
Titre : Cinq chemins de pardon
Auteur : Ursula K. Le Guin
Maison d’édition : Atalante
Genre : Science-Fiction
Où trouver le livre ? Clique ici
Ca y’est, le mois de Novembre se termine et notre période de mémoire va s’achever. Faisons le tour, voulez-vous ? Dans le livre de M de Peng Shepard, la mémoire fait partie de notre identité. Pas totalement mais elle fait partie de nous. Avec Trois battements, un silence d’Anne Fakhouri, on a vu que la mémoire, ce n’était pas que des faits mais aussi et surtout cela transmet des émotions. Et enfin, avec Un étranger en Olondre de Sofia Samatar, la mémoire peut capturer des histoires, donnant de la voix à des personnes qu’on silencie. La mémoire est changeante, ce qui fait qu’on est assis sur un passé changeant. Mais, la mémoire ne concerne-t-elle donc que le passé et la guérison de soi ? C’est avec Cinq chemin de pardon de Ursula K Le Guin et paru chez l’Atalante qu’on va explorer ce concept de mémoire et de futur. Cinq Chemin de pardon, c’est un recueil de nouvelles qui se passent dans deux mondes de l’univers de l’autrice : Yeowe et Werel. Dans Werel, il y a une oligarchie de propriétaires d’esclaves alors que Yeowe est un territoire qui contient justement les esclaves. Comment ces deux mondes peuvent se réconcilier et avancer pour faire pleinement partie de l’Ekumen, cette ligue humaniste que l’autrice explore dans ses romans ?
Ursula K Le Guin, c’est un monument de la Science-Fiction féministe. Elle est née le 21 Octobre 1929 à Berkeley en Californie et est décédée le 22 Janvier 2018 à Porland en Oregon. Son père, c’est Alfred Louis Kroeger, un anthropologue américain et sa mère, c’est Theodora Kroeger, une autrice. Ursula, elle a une spécialité : la littérature française et d’ailleurs, elle a fait une thèse sur les idées de la mort dans la poésie de Ronsard. Elle a écrit pendant plus de 60 ans plus d’une vingtaine de romans, une centaine de nouvelles, des recueils de poésie, des livres pour enfants, des essais et des traductions. Son roman qui l’a fait décoller, c’est la Main Gauche de la Nuit, écrit en 1969 qui est une réflexion sur le genre. Elle a eu deux gros cycles : un en fantasy qui s’appelle le cycle de Terremer mais celui qui nous intéresse ici, c’est le cycle de l’Ekumen qui est un cycle de SF, dont fait partie le recueil de nouvelles : Cinq Chemins de pardon qu’on va étudier ici. La particularité d’Ursula K Le Guin, c’est d’inventer un monde fictif et futuriste, prendre son cadre pour expérimenter des notions (et on reconnaît bien là l’héritage de ses deux parents). Comment fait-elle avec notre livre ? Et surtout, pourquoi avoir choisi le pardon ?
Selon Ursula K. Le Guin : le pardon n’efface pas la mémoire. Il la transforme.
Allez, c’est parti, on va se pencher un peu sur chaque nouvelle. La première s’appelle Trahisons. On est sur Yeowe, après la révolution et la Guerre de Trente Ans. Yoss est une vieille femme retirée qui a pour objectif de lire un roman. Mais elle reste tout de même connectée à la vie du village. Elle rencontre un nouvel arrivant : Aberkam qui est un ancien leader révolutionnaire déchu. On dit qu’il a trahi la cause. Ces deux personnes ont été brisées par la guerre et en se rencontrant, en s’aidant mutuellement, elles vont arriver à aller au-delà de leur histoire personnelle pour se reconstruire personnellement. Cela ne va pas effacer le passé mais on est à un moment de leur vie où iels pensaient que tout était fini et l’autrice nous montre que non, en s’apaisant sur le passé, on peut se construire un futur.
Dans Jour de Pardon, on est sur Werel. Solly est une envoyée de l’Ekumen. Elle a un garde du corps, Teyeo. Les deux ont une culture totalement différentes. Sauf que voilà, ils sont pris en otage le Jour de Pardon et devront s’entraider. Ursula K. Le Guin montre le choc culturel entre deux cultures : celle de l’Ekumen avec Solly qui est une femme libre, indépendante et celle de Werel au travers de Teyeo qui a été élevé dans un système patriarcal et esclavagiste. Cela reflète deux visions d’un pays et c’est important de se comprendre car Solly est diplomate. C’est en vivant une expérience commune qu’ils parviennent à surmonter leurs préjugés personnels et culturels pour avancer ensemble. On interroge ici les mécanismes de la compréhension mutuelle indispensable pour avancer que ce soit à l’échelle personnelle qu’à l’échelle mondial.
Dans Un homme du peuple, on suit la vie d’Hazhiva, un homme élevé dans une ferme qui décide de quitter sa planète pour étudier l’Histoire. On suit sa carrière jusqu’à ce qu’il soit missionné sur une planète qui vient d’abolir l’esclavage. Sauf que les femmes sont toujours silenciées et ne changent pas vraiment de conditions. C’est en les écoutant et en les incluant dans ses évènements qu’il participe au changement et qu’il devient un allié des femmes. L’autrice montre que le témoignage et l’éducation sont importants pour construire un autre futur, pour ne pas enfermer une partie de la population silenciée dans un éternel schéma de domination.
Dans Libération d’une femme, on est sur Werel puis Yeowe. On suit Rakam une ancienne esclave sexuelle. Sauf qu’après l’abolition de l’esclavage, elle ne parvient pas à se construire une vie personnelle et intime. Pour elle, la liberté c’est de conserver son intimité. C’est en produisant des témoignages, en éduquant et surtout en continuant à parler qu’elle parvient à se guérir. L’autrice montre ici la double peine des femmes : l’oppression due à l’esclavage mais ensuite l’oppression due au patriarcat. Elle questionne sur la difficulté de reconstruire dans une société encore marquée par les hiérarchie.
Enfin, Musique Ancienne et les femmes esclaves. Musique Ancienne est un envoyé de l’Ekumen qui est très actif dans la libération des femmes. Sauf qu’il se fait capturer par l’opposition et on le torture. Dans l’endroit où il est , il est accompagné par des femmes esclaves. En vivant une expérience commune, un lien et une solidarité se crée entre ces personnes. Et l’autrice, en nous mettant à la place d’une personne torturée face à ses bourreaux nous permet de travailler notre empathie aussi.
Et Ursula K. Le Guin utilise le biais de la Science-Fiction pour travailler ces notions.
En effet, elle utilise l’artifice d’un monde imaginaire et futuriste pour mieux voir. En faisant cela, elle déplace nos repères ce qui nous permet de mieux appréhender ce qui ne va pas. En effet, le fait de parler de faits qui se passent sur Yeowe ou Werel, elle nous permet de désamorcer les résistances idéologiques que l’on peut avoir. Culturellement ou par notre propre opinion. En effet, nous les européens vivons dans une société patriarcale, même si elle l’est moins que d’autres mais le fait de ne pas nous nommer, cela nous permet de moins être sur la défensive. De même, nous sommes sur une société qui a pratiqué l’esclavage et le colonialisme. Cela influence notre point de vue, même si on se le défend parce qu’on aurait peut-être tendance à temporiser par rapport à une lecteurice qui vient d’un pays colonisé. Certains ou certaines d’entre nous peuvent s’en rendre compte de manière spontanée mais d’autres non. Et c’est pour cela que l’autrice nous dépayse pour passer cette étape intellectuelle. Ensuite cela permet d’observer nos systèmes sociaux sous un autre angle. On aura tendance ainsi à ne pas accepter certains faits et plus décortiquer ce qui se passe. Enfin, ce truchement permet de rendre visibles l’invisible comme les oppositions de genre ou les héritages coloniaux.
Comment on applique cela dans Cinq Chemins de pardon, et bien l’esclavage sur Yeowe évoque clairement les histoires de colonisation, de racisme et de patriarcat mais sans jamais nommer directement notre société. Vous voyez ? Cela rend l’histoire universelle.
Et une fois qu’on nous a dégagé nos biais sociaux, et bien Ursula K. Le Guin nous fait de l’expérimentation sociale. Et elle s’inspire directement du travail d’anthropologue de son père en faisant cela. Donc elle imagine des sociétés avec des structures politiques alternatives comme l’anarchisme dans les Possédés, des genres fluides comme dans la Main Gauche de la Nuit et des formes de pardons et de mémoires qui ne passent pas par la justice punitive comme dans Cinq Chemins de Pardon. Ainsi, l’Ekumen devient un laboratoire éthique qu’on peut lire comme une super cycle, une super histoire à lire ou comme un terrain de réflexion sur des questions que l’on peut se poser dans notre société et cela fonctionne. Cinq Chemins de pardon est toujours aussi actuel. Et certains Etats pourraient clairement s’en inspirer.
Dans Cinq Chemins de Pardon, les personnages reconstruisent leur identité par le récit. Le Guin montre que le langage est un outil de libération. Le récit personnel est une forme de résistance et la mémoire collective peut être réécrite sans être effacée. Et vous voyez le lien avec nos livres précédents : la mémoire est mouvante et elle peut influencer positivement quand on donne de la place aux voix silenciées. Cela rejoint des enjeux très actuels en fait : les mémoires post coloniales, les récits féminins, les voix marginalisées. C’est tout le travail qu’on essaie de faire en littérature par exemple. Mais aussi dans les adaptations de films, dans le travail de documentaires ou aussi les vulgarisateurices historiques.
Et Ursula K. Le Guin, elle a fait cela toute sa vie en opposant souvent les logiques de domination à celles du soin, de la relation, de la responsabilités mutuelle. Dans ses mondes, le progrès ne vient pas de la technologie mais de la transformation des liens humains. Et elle a ouvert la voie à des autrices comme Premee Mohamed ou Becky Chambers par exemple.
Dans Cinq Chemins de Pardon, en reconstruisant le passé, la mémoire change le futur.
J’ai trouvé trois exemples connus plus ou moins dans l’Histoire pour montrer que Cinq Chemins de pardon, cela a été exploré en vrai et cela a fonctionné. Allez, on commence par l’Afrique du Sud avec la Commission Vérité et Réconciliation. Après l’Apartheid, Nelson Mandela et Desmond Tutu ont mis en place une commission pour permettre aux victimes mais aussi aux bourreaux de témoigner. C’est exactement ce que l’on voit sur Yeowe, les blessures sont profondes entre les deux peuples. Elles ne peuvent pas être effacées. Mais en s’accordant, en communiquant, on s’aperçoit que le pardon n’est pas une amnésie mais une reconnaissance publique du passé, une tentative de réécrire l’Histoire. Et cela, c’est la nouvelle Trahisons et Musique Ancienne et les femmes esclaves.
Autre exemple : l’Allemagne et l’Histoire de la Shoah. L’Allemagne a intégré la mémoire de l’holocauste dans son éducations, dans ses monuments et dans sa politiques. Ce n’est pas parfait mais cela a été fait. Le pardon devient ici social, parfois forcé, parfois sincère. Ursula K Le Guin montre que le pardon, c’est pas un état, c’est un chemin à parcourir. Il peut être fragile, incomplet mais il ouvre la voie vers le dialogue. C’est ce que l’on voit dans Libération d’une femme ou un Homme du peuple ou Jour de pardon.
Dernier exemple : le Chili et la dictature de Pinochet. Des décennies après la dictature, les familles des disparus cherchent toujours à chercher la vérité. Comme dans Libération d’une femme, les victimes doivent raconter leur histoires pour exister. Le silence qui est imposé par les régimes autoritaires est une forme de violence que Ursula K. Le Guin dénonce subtilement.
Ainsi, la mémoire et le pardon, ce n’est pas qu’une question de passé ou de guérir le présent. C’est un processus pour améliorer le futur. Ce que nous montre l’autrice c’est que la mémoire doit être active. C’est un mouvement pour refuser l’oubli tout simplement. Et le pardon peut passer par le témoignage, la transmission mais aussi par la fiction, comme on le fait ici. Et la mémoire ici est un moyen de rétablir une vérité plus universelle, par seulement celle des vainqueurs. Et cela permet de donner des bases solides pour un nouveau futur. Aussi, méfiez vous des sociétés qui empêchent de se souvenir du passé. Car ce sont des sociétés qui ne construisent pas l’avenir. Intéressant non ?
Aussi, que lire après Cinq chemins de pardon ?
- Superluminal de Vnda Mc Intyre où des pilotes se font opérer et retirer le cœur pour permettre à des vaisseaux de voyager plus loin dans l’Espace
- L’espace d’un an de Becky Chambers qui montre la coexistence de plusieurs races extra terrestres dans un vaisseau.
- Les effacées de Marine Carteron qui montre le changement de vision d’une jeune femme quand elle devient au courant de l’existence et de l’histoire d’une femme silenciée.
Laisser un commentaire