
Titre : Roman de Ronce et d’Epine
Auteur : Lucie Baratte
Maison d’édition : Edition du Typhon
Genre : fantastique
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Lucie Baratte, c’est une autrice que j’aime bien. Elle est née en 1981 à Amiens et c’est une artiste multicasquettes. Et une de ses casquettes, justement,, c’est qu’elle participe au podcast Les Parleuses qui met en avant des autrices oubliées. Mais on n’est pas là pour parler boutique, mais bien de son activité d’autrice. J’avais lu d’elle l’année dernière le Chien Noir paru aux éditions du Typhon, qui est une réécriture de Barbe Bleue, le conte. Il me reste encore à lire d’elle Looking for Janice paru en 2016 et La Dame aux étoiles paru en 2024. Aujourd’hui, nous sommes là pour regarder d’un peu plus près Roman de Ronce et d’Épine paru aux éditions du Typhon le 30 août 2024 dans la collection des Hallucinées.
Roman de Ronce et d’Épine, il vous prend au coeur par la couverture du livre. On dirait une tapisserie médiévale dans les tons verts et marrons. Elle représente un sentier qui mène à une forêt où un cerf est criblé de flèches. Elle met tout de suite dans l’ambiance ? Roman de Ronce et d’Épine, cela raconte l’histoire de deux soeurs jumelles qui sont élevées à l’orée d’une forêt mystérieuse. Elles sont élevées par leur nourrice, Cendrine, parce que leur mère, Blanche, est fatiguée des fausses couches à répétition qu’elle subit. Quant au père, il préfère passer ses journées à chasser. Épine, elle aime la chasse mais elle a du mal à se faire accepter dans ce milieu exclusivement masculin. Ronce, elle aime la broderie, comme sa mère, mais elle n’arrive toujours pas à créer de lien avec elle. Et dans cette forêt, il y a un esprit vengeur qui rôde. Cela ressemble à un conte macabre qui vient du Moyen Âge, voire plus de la Renaissance. Et c’est ce qu’aime faire l’autrice : diffuser ses idées sur des contes macabres. Mais comment Lucie Baratte arrive à nous parler de problèmes féministes actuels au travers de ce conte ?
Un récit sous forme de conte
Tout nous rappelle un conte de Grimm ou un Dysney pour ceux qui n’ont pas la référence. L’action se situe dans une espèce de donjon reculé, isolé du village et il est à l’orée d’une forêt mystérieuse. La forêt, d’ailleurs, prend de plus en plus de place et elle a un côté surnaturel. On pense qu’on peut se perdre là-dedans, que des gens y disparaissent et il se raconte au coin du feu qu’il y a un esprit qui rode. On ne le voit pas mais sa présence est tangible.
Et pour nous mettre dans cette ambiance, Lucie Baratte utilise vraiment un style qui s’apparente au conte, au médiéval. Si on ne la connaissait pas si bien, on pourrait penser qu’elle nous raconterait une jolie histoire où tout se finit bien. Et elle fait vraiment tout pour nous mettre dans cet état un peu enchanteur, et elle nous distille ça et là des éléments qui nous mettent le doute. Est-ce juste l’ambiance ? L’isolement du donjon ? Les on-dits? Où la forêt est-elle vraiment maléfique ? De même, est-ce que certaines situations ont l’air magiques ou est-ce la narration qui se joue de nous ou notre perception de cet univers ?
Et au milieu de ce récit, il y a une sororité : Ronce et Epine
Elles sont soeurs jumelles et pourtant elles sont très différentes, tout en contraste. Ronce ressemble à sa mère. Elle aime la broderie, tente de créer des liens, s’occuper de la maison, créer des choses et pourtant, elle échoue car sa mère est brisée par son mariage, par les décès de ses enfants, par son rôle de génitrice. Elle refuse quelque part de transmettre son héritage à sa fille alors qu’elle a toutes les qualités qu’elle-même possède. Pour Épine, c’est le même combat. Elle aime les extérieurs et la chasse comme son père. Elle pense que cela va les rapprocher, mais voilà, elle n’est pas un garçon, alors elle va devenir meilleure que lui sans pouvoir obtenir la moindre reconnaissance de sa part. Pire, quand il est parti, c’est elle qui va assumer la chasse pour nourrir la maisonnée.
Les caractères des deux parents les ont séparés et pourtant, ces deux mêmes caractères ont rapproché les deux sœurs. Elles se sont entraidées et soutenues et ensemble, avec leur nourrice Cendrine, elles sont passées à l’âge adulte, transformant aussi ce roman en conte initiatique avec tous les codes du genre. Pour rappel, un récit initiatique est un type de récit où l’on suit l’évolution d’un personnage et sa compréhension du monde ou de lui-même, alors que celui-ci se voit exposé à diverses épreuves ou expériences. Et c’est ce qui se passe dans tout le récit car, au travers de ces histoires, on voit des liens familiaux qui se sont effilochés entre les parents et les enfants, entre les deux soeurs et la nourrice, on voit une famille choisie et des liens qui, malgré les épreuves, restent. Et cela malgré des choix individuels qui pourraient les séparer un moment. Car on a trois femmes, ici, qui se soutiennent sans condition.
Au delà de la sororité, on va aussi parler du corps féminin, de création et de condition féminine.
Dans Roman de Ronce et d’Épine, on va avoir une réflexion sur les rôles assignés à la femme. La mère, Blanche, était une érudite, formée par des soeurs à la broderie. Elle aurait dû briller en société et ses broderies étaient extrêmement réputées. Sauf qu’elle s’est mariée à ce type, un noble désargenté. Depuis, elle est assignée au rôle de génitrice. Elle doit produire un héritier mâle, mais comme elle n’y arrive pas, elle est effacée, invisibilisée. Alors qu’elle a les capacités de gérer le domaine et de le faire prospérer. Mais c’est le père des filles qui… Ne s’en occupe pas d’ailleurs, ruinant les espoirs d’avenir de ses filles. Parce que pourquoi s’en occuper puisque ce ne sont pas des garçons ? Ronce et Épine n’auront pas accès à une dot, ni à une éducation. Elles deviennent recluses, que ce soit par l’inaction du père et le refus de la mère.
Et pourtant, elles vont redéfinir leur rôle de femmes en faisant ce qu’il leur plaît. Ronce va apprendre de Cendrine, leur nourrice, à broder et en observant sa mère, elle va s’approprier l’art de la broderie et la rendre magique. Quant à Épine, elle cassera les codes pour s’approprier des savoirs dits masculins et elle pourvoit à la survie de la famille. Et à deux, elles vivront en marge de la société car elles ne se confrontent pas à leur rôle. Et pourtant, elles vivront toutes de même. Une vie différente, invisibilisée alors qu’elles vont inspirer d’autres vies. Et leur légende persistera.
Et au centre de tout cela, se dresse la forêt
La forêt n’est pas qu’un lieu dans ce roman, mais c’est un personnage à part entière. Elle est oppressante, elle est violente et dangereuse. Dans cet angle-là, elle représente la société. Celle qui isole les femmes, celle qui les tue, celle qui les efface. Et pourtant, parfois, la forêt devient un refuge. C’est quand on est un peu dans une communauté qui nous soutient. La forêt devient ainsi une source d’aventures et de richesse.
Ici, la forêt n’a pas de morale. C’est une force ancienne. Elle est fascinante mais aussi source de danger, et au final, elle sera vecteur de transformation pour nos deux soeurs. Même si l’une tente de rester en dehors et l’autre qui veut, au contraire, y entrer à tout prix. C’est le reflet de la confrontation des héroïnes avec elles-mêmes mais aussi avec les autres. C’est le recommencement, la dualité entre la vie et la mort. Avec elle, on voit la succession des saisons, des chants anciens. C’est par le rythme que nous donne cette forêt, ce cadre qu’elle nous dresse qu’on peut justement suivre l’évolution de Ronce et d’Épine.
Et sinon ? Comment a été reçu le roman par la critique ?
Plutôt bien, en fait. Il a reçu le prix Libr’à Nous dans la catégorie Littérature francophone, ce qui montre une belle reconnaissance de la part des librairies indépendantes mais aussi le prix de la Rose d’Or qui récompense les romans dont l’intrigue se situe au Moyen-Age. D’ailleurs, c’est grâce à la librairie indépendante que je fréquente, les Quatre Chemins à Lille, que ce roman m’a tapée dans l’oeil. Certains lecteurs l’ont beaucoup apprécié alors que d’autres lui reprochent son rythme lent que, personnellement, j’ai beaucoup apprécié. C’est comme une mélodie en arrière-plan qui nous transporte, alors qu’en fait, dans cette histoire, il y a plein d’action. Il y a aussi de l’émotion et surtout, il nous amène, via l’imaginaire, à nous questionner sur le monde actuel. Et c’est ce qui le rend remarquable, à mon sens.
Que lire après Roman de Ronce et d’Epine ?
- La compagnie des loups d’Angela Carter qui reprend dix contes célèbres pour enfants
- Dans la forêt de Jean Hegland qui reprend ce thème de la forêt qui rend la perception du réel assez floue.
- Un étranger en Olondre de Sofia Samatar qui parle de l’importance de la transmission de la mémoire par écrit.
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