/9782080490735Mes futures lectures : – Capitaines courageux de Rudyard Kipling : https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070363544-capitaines-courageux-rudyard-kipling/- La course au mouton sauvage de Haruki Murakami : https://www.librairie-des-femmes.fr/livre/9782264076533-la-course-au-mouton-sauvage-haruki-murakami-patrick-de-vos/?provenance=wishlist_list- Quand Cécile de Philippe Marczewski : https://www.seuil.com/ouvrage/quand-cecile-philippe-marczewski/9782021538083 Au programme cette semaine :- Sur le Podcast et sur le blog : Medieval Girlfriends de Juliette cousinSi vous souhaitez nous partager votre lecture, voici le répondeur : https://www.vodio.fr/repondeur/1802/ ou en déposant votre fichier MP3 sur jaiunlivrepourtoi@gmail.comLe logo est une création de Shirayukisan et vous pouvez lui faire ses commandes ici : https://shirayukisancommissions.carrd.coLa musique du générique : Late night Snack de The fly guy five https://youtu.be/UIqkiK-So6g?si=mAs64Wo47LcjEBEt
  1. Qu'est-ce qu'on lit le Lundi ? S01EP15
  2. Racines
  3. Qu'est-ce qu'on lit le lundi ? S01EP14
  4. Les enfants de l'Empire
  5. Qu'est ce qu'on lit le lundi ? S01 EP13
Posted in , , ,

Une réponse à « Un étranger en Olondre »

  1. Avatar de mielou35
    mielou35

    Très intriguant comme livre, ça donne envie !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire