
Titre : Une espèce en voie de disparition
Auteur : Lavie Tidhar
Maison d’édition : Le Bélial
Genre : Science-Fiction
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Choisir un livre, c’est un acte qui parfois en dit plus sur comment les gens vous perçoivent et avec quel humour, surtout, ils vous perçoivent. Un exemple. Je suis à ma librairie préférée, qu’on nommera par hasard les Quatre Chemins à Lille, je bois mon thé violette au comptoir, comme tout bon pilier de librairie et mon libraire, entre deux échanges d’avis livresques, me sort de nulle part : « Tiens ! Il y a un livre sur les nazis qui est sorti. » Pour celleux qui ont besoin d’un sous-texte, c’est : « Tiens, toi qui aime les uchronies et les novellas, voici la dernière sortie Une heure Lumière de chez Le Bélial. » Avouez que cette expression est plus interloquante de une et qu’il y a rarement un contexte safe pour sortir ce genre de phrase. Et pour une fois, on l’avait ! Le livre, c’est Une espèce en voie de disparition de Lavie Tidhar, c’est traduit par Julien Bétan. Et cpùùe p, est dans la collection Une heure lumière de Le Bélial, vous pouvez être certains et certaines que c’est Aurélien Police derrière la couverture.
En dehors de l’histoire même, j’étais ravie d’avoir acquis Une espèce en voie de disparition car j’aime utiliser les novellas comme porte d’entrée pour découvrir un.e auteurice. Alors, qui est Lavie Tidhar ? C’est un auteur israëlien de science-fiction né en 1976. C’est aujourd’hui l’un des auteurs contemporains les plus remarqués dans le monde anglophone parce qu’il aime mélanger les genres littéraires. Depuis, j’ai lu de lui Central Station et Neom mais on en reparlera une autre fois.
Une espèce en voie de disparition, cela se déroule quelques années la Seconde Guerre Mondiale et l’Angleterre est devenue un protectorat du III Reich. Gunther Sloam est un scénariste berlinois de seconde zone et il débarque à Londres car Ulla Brau, une ancienne starlette et une ancienne compagne, l’a appelée car elle pense être en danger. Or, on retrouve son corps assassiné. Pour l’inspecteur Everley, Gunther Sloam est un suspect idéal.
Une espèce en voie de disparition a tout d’une uchronie classique.
Je vous balance de grands mots, comme ça, mis une uchronie, c’est quoi ? C’est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé. Cela s’appelle uchronie que depuis le XIX siècle d’ailleurs par Charles Renouvier en réponse au mort utopie. Mais l’uchronie cela date de l’Antiquité car la première apparition d’une uchronie est dans Histoire de Rome depuis sa fondation de Tite Live qui évoque le fait qu’Alexandre le Grand ait lancé sa conquête à l’Ouest plutôt qu’à l’Est.
Pour vous rendre cela plus simple, c’est tout récit qui commence par… « Et si ? » Et si votre couleur de cheveux était différente ? Et si on parlait encore latin en France ? Et si Vercingétorix l’avait emporté sur Jules César ? Et il y a un Et si qui turlupine beaucoup les auteurices, c’est : Et si l’Allemagne nazie avait gagné la Seconde Guerre Mondiale ? D’où le fameux : « Tiens, Koré, j’ai un nouveau livre sur les nazis. » Et beaucoup d’auteurices s’y sont essayé comme Philip K. Dick et le Maître du Haut Château, Robert Harris avec Fatherland mais aussi Jo Walton avec le Cercle de Farthing.
Souvent, ils reprennent quelque chose d’essentiel. Souvent, c’est la Résistance de la Grande Bretagne qui a été un facteur déterminant et c’est bien ce que l’on a ici. Londres est devenu un protectorat du III Reich. Ici, Lavie Tidhar ne montrera que cette cellule. Il observe que les populations anglaises ne sont pas fermées à l’antiséminisme car elles manquent de tout et on leur offre un bouc émissaire. Puis, pour éviter d’être une population persécutée ou même par conviction, elle participera activement au système en montrant beaucoup de zèle. Evidemment, l’extrémisme de droite ne profitera pas à la population moyenne mais juste aux très riches. Et enfin, les femmes n’auront pas une position enviable dans ce système. Et quand on y réfléchit bien, c’est exactement la position qu’avait la France Occupée et c’est à cela que sert l’uchronie, soulever une hypothèse pour voir comment n’importe quel autre élément réagit. Lavie Tidhar ici ne s’occupe pas du changement d’un élément mais des conséquences de ce changement sur une population. Jo Walton l’avait fait, elle aussi, dans le Cercle de Farthing mais à moindre échelle. Une espèce en voie de disparition est bien une uchronie classique.
Au-delà de cela, Lavie Tidhar tourne son uchronie en bon polar ou roman noir.
Et pareil, je vais reprendre les définitions parce que, personnellement, j’ai du mal à différencier sans prendre de notes. Le polar, ou roman policier, est un roman qui se concentre sur l’enquête, la résolution d’une énigme et la découverte du coupable par son enquêteur. Le roman noir est plus sombre, pessimiste et social, il explore la psychologie torturée des personnages et la corruption du monde avec une fin souvent tragique.
Ici, notre héros est un scénariste berlinois du nom de Gunther Sloam. Il vient en aide à une ancienne relation, Ulla, qui est retrouvée assassinée. Les inspecteurs lui proposent de rentrer chez lui mais il décide de mener l’enquête par lui-même alors qu’il est le suspect tout désigné. Et tous ces éléments font bien penser au polar. Sauf que…
On découvre que Gunther est un scénariste de seconde zone et qu’Ulla s’était longtemps servi de lui. De plus, si elle se retrouve dans cette situation, c’est qu’elle a trempé dans des trafics qui étaient plus ou moins autorisés par l’Etat. Et si Gunther est le suspect idéal, c’est parce qu’il est berlinois donc protégé par le régime nazi. Donc s’il rentre en Allemagne, cela clôt l’enquête. Une espèce en voie de disparition est donc bien un roman noir en plus d’être une uchronie et c’est ce que fait Lavie Tidhar dans ses romans. Mais comment fait il pour rester à la frontière entre les deux.
Pour cela, il prend une base historique solide.
Ulla Brau, pour soigner des enfants, monte tout un trafic pour leur distribuer de l’héroïne comme des médocs. Sauf que nous, on sait très bien que l’héroïne comme des médocs. Sauf que nous, on sait très bien que l’héroïne est une drogue dure et illégale. Mais qu’en est-il au moment où se déroule l’intrigue ? Et bien en cherchant un peu, j’ai découvert qu’à la fin du XIX siècle, l’héroïne est synthétisée à partir de la morphine et cela a été découvert par le chimiste anglais C.R.A. Wright. Avant, l’opium et la morphine étaient déjà utilisées à des fins médicales mais entrainaient une forte dépendance. L’héroïne provoquait beaucoup d’attentes pour les groupes pharmaceutiques. L’héroïne a commencé a été interdite en 1910 aux Etats Unis car elle était devenue populaire parmi les criminels. Il y arrivent dans les années 20 et ont cessé la production en mai 1940 et cela a mis des années à s’étendre sur le reste du monde.
Gunther, lui, pour rester éveillé les deux jours où reste à Londres de la pervétine et là aussi, j’ai dû regarder. La pervétine ou D-IX est une pilule créée en 1944 par le régime nazi qui contient de la cocaïne, des métamphétamines et de l’oxycodone. Ca a été inventé développé par des chimistes allemands et était distribuée aux soldats pour qu’ils restent éveillés pendant de longues périodes tout en découplant leur endurance et si vous vous posiez la question, oui, cela a été sur des prisonniers de guerre dans des conditions atroces.
Enfin, Gunther est un scénariste berlinois et c’est pour cela qu’il est protégé. Mais le cinéma sous le III Reiche, c’est comment ? Déjà, il subit une aryanisation radicale donc, exit les artistes juifs, on étatise progressivement les structures artistiques ce qui veut dire que même un scénariste de seconde zone comme Gunther sont des représentants de l’Allemagne nazie donc on réfléchit avant de les enfermer dans les protectorats. C’est pour cela qu’Ulla jouait avec les sentiments de Gunther, d’ailleurs. Enfin, le cinéma était une arme de propagande. D’ailleurs, il était une passion du Führer donc il a mis les moyens dedans. Donc, il y a eu de grosses productions pendant tout le III Reich.
Comment a été reçu Une espèce en voie de disparition ?
Il reçoit plutôt une bonne critique, notamment dans Livres Hebdo et la note est plutôt positive sur Babelio et Livraddict. Ce n’est pas ce qu’on appelle un gros coup de cœur dans la sphère littéraire. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé le fait que ce soit une uchronie solide, qui s’appuie sur des faits et détails historiques. Cela en dit beaucoup sur les conséquences sociales d’un pays qui sort de la guerre mais aussi d’un pays qui tombe sur le joug du fascisme.
J’ai aussi beaucoup aimé le fait que cette uchronie soit écrite sous forme de roman noir. Le style de Lavie Tidhar est très efficace et il aime jouer avec les ambiances, chose que j’ai pu remarquer sur d’autres romans à lui : Neom et Central Station. Il est aussi à l’aise sur le format court que le format long. Aussi, je suis très curieuse de lire ses prochaines publications parce que je pense que c’est une personne qui a des choses à dire politiquement.
Concernant Une espèce en voie de disparition, c’est une excellente porte d’entrée pour découvrir le style de l’auteur. Pour son univers, je trouve que Neom et Central station sont différents et je trouve aussi cela très bien qu’il s’est essayé à la novella avec deux univers distincts.
Que lire après Une espèce en voie de disparition ?
- Pour une uchronie sur la Seconde Guerre Mondiale sous forme de cosy mystery qui est le Cercle de Farthing de Jo Walton
- Pour découvrir l’écriture de Lavie Tidhar, je ne peux que vous conseiller Central Station.
- Pour un roman noir, le Sang des innocents de S.A. Gosby
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