• La migration annuelle des nuages de Premee Mohamed

    Titre : La migration annuelle des nuages

    Auteur : Premee Mohamed

    Saga : La migration annuelle des nuages

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : L’Atalante

    Traductrice : Marie Surgers

    Genre : Science-Fiction

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    Parfois, on entre dans une librairie (la mienne, c’est la Librairie les 4 Chemins à Lille) et vous connaissez suffisamment votre libraire pour lui dire : « Je me suis foirée dans un Club de lecture. C’est dans deux jours. Le thème est : Titre ! C’est moi qui l’ai choisi en plus ! Tu as de quoi lire pour presque une heure ? C’est urgent. » Et surtout, non seulement cela le fait rire, mais il tend un livre sans hésitation, je paie en vitesse et hop hop hop je cours vers le métro.

    Ce livre, c’était la migration annuelle des nuages de Premee Mohamed et paru chez l’Atalante. Non seulement je l’ai lu pendant mon temps de trajet, mais qui plus est, j’ai eu suffisamment de matière pour faire une super review sur Choixpitre. Et oui, si vous vous posez la question, j’ai déjà lu le deuxième tome : Ce qui se dit par la montagne, mais vous en entendrez parler une autre fois.

    D’ailleurs, le club de lecture, c’est par là

    Et la Migration annuelle des nuages, ça raconte quoi ? On est dans un monde post-apocalyptique et dans une petite communauté très soudée. Dans ce monde, Reid reçoit une lettre d’admission à l’université, une chance incroyable pour elle. Premier problème : est-ce que l’université en question existe ? Deuxième problème : Comment la communauté fera sans elle, car tout le monde est indispensable ? Troisième problème : Elle a inoculé un parasite qui lentement la ronge. A-t-elle le droit de prendre cette chance ?

    Le premier truc marquant avec ce livre, c’est le côté extrêmement réaliste de cet univers post-apocalyptique. On sait que le climat a changé. On sait aussi que le monde d’avant n’existe plus parce qu’il n’y a plus de moyens de communication modernes comme Internet, tout simplement. Les livres sont extrêmement rares parce qu’ils ont servi de combustible, tout simplement. On ne sait plus non plus comment utiliser l’ancienne technologie, comme l’électricité. Les gens se retrouvent dans de petites communautés comme ici avec Reid, où les gens se sont regroupés dans un ancien laboratoire. En dehors, c’est très dangereux car on retrouve des gens isolés, mais aussi, il y a les porteurs de parasites.

    Ce parasite, d’ailleurs, qu’est-ce que c’est ? C’est un champignon qui se greffe sur notre système nerveux et qui prend certaines décisions pour nous. D’ailleurs, on retrouve ce fameux champignon dans la nature. C’est le Cordyceps. C’est un champignon dont les spores poussent les insectes à adopter des comportements erratiques, semblant prendre le contrôle de leurs esprits, et ce jusqu’à leur mort. Et on parle déjà de ce champignon dans la pop culture puisque c’est celui qui transforme les gens en zombie dans The Last of Us.

    Photo d’une fourmie zombie

    Dans ce monde, d’ailleurs, ce parasite peut prendre en main certaines des réactions des personnes et cela les marginalise puisqu’on sous-entend que certaines activités comme la chasse leur sont interdites. Reid, notre héroïne est totalement capable de faire cette activité, plus que l’un de ses amis. Mais, on lui fait bien comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue. Pour elle, c’est une double peine parce que : Elle n’a jamais eu le choix d’être infectée : le système dans lequel est née l’a condamnée dès le départ. Et maintenant, elle doit subir parfois la stigmatisation à cause de sa nature même. Ce petit passage montre comment notre société traite les gens en situation de maladie ou de handicap. Reid incarne ce que vivent beaucoup de personnes atteintes de maladies invisibles ou de handicaps non apparents : on a une société qui doute de ces personnes, qui minimisent leurs souffrances et qui les voient comme un fardeau. En fait, Reid est dans une sorte de zone grise : pas assez malade pour être excusée parce qu’elle bosse à fond pour la communauté, mais pas assez saine pour être totalement acceptée non plus. C’est ce que vivent les personnes atteintes de maladies orphelines ou de handicaps invisibles comme les maladies auto-immunes, les troubles neurologiques ou mentaux et les maladies génétiques rares. Reid doit prouver deux fois plus que les autres qu’elle est capable.

    Et pour en rajouter une couche, dans ce monde, on doute de tout. Car il n’y a plus de moyens de communication. Je vous donne un exemple criant. Reid a lu quelque part que la ville de Paris existe dans un livre. Mais est-ce vrai ? Ce n’est pas si bête ! Elle n’a jamais vu d’images de Paris à la télévision, n’a jamais pu y aller et n’a jamais entendu quelqu’un en parler. Et ça, ce concept de connaissances fondé sur les livres, on le tient d’un super auteur : Umberto Eco. Et ce qu’il dit : c’est qu’on tient une information pour vraie parce qu’on a confiance en la communauté scientifique et qu’on accepte une sorte de division sociale du travail culturel.Donc, pour baser notre savoir, on s’appuie sur des gens spécialisés pour le prouver. Mais que se passe-t-il quand il n’y a plus de scientifiques ? Eh bien, avec ce système, on ne peut plus se baser que sur ce qu’on peut prouver soi-même. Ainsi, dans ce monde, personne ne peut savoir si Paris existe ou pas. De même, personne n’est revenu de l’université qui a donné une lettre d’admission à Reid, donc comment savoir si l’université est réelle ou pas ?


    Ce premier tome va donc se résumer en une seule chose : le choix. Reid va-t-elle partir ou non ? Elle va donc se poser la question de l’existence de cette université et surtout si elle est capable et mérite d’y aller parce qu’elle est atteinte du parasite. Ce dilemme, c’est une réflexion sur le libre arbitre. Et tout le monde a eu ce type de réflexion, y compris et surtout quand on veut faire des études au loin. Si je décide de partir pour changer de métier, ou pour faire des études alors que dans ma famille personne n’a fait d’études supérieures, par exemple, est-ce que j’ai le droit de choisir cette voie ? Qu’est-ce que cela implique, surtout ? Car on appartient toustes à une communauté et il est indéniable qu’on est en circuit fermé. Or, si je pars, je sors de ce cercle. Je peux revenir mais je reviendrai changée. Et si j’ai un handicap donc je doute de mes capacités à accomplir quelque chose, et bien… Est-ce que j’ai le droit de prendre la place ? Plutôt que de la laisser à une personne valide, par exemple ? Ce thème de choix est tout bête, mais il est réellement universel car tout le monde a eu ce genre de choix à faire dans la vie. Et ce choix n’implique pas que nous. Ici, on a aussi le poids de l’avis des autres personnes. Ici, on a le chantage affectif de sa mère qui est terrifiée de laisser partir sa fille. Il y a l’avis de son ami Henryk qui veut l’encourager, mais a totalement conscience qu’il est une ancre pour elle. Enfin, il y a le rejet de certaines personnes de la communauté.

    Et ce qui est super intelligent, c’est qu’en prenant l’avis de cette petite communauté, l’autrice nous montre le monde tel qu’il est devenu. Et elle ne se prive pas pour faire une critique sociale forte et totalement actuelle. Je vous donne les sujets en tentant de vous spoiler le moins possible. Attention, cette cascade est réalisée par une non professionnelle ! Ce qu’on sait de ce parasite, c’est qu’il est arrivé en même temps qu’une autre mesure politique : la suppression du droit à l’IVG parce qu’il y a un moins d’enfants à naître. Le fameux réarmement démographique qu’a tenté de faire passer notre président il y a quelques temps. Eh bien, il y avait possibilité de détecter ce parasite in utero. Or, comme la contraception et l’IVG ont été supprimées, non seulement le virus s’est propagé mais en plus, on a retiré le choix aux femmes de faire ou non des enfants dans un monde aussi difficile. En fait, avec cette décision politique, c’est devenu un cercle vicieux : s’il y a moins de naissances, il y a une espèce de panique politique parce qu’on est toujours dans cette optique de : il faut une augmentation de la population d’un pays. Et si la politique panique, on interdit l’IVG, privilégiant le nombre de naissances à la qualité de vie d’un enfant. Parce que, arrêtez de vous leurrer : les enfants à naître dans ce contexte ne seront pas les privilégiés. Mais plus on a de naissances forcées, dans ce monde, plus on a d’infectés invisibles à la naissance. Ainsi, le parasite se répand sans que personne ne puisse l’arrêter. La société intègre donc une peur latente : qui est vraiment infecté. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, en fait, mais l’autrice, par ce fait, critique de manière assez virulente les politiques répressives sur le contrôle du corps et démontre de manière simple et par la Science-Fiction les conséquences sur le long terme.

    Ce qui est vraiment terrifiant là-dedans, c’est qu’on ne peut plus revenir en arrière sur ces droits réprimés et spoiler alert, dans la vraie vie d’aujourd’hui, c’est pareil. C’est ce qui se passe exactement aux États-Unis aujourd’hui et cela nous pend au nez en France : on habitue les nouvelles générations à vivre avec moins de droits, prétextant que chez les autres, ce serait pire et surtout, on les convainc que c’est tout à fait normal !


    Il y a encore (oui je sais) un autre sujet à développer sur la mémoire. Je vous ai parlé plus tôt que Reid ne pouvait savoir si l’Université existait ou pas. Et qu’en prime, il n’y avait plus de communauté scientifique pour appuyer le savoir collectif. C’est aussi une critique forte de nos moyens de diffusion de l’information, et on parle d’une autrice ici qui est une scientifique, et c’est un sujet que je trouve dans pas mal d’autres livres. Je suis la première fautive, mais quand on cherche une réponse à une question ? Quel est votre premier réflexe ? Aller sur Internet et surtout, vous ne regardez plus les sources pour vérifier ce qui se dit. C’est en partie le phénomène d’Umberto Eco dont je vous parlais plus tôt : on ne fait plus confiance au savoir expérimenté par soi-même mais par le savoir de ce qu’on glane dans les livres et de notre génération : sur Internet. Sauf que lorsqu’on fait une recherche, aucune information n’est vérifiée car c’est celle qui accumule le plus de vues, de clics ou qui paie de la publicité qui est mise en avant. Sauf que ce ne sont pas les informations vérifiées qui sont le plus lues. C’est déjà un premier problème et c’est le véritable enjeu de notre ère d’information. Mais l’autre enjeu est issu de la Loi de Brandolini : pour démontrer qu’une information est fausse, il faut beaucoup plus d’énergie que d’énoncer une fausse information. La meilleure illustration que j’ai sous la main est évidemment Donald Trump. La situation dans ce roman est une réflexion de ce qui arrive quand une société perd son accès au savoir. Cela ne veut pas dire qu’elle ne vivra pas correctement, la communauté de Reid le démontre très bien. Mais elle ne peut pas faire confiance aux informations qui lui arrivent. C’est une petite pique de l’autrice qui montre une société à qui on coupe l’accès libre à l’éducation et qui laisse se propager des fake news jusqu’à ce que la liberté devienne floue. Et c’est exactement ce que l’on vit en ce moment.

    Autre chose, on observe dans les dialogues que les protagonistes utilisent des mots et des expressions sans savoir ni comprendre leurs origines. C’est un phénomène réel : des tournures de phrases survivent dans le temps et dans le langage alors que le contexte disparaît. Regardez un peu vos expressions et dites-moi si vous savez à chaque fois ce qu’elles veulent dire réellement. C’est une réflexion sur l’héritage immatériel : ce que nous laissons aux générations suivantes ne passe pas uniquement par les livres ou les lois, mais aussi par la culture, la langue et les habitudes. Il ne faut pas perdre les petites particularités locales.


    Vous allez me dire : dis donc ? C’est pas mal avec si peu de pages. Oui, et pourtant, comme je vous le disais au début, ce roman ne parle pas de tout cela, c’est juste la toile de fond. Le thème réel de ce roman est le choix. Reid doit-elle partir à l’université… ou pas ? Et c’est cela qui change pas mal car dans la plupart des univers post-apocalyptiques, on se concentre sur l’action, sur la survie immédiate. Or, ici, on survit très bien. Mais on va se concentrer sur le fait de partir ou de rester. Et il y a une tension énorme par rapport à cela, car tout le contexte que l’on a développé peu avant va faire pencher les décisions dans la balance.

    C’est rare de voir un roman où l’enjeu principal est la prise de décision elle-même. Reid n’a pas juste une opportunité : elle doit évaluer un risque et ce qu’elle laisse derrière elle : Peut-elle abandonner sa mère souffrante (elle est aussi atteinte du parasite) sans culpabiliser ? Peut-elle faire confiance en une institution qu’elle ne connaît pas ? Est-ce qu’elle sera capable de s’adapter à un nouvel environnement en étant infectée ? Est-ce que son choix lui appartient vraiment ou est-il influencé par le parasite?

    Ce risque, on le fait tous les jours. Il s’appelle le taux d’investissement en capital humain et cela a même été développé par Gary Becker dans les années 60. En gros, il partait du principe que plus on fait d’études, plus on a un salaire élevé. Donc, pour savoir si on fait des études supérieures ou pas, il faut calculer l’investissement dans les études que l’on appelle le coût d’opportunité et que l’on voit s’il est compensé plus tard par les salaires perçus ensuite. L’enjeu pour une famille aisée n’est pas si tangible, mais pour les transfuges de classes, c’est un calcul à faire qui va permettre de réaliser ses capabilités (concept développé par Amartya Sen). Ça correspond à la liberté pour un individu de choisir un mode de vie auquel il attribue de la valeur. Pour l’appliquer à notre livre, c’est très simple. Reid est très active et contribue beaucoup dans sa communauté car elle fait de l’artisanat. Si elle part : sa productivité s’en va. Sa communauté pourrait accepter qu’elle parte voire même l’aider et aider sa mère si, lorsque Reid reviendra et si elle reviendra, elle pourrait apporter un savoir qui améliorerait la vie de chacun. Et cette prise de décision va être influencée par plein de facteurs qu’on ne maîtrise pas totalement d’ailleurs : notre éducation, notre environnement, nos responsabilités et même notre propre corps (ici, le handicap de Reid).

    Dans notre quotidien, on peut aussi se demander : Est-ce que je fais ce choix par peur du changement ou parce que c’est vraiment ce que je veux ? Est-ce que je reste dans cette situation parce que c’est plus facile ou parce que c’est la meilleure chose pour moi ? Mes contraintes, qu’elles soient familiales, économiques et sociales, me laissent-elles réellement le choix ? Vous voyez ? La décision de Reid n’est pas si éloignée du genre de décisions que nous prenons tous et toutes. Et c’est peut-être cela qui nous tient tout du long dans ce roman. Mais alors ? Quel est l’intérêt d’une suite ? Eh bien peut-être pour voir si Reid a fait le bon choix. Peut-être pour en découvrir plus sur le reste du monde. Comment il fonctionne. Sur ce parasite.

    Et quand bien même. Le premier tome peut se suffire à lui-même. Rien qu’à lui tout seul, en toute simplicité, il est un roman très engagé. Et il est aussi très intelligent parce que, s’il se lit vite, on y réfléchit encore longtemps après. Il peut aussi servir de guide, pourquoi pas, pour calleux qui se posent des questions sur leurs choix. Et c’est peut-être aussi cela que j’attends du tome 2. Savoir ce qu’il apportera de plus. L’autrice a plus qu’attisé ma curiosité. Vais-je être déçue ? Vais-je lire ? Tant de questions.


    Que lire après La migration annuelle des nuages, si on a aimé les thèmes proposés?
    Bonne question !

    • Sur les questions d’identités et de choix, et de leurs conséquences, je te conseillerai bien la saga : Journal d’un Assassynth de Martha Wells.
    • Mais aussi Hard Mary de Sofia Samatar, qui parle de l’influence d’une communauté dans nos choix.
    • Et pour les thèmes familiaux, je tente un truc pour vous conseiller La maison Biscornue de Gwen Guilyn qui parle de la place que l’on tient dans une famille.
  • La lance de Peretur de Nicola Griffith
    Paysage d'été avec en premier temps le livre : La lance de Peretur de Nicola Griffith

    Titre : La lance de Peretur

    Auteur : Nicolas Griffith

    Maison d’édition : Argyll

    Genre : Fantasy

    Traductrice : Marie Koullen

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    J’avais un peu envie de nouveauté dans mon mythe Arthurien. Et il y a quelques mois déjà, je m’étais procurée la Lance de Peretur de Nicola Griffith. Je savais que c’était une réécriture queer et je ne connaissais pas du tout l’autrice. Alors, j’ai vite fait pris les renseignements avant de valider mon achat.

    C’est là que j’ai appris que Nicola Griffith est née en 1960 à Leeds et qu’elle a commencé les fouilles archéologiques romaines depuis ses 15 ans et qu’ensuite elle a suivi des études en microbiologie, puis s’est lancée dans un groupe de musique dont elle a été la leader, et enfin elle a pratiqué des arts martiaux. Puis, en 1989, elle migre aux États-Unis avec sa compagne et depuis 1993, elle a été diagnostiquée avec la sclérose en plaques. Elle est depuis devenue une figure du mouvement #Criplit (littérature et handicap) pour la visibilité et les droits des personnes en situation de handicap.

    Quand on voit ce genre de chemins de vie, on se dit que cette autrice a des choses à dire. Vous ne pensez pas ? J’ai donc regardé un peu sa bibliographie, histoire de faire un peu plus connaissance, et je découvre qu’en 1993, elle a écrit un roman de science-fiction féministe du nom d’Ammonite ainsi que Slow River en 1995. Mais aussi des thrillers noirs, des fresques historiques autour de Sainte Hilda de Whitby (Hild et Menewood en 2013 et 2023) et So Lucky en 2018 qui est un roman autobiographique sur sa maladie. Et puis en 2022 sort La Lance de Peretur. Personnellement, à ce moment-là de mon petit scroll sur Internet, j’étais prête à changer de vie pour lire tous les livres de Nicola Griffith tant cela a l’air passionnant, mais autant commencer par la Lance de Peretur, histoire de bien commencer.

    Dans la vallée de la Tiwi vit une jeune fille et une mère dans une grotte. Cette jeune fille a plusieurs noms mais aucun n’est le sien. Par le truchement de hasards, elle rencontre des chevaliers de la cour de Caer Leon, puis le roi Artos qui tente de trouver un artefact divin. C’est là qu’elle perçoit l’appel du Lac et de son occupante : Nimüe.


    A vue de nez, comme cela, on se dit que l’autrice a « juste » réécrit une légende du roi Arthur mais version queer avec un changement de genre pour un des chevaliers de la Table Ronde. Et pourquoi pas, vous allez me dire ? Ce n’est pas cela qui manque. Et puis, de plus en plus, je ne me sentais plus vraiment dans la légende du Roi Arthur mais bien avec un petit goût de Codex Merlin de Robert Holstock, avec un soupçon des Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski. Des romans résolument masculins en plus. Eh bien, La lance de Peretur, cela remonte un peu aux origines de la légende Arthurienne, en prenant appui sur certains de ses vieux récits, avant la christianisation du mythe. Mais elle ne fait pas que cela, car en Peretur, on ne voit pas seulement un chevalier, on suit une fille élevée en marge, sans nom, sans code, qui refuse d’endosser le rôle tant attendu quand on se lance dans ce genre de roman initiatique. La lance de Peretur, ce n’est peut être pas qu’une réécriture de l’histoire du Graal, mais c’est aussi une réécriture de la place de la femme dans le roman initiatique, et cela en donne aussi un autre regard sur la cour du Roi Arthur.


    Déjà, on sait que Peretur n’a son nom véritable qu’au moment de son départ. Cette héroïne n’est pas nommée. On ne connaît pas vraiment son origine non plus. Et si l’on regarde bien, l’autrice ne s’est pas forcément inspirée du Perceval que l’on connaît bien, mais d’une légende encore plus ancienne, le Peredur Ab Efrawg, un texte qui fait partie du Mabinogien, un recueil de contes gallois médiévaux rassemblées entre les XII et XIV siècles, mais en vrai, cela faisait partie de la tradition orale qui donne une vision un peu plus archaïque et sombre de Perceval. Voilà ce qui se passe en très rapide : Peredur est élevé par sa mère dans l’isolement et il quitte son ermitage pour rencontrer des chevaliers. Il est complètement fasciné et veut en devenir un. Sauf que, lorsqu’il arrive à la Cour du roi Arthur, il ne connaît pas les codes de chevalerie.

    Il traverse bien entendu des épreuves initiatiques. Surtout, il découvre un château étrange où un homme blessé est allongé. On lui présente un plat mystérieux qui contient une tête ensanglantée. Sauf que Peredur, il ne pose pas de questions, ce qui provoque un déséquilibre. Il devra donc faire plein de quêtes pour rétablir l’ordre, venger sa famille et atteindre une certaine forme de sagesse. Avec Peretur, on commence un peu comme cela, sauf que lorsqu’elle rencontre les chevaliers du roi Artos, certes, elle veut en être, mais pas pour juste être chevalier. C’est juste que les brigands sont en train de ruiner le pays et que pour elle, la seule solution reste les chevaliers. Sauf qu’à la Cour du Roi Artos, ce qui importe, c’est la quête des objets de pouvoir. Excalibur est déjà trouvée, manque le Graal. Et Merlynn est introuvable. Artos mobilise donc toute son attention à la recherche de ses artefacts. Dans Peredur, les femmes représentent souvent un obstacle ou un test alors qu’ici, les femmes sont des passeuses de savoir et de pouvoir. Et ce pouvoir ne passe pas par la servitude envers le roi Artos mais pour le bien du peuple breton. Intéressant non ?


    Qui plus est, je vous l’ai dit plus tôt, Peretur n’est pas nommé de suite. Et cela aussi fait partie d’une tradition anté-chrétienne. En effet, dans l’Antiquité, donner un nom n’est pas neutre. C’est reconnaître une existence sociale et mythique. Avoir un nom, c’est exister dans l’Histoire, le perdre, c’est effacer la personne de la mémoire collective. Certaines cultures accordaient une espèce de pouvoir dans le nom. C’est pour cela que certaines personnes avaient des noms différents selon la situation où elles se trouvaient. Car connaître le nom d’une personne, celui qui reflète le plus sa personnalité, c’est avoir du pouvoir sur lui. Si Ellen, la mère de Peretur, ne veut pas lui révéler son nom, c’est pour la protéger. Mais en le lui donnant, elle la propulse dans le monde : pour lui donner du pouvoir car elle se connaîtra entièrement, mais aussi cela lui enlève une protection. En fait, à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, le christianisme a métamorphosé la logique du nom et s’est approprié : les baptêmes changent l’identité. Les catholiques se sont emparés de la symbolique des noms, surtout en forçant les gens à baptiser leurs enfants très tôt. C’est bien pour cela que, maintenant, on a des almanachs de prénoms, qu’on refuse de donner certains prénoms maintenant et que le changement de prénom dans un état civil n’est pas du tout anodin. C’est de tout cela que cela vient !

    Et nous, on a cette gamine, qui n’a pas de nom, qui découvre des pièces d’armure au fur et à mesure et qui se forme sans mentor à l’art du combat. Pendant ce temps-là, elle fait ses preuves toute seule pour se dire que cela lui donnera les clés de la cour du roi Artos en améliorant le quotidien des gens. Sauf que le roi la rejette car lui, ce qu’il voit, c’est le pouvoir. Il sent que Peredur pourrait lui enlever Excalibur. Chose prouvée parce que, évidemment, il y a eu une prophétie. Est-ce que cela va pousser Peredur à faire des quêtes insensées pour gagner sa place auprès des chevaliers ? Et bien… Non. Alors oui, elle fait la quête du Graal mais pas pour le Roi Artos, ce n’est qu’un prétexte. La quête du Graal, pour elle, c’est un retour à ses origines. C’est la protection de sa mère. C’est aussi la possibilité de choisir le nom de partager ce pouvoir avec le roi Artos.


    Et c’est là que de la relecture du mythe du Graal, on réécrit la place de la femme dans ce mythe. Ici, les femmes ne servent pas la cause du roi Artos, ne sont pas des épreuves, des tentations, comme on l’a vu depuis la christianisation de la légende de la Table Ronde. Non ! Ici, les femmes ont le choix. Soit de servir le pouvoir comme Guenièvre (désolée, je n’ai pas retenu le nom donné dans la Lance) en voulant à tout prix procréer et assurer une descendance au roi Artos. Ce qui est en gros, le rôle de la femme prévu depuis le Moyen Âge et l’un des deux objectifs de vie dans le christianisme (le deuxième étant, bien entendu, devenir un objet de tentation). Ici, la magie ne se transmet pas au mérite, elle ne se transmet pas au pouvoir en place. Peretur, elle choisit ce qu’elle va faire de son pouvoir. Et si le roi Artos ne remplit pas ses conditions, et bien elle refuse de servir sa cause.

    Parce qu’en fait, dans ce roman, Artos, ce n’est pas l’Arthur flamboyant qui réunit toute la Bretagne dans le but d’atteindre ce goal de Sainteté qui donnera comme récompense le Graal (et pourquoi pas une descendance). Et bien ici, on voit Artos pour ce qu’il est : un roi qui ne protège pas les gens de son pays puisqu’il mobilise toute sa force armée pour trouver le Graal et non pour assurer sa mission de protection. De plus, lorsque Peretur arrive à la Cour, alors qu’elle a démontré sa valeur, il refuse de lui accorder une place parce que, tu comprends, elle voudrait peut-être lui enlever son épée. Et pareil pour Merlynn en fait, de magicien très sage qui guide le roi Artos, on découvre que c’est un magicien assoiffé de pouvoir lui aussi

    Aussi, ce que l’autrice tend à démontrer dans ce roman, c’est que si les hommes s’appuient sur le pouvoir des femmes (leur talent, leur réputation, leur fécondité, leur force de travail) pour asseoir le leur, et bien, les femmes peuvent le leur retirer. Et cela rompt le cycle. C’est ce que je ne fais pas, Guenièvre, par exemple. Elle joue le jeu. Alors que Nimüe, Peretur, Ellen (sa mère), elles, elles ne permettent pas aux hommes de leur prendre le pouvoir. Et Nicola Griffith nous fait cela dans un roman, dans un contexte d’Antiquité tardive, proche du Moyen Âge. Elle remet la place des femmes dans l’Histoire. Elle refuse que les femmes soient oubliées ou qu’on minimise leur rôle.


    Ce roman n’est pas là pour réécrire le mythe arthurien, il n’est pas là pour le construire. Il refuse de répéter Camelot en fait. Et tout cela grâce à Peretur qui est une femme, qui se fait passer pour un homme mais qui n’en fait pas non plus un acte militant. En vrai, on a eu des tonnes de changements de genres de femmes qui passent au genre masculin, que ce soit totalement en changeant d’identité comme le Chevalier Silence ou tout simplement en endossant une armure et en menant une armée (coucou Jeanne d’Arc ou Aliénor pour ne citer que les exemples qui me viennent tout de suite). Peretur n’est pas un héros. Elle n’est pas une élue. Elle n’existe pas comme objet de désir pour les hommes. Elle est comme beaucoup de femmes : elle est là, elle fait le job avec les cartes qu’on lui donne. Mais elle refuse aussi les rôles qu’on veut lui imposer. Elle refuse les récits figés (comme cette fameuse prophétie qui dit qu’elle volera Excalibur à Artos). Elle choisit ses armes, elle choisit ses combats et elle choisit comment servir au mieux.

    C’est pour tout cela que ce roman, La Lance de Peretur, est incroyable. C’est un court roman qui ne va pas partir dans de grandes envolées spirituelles pour nous faire réfléchir. L’autrice nous pose des bases qu’elle connaît car on rappelle qu’elle est naitre en Angleterre et qu’elle a étudié l’Histoire et l’archéologie. Elle nous donne ses combats comme le féminisme et le combat pour l’égalité pour les handicapés. Et elle mélange tout cela pour nous faire une courte histoire qui pourrait nous faire réfléchir à tout cela en s’égarant un peu sur une ou deux notions. Elle donne aux femmes un rôle dans l’Histoire. Parce qu’en vrai, la quête du Graal, on n’a que la version des mecs depuis des années. Et quand les femmes s’en mêlent, on a toujours ce rapport hommes-femmes qui est plutôt tendu. Ou alors on la noie sous le romantisme. Ici, c’est juste une histoire d’une femme qui veut que son pays s’améliore tout en en découvrant sur sa nature et ses origines. Et c’est déjà pas mal non ?


    Si vous avez aimé ce roman et que vous souhaitez le confronter un peu avec d’autres versions , je vous conseille :

    • la version un peu mascu avec Codex Merlin de Robert Holstock. En vrai, j’ai adoré cette trilogie et cette vision qu’il a de Merlin. Mais si vous la mettez avec celle de la Lance de Peretur, vous aurez l’impression de voir deux visions opposées de la mêmes personnes. J’adore ces jeux d’esprit.
    • Trois coracles cinglaient vers le couchant de Alex Nikolavitch. Ce livre m’a redonné un regain d’intérêt pour les légendes du roi Arthur. J’en garde le souvenir d’une lecture au fil de l’eau.
    • Le cycle les Rois du Monde de Jean-Philippe Jaworski pour cette manière très particulière qu’a cet auteur de mêler l’histoire à la magie. Je ne sais pas bien l’expliquer moi même mais l’ambiance de la Lance de Peretur m’a rappelée ce roman. Allez savoir pourquoi. Mais si vous le devinez, venez m’en parler dans les commentaires :)
  • Nos Ancêtres les Pharaons de Jean-Loïc Le Quellec

    Titre : Nos ancêtres les Pharaons

    Auteur : Jean-Loïc Le Quellec

    Maison d’édition : Editions Du Détour

    Genre : Histoire

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    Vous le saviez ? Vous savez que j’aimais l’Histoire ? Je vous en prie, je vous laisse prendre un air surpris. Mais il faut bien l’avouer, je n’ai pas fait d’études d’Histoire et par là même, je ne suis pas historienne. Et que faire pour se tenir au courant ? Des émissions de télévision ? Et bien non. Non, je suis désolée de vous le dire, mais vous ne vous culturiserez pas en regardant Secrets d’Histoire.

    Les reportages Arte ? Mon dada du petit-déjeuner. Mais non, non plus. Enfin si, mais à prendre avec des pincettes parce que ce genre de reportage, c’est pour démontrer une idée et non reprendre les études en cours. Alors, on peut totalement regarder un reportage Arte, bien entendu, mais pour le divertissement et non pas pour apprendre.

    Les livres ! Oui mais il faut faire attention à l’auteur. Certains sont des historiens, d’autres sont des journalistes. Et oui, ce n’est pas pareil. Je me suis souvent retrouvée en plein milieu d’une librairie à faire plus de recherches sur l’auteur, sa bibliographie, à regarder ses sources (dont je pige que dalle parce que, on le rappelle, je n’ai pas fait d’études d’Histoire) et aussi à harceler des amis qui, eux, ont fait des études pour savoir si le livre est bien. Bref, apprendre l’Histoire, c’est un peu comme faire une demande en mariage. C’est compliqué, on doit faire des concessions et souvent, il y a beaucoup de préparations (oui et cela a aussi un prix). Donc quand je tiens un auteur historique qui vaut le coup, je ne le lâche plus.

    C’est comme ça que j’ai fait la rencontre des livres de Jean Loïc Le Quellec, un anthropologue et préhistorien français qui a deux spécialités : la Préhistoire et la mythologie, et surtout le débunk. Et ça, j’adore parce que cela remet en question ce que l’on sait. Et Jean Loïc Le Quellec, il a écrit un livre sur un de mes dadas quand j’étais petite : l’Egyptomanie avec ce livre , Nos ancêtres les Pharaons, paru aux éditions du Détour.


    Tout est parti d’un buzz sur internet dont je n’étais pas au courant, mais moi, si tu ne me parles pas de dinosaures ou de livres, tu n’auras pas beaucoup de chance pour capter mon attention. Ah si, des armures et des épées aussi. Mais c’est une autre histoire. Et donc, Maître Gims avait fait une déclaration comme quoi les pyramides servaient de centrales électriques. Et tout le monde s’était un peu moqué. Mais l’auteur a pris le problème à l’envers. Plutôt que de se gausser intellectuellement d’une carence ou pas de l’éducation de tout le monde (car je ne vise personne en particulier), il se demande pourquoi on n’a plus accès à ce genre de connaissance. Et ensuite, il a repris, bien entendu, tous les concepts que l’on a en Égyptologie pour nous donner un état de la recherche en ce moment.

    Et quand on regarde bien, en fait, tout part d’un phénomène vieux comme le monde! : L’égyptomanie. Et qu’est-ce que c’est ? L’égyptomanie, cela désigne l’engouement pour l’Égypte Antique qui s’est développé en Europe occidentale et quand je dis que cela ne date pas d’hier, c’est qu’on en retrouve des traces en Antiquité tardive. Et oui ! Déjà les Grecs et les Romains étaient fascinés par cette civilisation et ils avaient intégré des éléments de la religion et de l’architecture dans leur propre culture. Un exemple : l’obélisque de Théodose. C’était un obélisque égyptien de Thoutmosis III qui orne l’hippodrome de Constantinople maintenant appelée Istanbul. Et elle a été déplacée en 390.

    Évidemment, si cela a fasciné les Grecs et les Romains, cela est revenu sur le devant de la scène pendant la Renaissance quand les Lumières ont redécouvert les textes antiques, notamment d’Hérodote et de Platon. Et comme personne ne savait ce que voulaient dire les hiéroglyphes, ils en ont déduit naturellement que c’étaient des formules magiques. Et on les retrouve, notamment dans les loges maçonniques. Et cela ne s’est pas arrêté là puisqu’on a eu ensuite Napoléon Bonaparte et sa fascination de l’Empire Romain, donc il y a eu la campagne d’Égypte qui nous a amené notre obélisque personnel placée Place de la Concorde, mais a aussi permis le financement d’un certain Champollion, amenant la traduction des hiéroglyphes via la Pierre de Rosette en 1822. Une centaine d’années plus tard, on découvre la tombe de Toutankhamon par Howard Carter et on en trouve des influences dans l’Art Déco.

    Dix ans plus tard était diffusé le film La Momie et évidemment, en 1963, il y a eu le merveilleux Cléopâtre. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, il y a eu la série Moonlight, les jeux Assassin’s Creed Origins ou Pharaon, les films La Momie aussi. Et même en 2019, l’exposition à Paris sur Toutankhamon a fait un carton

    Et comme toute période historique, on l’a toujours vue selon nos prismes à nous. Ainsi, les suprématistes blancs et avant eux les colons ont soutenu que les Pharaons étaient caucasiens et ont basé leur preuve sur des trafics de momies. Cela dit, la théorie inverse fonctionne aussi avec l’afrocentrisme qui soutient que les Pharaons étaient tous noirs et que la civilisation égyptienne en devient la matrice des civilisations actuelles. On n’oublie pas non plus que des récits bibliques ont lieu en Égypte Antique et on s’en régale encore. Coucou les Dix commandements en film et en comédie musicale devenu le Prince d’Égypte chez Disney.


    Jean Loïc Le Quellec va vous l’expliquer bien mieux que moi dans son livre et surtout, il va reprendre les différentes anciennes affirmations, souvent fausses, d’ailleurs, et il va nous donner l’état de l’Archéologie aujourd’hui. Un de mes exemples préférés est la fameuse théorie comme quoi les Égyptiens avaient découvert l’Amérique parce que : les Mayas ont construit des pyramides et pour appuyer le tout, on a retrouvé des traces de nicotine sur les bandelettes des momies, preuve que les Égyptiens connaissaient le tabac. Alors, les Mayas ont aussi le droit d’appliquer les mathématiques sur leur architecture, ce qui donne les pyramides, et rappelons qu’au XIXème et début du XXème siècle, les fouilles n’étaient pas rigoureuses. Ça fumait comme des pompiers, quoi. Toujours recontextualiser quand on analyse les découvertes avec les méthodes de l’époque. Je vous épargne les théories extraterrestres, bien entendu. Ce passage est suffisamment drôle à lire pour que je vous laisse la découverte.

    Alors, qu’on se trompe en Histoire, ce n’est pas grave en soi parce que l’Histoire évolue, sauf que toutes ces vieilles-fausses théories restent. Tout simplement parce qu’elles sont faciles à trouver, qu’elles donnent un petit goût de sensationnel et dans notre ère de diffusion d’information fortement assujettie au buzz, et bien elles sont largement regardées. Sauf que : la loi de Brandolini est toujours d’actualité, malheureusement. Et qu’est-ce que c’est ? Elle dit tout simplement que démontrer la fausseté d’une information sensationnaliste est toujours plus complexe que de la proférer. Si vous voulez une parfaite application de la Loi de Brandolini de nos jours, prenez n’importe quel tweet du Président Trump et vous verrez. Et il illustre aussi très bien l’impact des influenceurs. Parce que notre méthode d’apprentissage a changé aussi. On aura plus facilement tendance (et moi la première, je ne jette pas la pierre) à aller chercher une vidéo Youtube. C’est chercher et confronter les sources qui ne se fait plus. Et là est le danger.

    C’est pour cela que des livres comme Nos Ancêtres les Pharaons de Jean- Loïc Le Quellec sont importants. Mais aussi d’autres chaînes comme celle de Nota Bene par exemple, ou Herodot ‘com. Parce qu’ils vont nous prendre les sources, décortiquer l’Histoire et nous dire quel est l’état des découvertes aujourd’hui. Cela vous permettra de débattre, de confronter les théories, de vous donner les sources et ensuite, et bien à vous de vous faire votre propre avis. Et surtout, cela démontre à quel point l’Histoire est actuelle. Elle est importante car elle est présente partout et qu’elle construit nos identités.

    Alors ce livre, il est fait pour qui ? Pour tout le monde car la plume de l’auteur est très accessible. Vous pouvez le picorer comme tout lire d’un coup. Et peu importe votre niveau de connaissances aussi, car personne. n’est infaillible. Et surtout, ne jugez pas hâtivement une personne qui se trompe en histoire. Interrogez-vous plutôt : d’où vient l’information ? Comment elle a été obtenue ? Quelles sont vos sources ? Et enfin, laissez le dialogue ouvert. Débattez. Débunkez-vous aussi, et montrez comment vous trouvez nos informations.


    Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez peut-être :

    • Des martiens au Sahara du même auteur.
    • Ni vues ni connues du collectif Georges Sand.
    • Sorcières et sorciers, histoire- et mythes de Michelle Zancarini -Funnel

    Ce sont mes trois livres de débunk préférés de cette année.

  • Les morts posséderont la Terre de Margaret Killjoy

    Titre : Les morts posséderont la Terre

    Auteur : Margaret Killjoy

    Saga : Danielle Cain

    Numéro de tome : 2

    Maison d’édition : Editions Argyll

    Traducteur : Mathieu Prioux

    Genre : Science-Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    En octobre dernier, j’ai lu le premier tome de la saga Danielle Cain : l’Agneau égorgera le lion de Margaret Killjoy, édité dans la collection Récifs des éditions Argyll. Je ne vais pas vous refaire ma déclaration d’amour sur cette nouvelle collection, ni sur l’importance de l’œuvre de cette autrice, car je suis persuadée que vous connaissez mes chroniques par cœur. Quand le deuxième tome de la saga est paru, il était évident que j’allais me le procurer et le lire rapidement. Bien entendu , la chronique n’a pas suivi car la vie est ainsi, parfois. Mais, ne vous inquiétez pas car cela m’a aussi permis de méditer dessus. Les Morts possèdent la Terre, ça raconte la cavale de Danielle Cain et de son équipe : Jugement, Vautour Jeudi et Brynn. Ils se retrouvent dans une petite ville du Montana, Pendleton, où il y a une bibliothèque occulte anarchique. Dans cette ville, il y a des habitants qui se prétendent revenus d’entre les morts. Évidemment, notre groupe va enquêter dessus.


    La première chose qui me marque dans cette saga, c’est que c’est un format court, des novellas. Ça, c’est un format qui permet une plume directe. Et l’une des particularités de l’écriture de Margaret Killjoy, c’est qu’elle est ancrée dans le présent, mais avec une ouverture vers l’imaginaire. C’est un peu comme lire un épisode de Supernatural et j’aime beaucoup cet aspect. Quant au message que l’on retrouve dans le récit tout en entier, c’est que l’espoir de l’Humanité, c’est dans les marges. L’avenir n’est absolument pas dans le monde d’avant, comme on l’entend souvent dans les discours, mais bien dans ce qui se construit en dehors des cadres.

    Dans toute l’œuvre de Margaret Killjoy, on observe surtout de l’expérimentation. Et sur un sujet bien précis : l’anarchie. Et le modèle de société anarchique, l’autrice l’expérimente au quotidien chez elle, ce qui ajoute cette touche de réalité. Ainsi, dans Un Pays de Fantômes, on regarde ce que donne deux systèmes anarchiques dans un pays. Dans l’agneau égorgera le lion, on découvre l’anarchie dans une ville, comment cela fonctionne et comment les autres villes interagissent (ou pas). Ici, on voit comment vit une bibliothèque anarchiste dans une ville qui ne l’est pas et comment les habitants la perçoivent. Ce n’est pas un manifeste ou un programme politique ici. Tout se fait dans l’expérience et la coexistence pour montrer qu’on peut avoir de l’anarchie partout et que ce n’est pas un concept qui doit faire peur, comme c’est souvent présenté. La bibliothèque en devient ainsi un espace de vivre-ensemble, un lieu où les idées circulent librement. D’ailleurs, lorsque nos personnages débarquent en ville, on les oriente très naturellement vers ce lieu.

    Et le fait que l’autrice choisisse une librairie comme lieu d’anarchie n’est pas anodin ! Reprenons. Nous sommes dans une bibliothèque qui a des livres de magie et qui est anarchique, donc hors du contrôle de l’État. Or, dans cette enquête, le savoir occulte qui a été pris par un des personnages de manière égoïste est dangereux, alors que le savoir interdit mais qui est géré par la bibliothèque devient un outil d’émancipation. Ainsi, la bibliothèque devient un sanctuaire de toutes les connaissances, qu’elles soient bénéfiques ou non, mais surtout un sanctuaire de mémoire et un laboratoire d’expérimentation. En fait, le message qu’on doit en retenir est double. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises connaissances, c’est la manière dont on l’utilise. Ensuite, le savoir ne doit pas être réprimé par l’Etat. Ça c’est une attaque directe contre l’augmentation croissante de la censure de livres que l’on voit depuis 2021 aux Etats Unis. En effet, dans la réalité contemporaine, les livres qui dérangent les pouvoirs en place, notamment sur les identités queer, les questions raciales, l’histoire coloniale par exemple, sont ciblés pour être retirés. On assiste vraiment à une volonté de contrôler la mémoire collective en imposant ce qu’on a droit de lire, de savoir ou même d’imaginer. Les bibliothèques sont importantes car elles rendent accessibles le savoir pour tous.tes. Mais en restant sous contrôle de l’État, les bibliothèques deviennent des sanctuaires menacés. Et en tant qu’anarchiste, l’occasion devient trop belle pour Margaret Killjoy. La bibliothèque devient ainsi un emblème d’émancipation. Le savoir dit interdit n’est pas un danger pour le peuple : il est un danger pour le pouvoir en place. En fréquentant une bibliothèque, vous aurez accès au savoir, mais vous pourriez le partager puisque c’est un lieu de rencontres. Donc, en protégeant la liberté des bibliothèques, ce n’est pas seulement protéger les livres de la censure, mais bien de défendre la possibilité d’un futur différent.

    Autre chose qui m’a frappé dans ce livre, c’est le titre du roman : Les morts possèderont la Terre. Ce titre est en fait une satire politique contre le fameux slogan de Donald Trump : Make America great again. Ne vous inquiétez pas, je vais vous développer tout cela. Ici, nous avons des personnes qui sont revenues à la vie, suite à un rituel magique. Mais ces personnes sont perdues, inadaptées, en décalage, mais elles n’apportent pas vraiment grand-chose. Le passé est important pour apprendre, pour ne pas reproduire certaines erreurs, mais le retour en arrière ne résout rien. Qui plus est, les morts eux-mêmes ne veulent pas revenir à la vie, ce sont les vivants qui le souhaitent. C’est un acte égoïste qui montre surtout la peur du changement. Vous savez ? Un peu comme certains pays qui s’accrochent à une politique de croissance économique qui n’a plus de sens maintenant. Ce que veut vraiment dire Margaret Killjoy dans ce roman, c’est qu’en rêvant sans arrêt d’un avant, en fait, ou attaque ce qui construit un après et ici : le savoir, la culture, la solidarité.

    Ce qu’il y a de dingue dans Les Morts possèderont la Terre, c’est qu’on a des tonnes de concepts, mais l’autrice, concrètement, n’est pas là en donneuse de leçons. Elle ne propose pas de solution miracle non plus. Elle est comme nous en lisant ce récit : en pleine expérimentation. Les changements, que ce soit dans le monde, dans une ville ou dans un quartier, ne se font pas du jour au lendemain, d’un coup de baguette magique. Les changements, cela se tisse par les échanges, l’entraide, les tests et l’adaptation. Et parfois, il y aura des loupés comme le montre le premier tome de la saga. Et puis parfois, cela a des effets bénéfiques. Le monde que nous décrit Margaret Killjoy ici n’est ni une utopie ni une dystopie. C’est un monde comme le nôtre, en mouvement et surtout en reconstruction perpétuelle car il y aura toujours des personnes qui refuseront les logiques de domination. Et c’est cela que je trouve magnifique dans son écriture. Et c’est aussi pour cela que cette saga aura toujours une place sur ma table de chevet quand je doute, quand j’ai peur parfois, car oui, le monde réel est effrayant de la manière dont il évolue en ce moment.


    Et maintenant, une partie que j’aime de plus en plus dans mes petites chroniques. Que lire si on a aimé Les Morts possèderont la Terre ?

    • En cherchant un peu, je suis tombée sur le synopsis de Le Livre de M de Peng Sheperd. Cela raconte un monde apocalyptique où les souvenirs disparaissent. C’est un roman centré sur les communautés en marge et ici, la mémoire en devient un outil de résistance. Confronter ces deux livres serait très intéressant
    • Des utopies réalistes de Rutger Bregman. C’est un livre de non-fiction qui tente d’appliquer des systèmes utopistes et les appliquer dans l’Histoire.
    • La migration annuelle des nuages de Premee Mohamed qui montre l’importance du savoir et aussi comment évoluer en micro-société.

  • Foodistan de Ketty Steward

    Titre : Foodistan

    Auteur : Ketty Steward

    Maison d’édition : Editions Argyll

    Genre : Science-Fiction

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    Ce n’est un secret pour personne si jamais vous fréquentez ce blog : j’aime beaucoup Ketty Steward en tant qu’autrice mais aussi en tant que conférencière et poétesse et du peu d’échanges que nous avons eus, en tant que personne. C’est comme ça, parfois, on sent des atomes crochus de livres en livres, d’idées en idées. Ce que vous savez peu, par contre, c’est que j’aime aussi beaucoup la maison d’édition Argyll. Toujours en quête de nouveaux récits, beaucoup dans le monde de l’imaginaire, ce sont mes libraires qui me l’ont fait découvrir avec la Cité Diaphane d’Anouck Faure et le Pays de Fantômes de Margaret Killjoys. Vraiment, je ne le dis jamais assez, mais si vous avez la chance d’avoir une bonne librairie indépendante près de chez vous, investissez-la et échangez avec vos libraires, et vous vivrez votre meilleure vie de lecteurices. Ce que vous savez peut-être moins, c’est que j’apprécie beaucoup les formats courts. C’est un peu, selon moi, comme picorer un épisode de série avant de s’endormir, c’est lire une petite nouvelle vite fait à la pause déj ou dans les transports en commun. Ou mieux encore, c’est un vrai havre de paix quand, lors d’une réunion avec des personnes, je me retrouve submergée d’interactions sociales et je me planque pour m’isoler en lisant quelques pages. Alors imaginez que j’apprends que la maison d’édition Argyll crée une collection appelée Récifs qui est une collection de récits courts, mettant en valeur des femmes, le tout illustré par Anouck Faure. Il est évident que j’ai pris toutes leurs sorties (on en reparlera) et que j’ai lu Foodistan avec une extrême gourmandise et, évidemment un haut niveau d’attente parce que lire du Ketty Steward, les ami.e.s, c’est toujours surprenant.

    Foodistan, ça raconte quoi ? Nous sommes en France, après une faim dans le monde. Vous n’êtes plus définis par votre statut social mais par votre régime alimentaire. Nous, on suit Maëlle qui est une femme très curieuse à la recherche de sens dans la vie dans le Foodistan et qui part en quête pour peut-être écrire son propre livre de cuisine ?

    Si vous vous attendez à un type de récit classique comme le font les trois quarts des écrivains (et ce n’est pas un mal, j’aime beaucoup les types de récit classiques, cela me remplace mes heures d’écran) et bien désolé, mais Foodistan n’est pas pour vous. Du coup, si vous pensiez qu’on allait avoir les folles aventures de Maëlle qui va s’accomplir en écrivant un livre de cuisine… Bah oui, vous allez suivre Maëlle parfois, au gré des pages, mais ce n’est pas cela le plus important. Foodistan, c’est surtout un livre de réflexions, de recettes de cuisine, de vocabulaire de moments de vie, de points de vue.

    En fait, l’excuse de la Science-Fiction, (pour moi, la raison d’être de la SF, mais chacun voit ce genre comme il en a envie), c’est de prendre cette hypothèse : Et si on se définissait en fonction de la nourriture, qu’est-ce qui se passe ? Déjà, l’économie capitaliste n’est plus (et ce n’est pas plus mal) et on va changer notre vocabulaire en fonction de cette notion. Bah oui, si vous enlevez le patriarcat et le capitalisme, c’est un peu toute notre société qui va changer, nos mots aussi. Mieux encore, nos mythes changeront, notre manière de voir le monde changera.

    C’est tout cela que Ketty Steward va nous faire en moins de 200 pages. Et oui, pas plus, pas moins. Allons, je vous vois venir : un livre de réflexions sur la bouffe, ça va être indigeste. Oui, moi aussi je change de vocabulaire. Et bien non. C’est amusant de lire Foodistan. La lecture semble légère parce qu’on a ces moments avec Maëlle qui évolue dans cette société en se posant des questions sur elle-même, sur sa manière de penser, sur sa manière de voir le monde. Et puis, c’est marrant de voir que ce simple détail change tout. C’est un peu comme s’amuser des incohérences pour nous quand on voyage dans un autre pays. Et puis, Bam ! La réflexion nous tombe dessus : pourquoi c’est important ce que l’on mange. Qu’est-ce que cela dit de nous, de notre milieu ? Comment se confronter aux régimes alimentaires des autres ? Pourquoi mangeons-nous certaines choses ? Et c’est aussi normal de se poser ce genre de questions parce que, il n’y a pas que la nourriture, il y a aussi la manière dont on cuisine et les us et coutumes autour d’un repas.

    Et puisqu’on parle de nourriture, parlons des fêtes autour de la nourriture, des émissions de télévision aussi, des recettes de cuisine, de l’art de manger à table, des différentes modes, du vocabulaire, des différentes vies autour d’un plat car les régimes alimentaires changent aussi dans l’Histoire. Et enfin, dernière petite réflexion, qu’est-ce que cela dit d’un pays où tout le monde ne mange pas bien ?

    Comme je vous le disais plutôt, j’avais un très haut niveau d’attente concernant Foodistan. Et bien Ketty Steward l’a amplement dépassé. C’est le genre de livre que l’on peut dévorer d’une traite, ou, le picorer de temps en temps, selon votre humeur. Vos réflexions y reviendront, de temps en temps.Et oui, si vous avez envie de faire un dîner à thème, vous aurez aussi de quoi cuisiner. Il y a des histoires, mais pas que. C’est vraiment un livre où vous vous baladerez dedans, où vous vous ouvrirez à plusieurs formes d’écriture. Si vous avez envie de changement, de vous remuer un peu, de vous amuser aussi ou tout simplement de cuisiner, prenez Foodistan. Vous ne serez pas déçus.

    Si vous avez aimé Foodistan, vous aimerez peut être :

    • Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction de Ketty Steward. Ce livre est devenu ma base pour lire la SF autrement. Donc dans un livre qui écrit autrement notre société, il a tout à fait sa place.
    • La Maison des feuilles – Mark Z. Danielewski : si vous aimez les récits différents. Et bien, là ce sera totalement différent. Le roman entier est là pour vous dérouter
    • Le Meilleur des mondes – Aldous Huxley : Quand on cherche une manière d’analyser un monde qui est en perdition et réfléchir à une manière de réfléchir autrement et bien… C’est un classique dans le genre
  • Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic

    Titre : Du thé pour les Fantômes

    Auteur : Chris Vuklisevic

    Maison d’édition : Editions Denoël

    Genre : Fantastique

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    Cela faisait quelques temps que je n’avais pas fait de lecture commune, et puis Corentin a fait sa liste pour le mois de février. Dedans, il y avait Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic et publié chez les éditions Denoël. Et Chris Vuklisevic, c’est une autrice que je ne connaissais pas, mais, par contre, le livre était dans ma Pile à lire depuis quelques temps déjà. Et du thé pour les fantômes, cela raconte quoi ? C’est l’histoire d’Agonie, une sorcière, et de Félicité, une passeuse, qui sont sœurs et qui ne se sont pas parlées depuis des années. Sauf que leur mère, Carmine décède et on ne retrouve pas son spectre. Les deux sœurs partent donc à sa recherche en découvrant en même temps la vie de leur mère. Quant à nous, nous écoutons leur histoire dans un salon de thé. Cela a l’air tout doux, cosy ce roman. Et il semble se lire tout seul. Mais il cache pas mal de petites choses au point que, un mois après sa lecture, j’en suis encore marquée. Et si on allait voir pourquoi ?

    Quand on me demande à quel univers Du thé pour les fantômes, j’oscille entre deux sagas, l’une française et l’autre anglo-saxonne : les sœurs Carmines d’Ariel Holtz pour le côté un peu décalé et les relations entre sœurs, même si ici elles sont différentes et les Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire de Lemony Snicket pour le ton et le narrateur un peu mystérieux. Vous ajoutez cela un cadre un peu particulier qui est un salon de thé pour les fantômes, une agence de détective spécialisée dans le surnaturel mais aussi l’arrière-pays niçois et le désert d’Almeria. Donc on peut se dire, tiens : Cela va être un roman gothique mais au final, on est en pleine Provence, avec le bruit des cigales. Donc totalement décalé. Et ajoutez à cela le fait qu’on va partir à la chasse aux spectres, mais aussi dans la dégustation de thé. Si vous vouliez une ambiance unique, c’est vraiment pour vous.

    On le sait dès le début, on va explorer les liens familiaux. Le narrateur est là pour vous raconter pourquoi un village a été entièrement déserté et que pour savoir cela, il faut commencer par le jour où Félicité a appris la mort de sa mère, Carmine, et que pour retrouver son spectre, elle a fait appel à sa sœur Agonie, une sorcière, avec qui elle n’a pas échangé depuis des années. Et c’est de cette dispute qu’est né un événement dans le village. Carmine, elle vivait dans une bergerie et elle a eu des jumelles et, de suite, on sent qu’elle n’en voulait qu’une. Son mari meurt le même soir, mais on n’en reparle quasiment pas. Apparemment, Carmine, elle a toujours rejeté Agonie et était super envahissante avec Félicité et avant d’arriver dans le village… et bien on ne sait rien. Et c’est ce premier truc qui arrive, c’est que les deux sœurs vont se rendre compte que leur mère a eu une vie avant et que cela avait l’air d’être un peu la vida loca. Alors, comment cela se fait-il qu’elle s’est enfermée dans une bergerie et surtout pourquoi a-t-elle eu un comportement aussi différent avec ses deux filles ? C’est un peu ça le moteur du livre, mais pas que.

    Comme je vous le disais, on commence le roman avec le point de vue de Félicité. C’est une femme assez effacée et assez dévouée à sa mère, qui a l’air d’avoir un peu perdu la tête. On sent la femme prisonnière, qui suit littéralement le comportement toxique de sa mère. On dit qu’elle s’habille en gris et qu’elle vit seule à faire du thé. Et qu’elle va voir régulièrement sa mère en haut de la montagne. Elle est partie faire des études mais pareil, a tout arrêté pour elle. Au-delà de la mort, c’est elle qui initie cette enquête pour retrouver son fantôme. Quant à Agonie. C’est une femme brisée. Elle est dépeinte adulte comme une vieille sorcière. Avec presque pas de cheveux et très laide, alors que, quand elle était jeune, elle était magnifique. Agonie a été fortement maltraitée par sa mère. Son seul moyen de sociabiliser, c’est sa sœur, mais celle-ci n’est pas toujours disponible.Et puis, elle n’a pas pu aller à l’école. Enfin, elle a aussi été agressée par les gens du village. Maintenant, elle vit recluse, totalement, et ne revient que parce que sa sœur le lui demande. Ces symptômes physiques, c’est la visualisation de la maltraitance qu’elle a subie et c’est ce qu’Agonie nous montre : une personne qui n’est pas soutenue par son environnement proche est détruite de l’intérieur et elle nous montre les effets à l’extérieur. Et, ce n’est pas parce que certaines choses changeront qu’elle sera guérie, comprenez transformée de nouveau en belle femme. Elle va garder son physique de sorcière, mais sa manière de vivre va changer. Elle va apprendre, par exemple, à orienter ses pouvoirs sans leur côté destructeur.

    Et c’est en voyant l’histoire à travers de ces deux sœurs, on voit le thème principal qui nous saute à la figure : les traumatismes, qu’on se refile de générations en générations et comment briser ce cercle. Je sens qu’il va falloir un exemple pratique, alors accrochez-vous. Réfléchissez, dans le cadre de votre environnement familial, au schéma, une habitude qui se transmet. Par exemple, chez moi ! Mes grands-parents ont découvert la télévision et ils ont commencé à regarder le fameux JT de 20 heures. Oui, je prends volontairement une habitude anodine. A l’époque, cela allait très bien parce que la famille mangeait à 19 heures. Mais, avec la génération suivante, celle de mes parents, on ne mangeait plus vers 20 heures. On a pris donc l’habitude de manger devant la télévision et d’enchaîner avec le film et la série sur la même chaîne. Sauf que, pour communiquer en famille, ce n’était pas top. En en discutant avec ma mère quand j’ai eu mes propres enfants, j’ai pu déceler pourquoi on avait eu un manque de communication que je n’appréciais pas forcément de regarder un écran le soir et que c’est parce que j’associais ce moment à un moment sans communication. Résultat : avec mes ados et mon compagnon, on mange à table en semaine pour papoter de tout et de rien et le week-end, on le consacre à trouver un film ou une série que l’on a choisi de regarder ensemble. On garde le fait de regarder de temps en temps un programme ensemble, mais avec une période aménagée aussi pour communiquer. Appliquez ce principe avec l’histoire de Carmine et de ses filles et vous voyez le roman se dérouler. Carmine a eu un comportement toxique avec ses filles et c’est en comprenant son passé qu’Agonie et Félicité, avec l’aide d’un autre personnage apportant un vécu différent, qu’elles sortiront de ce cycle.

    Et comme tous les romans parlant de sujets profonds et d’évolution des personnages, il va changer avec vous. Comprenez que vous en aurez une vision totalement différente selon l’âge ou l’humeur que vous le lirez. Selon aussi votre histoire familiale ou vos traumatismes personnels aussi. Cependant, ce roman garde un ton étonnamment léger malgré les sujets traités assez lourds. On parle tout de même de maltraitance, de rejet et de construction de soi. Et ce ton particulier, c’est grâce au choix du narrateur qui est une personne tierce à l’histoire. Cela permet d’avoir un filtre par rapport aux tristes événements racontés, mais sans dénaturer le récit. C’est ce que j’aime dans ce roman ainsi que la manière dont il se finit sur une fin ouverte, comme la vie, en fait.

    C’est pour toutes ces raisons que Du thé pour les fantômes est un livre qui marque. Pas parce qu’il a des twists de fou. C’est un roman qui suit des cheminements de vie. C’est plutôt un récit d’ambiance, en fait, d’introspection et dans un ton vraiment unique. Pour moi, c’est un livre à lire mais aussi à relire, de temps en temps quand on a besoin de se replier sur soi.

    Si vous avez aimé ce roman, vous aimerez aussi !

    • La saga des sœurs Carmines d’Ariel Holzl pour le côté sororité et l’ambiance, car on va suivre la vie de trois sœurs dans un univers très gothique.
    • Qui a peur de la mort de Nnedi Okonafor pour la transmission héréditaire des traumatismes et comment en sortir.
    • Mordre le Bouclier de Justine Niogret où l’héroïne tente de se reconstruire en marquant une rupture nette avec son passé.
  • Les chevaliers de Sombrecoeur de Laure Eve

    Titre : Les chevaliers de Sombrecoeur

    Auteur : Laure Eve

    Saga : Les Chevaliers de Sombrecoeur

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : De Saxus

    Genre : Science-Fiction

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    C’était mon anniversaire et il se trouve que j’ai reçu un livre en cadeau de la part de mon compagnon. Je pense qu’il a un jeu, dans sa tête, dans le sens où il prend toujours un livre pour moi, mais pas pour son résumé : juste parce que le titre l’a interpellé ou que la couverture l’a fait rire. Eh bien, il y avait un chevalier sur une moto. Et c’est ainsi que j’ai eu entre les mains Les Chevaliers du Sombrecœur de Laure Eve, publié aux éditions De Saxus.

    C’est une « réécriture » de l’histoire du roi Arthur dans un Londres alternatif où des chevaliers se déplacent à moto et se battent dans une arène. Je sais aussi que Laure Eve a l’habitude d’écrire pour les adolescents et que c’est son premier roman pour adultes. Et je dois dire que j’y ai trouvé de très bonnes idées, même si elles ne sont pas toutes abouties. Est-ce parce que je suis totalement sortie de ma zone de confort ? Ou est-ce l’autrice qui en est sortie ? C’est ce qu’on va analyser ici.

    Un Londres alternatif : un cadre original mais pas assez exploité

    Allons voir du côté du cadre : nous sommes dans un Londres moderne et alternatif où la monnaie est l’électricité. C’est une bonne idée, puisque l’énergie est électrique. Et les chevaliers se déplacent en moto. Le reste du monde se déplace en métro ou en taxi, je crois. J’ai eu du mal, j’avoue, à le discerner, car beaucoup de scènes se situent à l’intérieur : au palais, dans les arènes, dans les écoles, avec seulement quelques passages en ville. Cela dit, si l’autrice avait fait un point « spécial transport », cela aurait peut-être rallongé la sauce inutilement. Mais peut-être que cet aspect sera développé dans le deuxième tome, qui sait ?

    Je pense que ce Londres est très proche du nôtre, mais j’aurais peut-être aimé avoir une carte, pour le coup, alors que je ne suis pas très « cartes » de base. On apprend dès les premières pages que le jeune Art est le fils naturel du roi de Londres et que ce roi vient de mourir, que sa vie va changer et qu’il devra se mêler de politique, que certaines questions seront tranchées par duel par son chevalier lige. Mais il n’y a pas vraiment d’indications sur comment cela se passe. Et je le répète, l’idée de base est très bonne, mais j’aurais aimé voir le roi plus en action, voir les changements qu’il a pu apporter à la ville.

    Un univers magique mais flou

    Il y a aussi une petite chose qui me chiffonne : la magie. On sait qu’elle est très réglementée, mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Et on rencontre très vite des personnes qui ont le don de magie, sans voir de vraies contraintes pour elles. Alors oui, on sent la différence entre celleux qui ont le don et ceux qui ne l’ont pas, mais ils semblent relativement bien intégrés, en fait.

    Comme vous le voyez, l’univers est vraiment pas mal, mais il manque encore quelques éléments pour être pleinement abouti.

    Une narration en puzzle, une immersion compliquée

    Concernant la forme, on a une alternance entre deux personnages : Art, le roi, et Red, une nouvelle chevalière. Et c’est pas mal, car cela permet une alternance de points de vue. Mais les deux personnages ne se croisent quasiment pas.

    En plus de cela, il y a une alternance temporelle constante. C’est bien fait, mais j’avoue que parfois, j’avais l’impression qu’on m’imposait un puzzle sans que cela soit nécessaire. Cela ne m’a pas aidée à m’ancrer dans le récit et m’a donné l’impression de rester en surface. Je serais très curieuse de voir si c’est une manière d’écrire propre à l’autrice ou si elle a tenté un nouveau procédé ici.

    Parce qu’en fait, l’histoire du roi Arthur, on la connaît dans les grandes lignes. Et ce premier tome la suit assez fidèlement, donc le mystère n’était pas là. C’est pour cela que je dis que l’autrice et moi, on s’est loupées : je savais très bien où elle allait, mais je n’ai pas vraiment compris le chemin qu’elle voulait que je prenne.

    Cela dit, l’écriture est fluide et agréable. On sent la qualité de base.

    Des personnages intéressants mais qui manquent d’impact

    Peut-être que du côté des personnages, alors ? Je dois vous avouer que ce n’est pas gagné non plus. Déjà, le roi Arthur n’est pas mon personnage préféré de la légende arthurienne. Sauf peut-être dans la série Kaamelott, mais c’est un autre débat.

    Dans les écrits, je trouve que le roi Arthur est un personnage très effacé. C’est un catalyseur, et c’est tout. Sauf qu’ici, le roi Art aurait peut-être mérité une meilleure empreinte. Alors oui, il a des doutes et tente de faire au mieux, mais quel est son but ? Car dans cet univers, il n’y a pas de Graal. Et rien pour compenser son absence. J’aurais peut-être apprécié un roi plus sombre, je ne sais pas.

    Quant à Red, son identité est secrète et elle doit à tout prix cacher ses objectifs. Au point que nous-mêmes, on ne les comprend pas si bien. Enfin, si… mais de mon côté, l’empathie n’était pas là.

    Des points très réussis malgré tout

    Le récit se tient, la lecture s’est bien passée, mais… il manque des choses.

    Par contre, l’autrice a réussi de très belles choses ! La plus grande, c’est l’écriture inclusive poussée très haut. Nous avons ici plein de genres et cela m’a aussi permis de faire le point sur l’écriture inclusive et de faire des recherches. Ce qui fait que oui, on en reparlera.

    De même, il y a une chose que j’ai adorée : lorsque l’autrice décrit un nouveau personnage, elle le genre au neutre tant que ce personnage n’a pas lui-même défini son genre. Et ça, j’ai vraiment beaucoup aimé.

    En parallèle, il y a de la romance dans ce récit. Et, lorsque Red découvre qu’une de ses relations devient toxique, elle la cesse. Tout simplement. Et cela n’en fait pas tout un drame. Elle en discute même librement avec un de ses formateurs, sans gêne, juste avec de l’analyse. Tous ces éléments-là, j’aimerais vraiment les voir plus souvent dans les livres.

    Alors, verdict ?

    Est-ce que j’ai aimé ce roman ? Pas tant que cela. Mais je ne l’ai pas détesté non plus. Je pense ne pas être le public cible, tout simplement. J’aime quand on va dans le détail.

    Par contre, ce livre reste à disposition pour mes deux fils, qui sont jeunes adultes. Ils savent que s’ils veulent le lire, c’est un peu leur fenêtre. Donc tentez le coup si vous êtes curieux. Mais prenez-le dans l’optique de vous détendre avec un livre d’action, tout simplement.

    Pour celleux qui aiment le cycle Arthurien, voici trois autres recommandations

    • Le Cycle de PendragonBernard Cornwell
    • Codex Merlin – Robert Holdstock
    • Trois coracles annonçaient le couchant – Alex Nikolavitch
  • Le Dieu de New York de Lindsay Faye

    Titre : Le Dieu de New York

    Auteur : Lyndsay Faye

    Saga : Timothy Wilde

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Poket

    Genre : Thriller historique

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    Un jour, je discutais de livres – Oui, je suis sûre que cela vous étonne – et on m’a parlé du Dieu de New York de Lyndsay Faye en me disant cette association de mots magique : thriller historique. Il était évident que j’allais me le procurer direct ! Quelques semaines plus tard, je vois ce titre sur ma liseuse et là… Pas moyen de me rappeler pourquoi je l’ai, le titre ne me rappelant absolument rien et, surtout, qui me l’avait conseillé. C’est un peu comme se réveiller à côté d’un inconnu : une fois que l’on s’est assuré que l’on a passé la nuit en toute sécurité, il est temps de se rappeler comment on en est arrivé là. Quand Yannick m’a rappelé que c’était lui qui m’avait conseillé ce livre, j’en avais déjà lu plus de la moitié, j’étais complètement conquise et ne regrettais aucune seconde de ma lecture. Et on a beaucoup ri à ce sujet, évidemment.

    Lindsay Faye, c’est une autrice sur laquelle on peut compter parce qu’elle s’appuie sur des sources historiques solides. Elle est même plutôt renommée pour cela. Et elle a le chic pour trouver un événement marquant. Ici, c’est la fondation de la NYPD avec une intrigue que nous connaissons toutes et tous dans le sens où elle rappelle fortement une autre série de meurtres : celle de Jack l’Éventreur. Pour vous montrer à quel point ce roman est génial, il va nous falloir explorer le contexte historique, bien entendu, car il est extrêmement fourni. Sauf que cela ne suffit pas pour faire un bon roman : il faut aussi des personnages forts, des thèmes qui font toujours écho et, bien entendu, ajouter le grain de sel de l’autrice. Laissez-moi vous embarquer en 1845 à New York !

    Parce qu’en 1845, New York est une véritable poudrière. La ville a tenté de mettre en place un système de police, mais la corruption est tellement implantée que cela échoue, faisant de New York une des dernières métropoles sans réel service de police. Qui plus est, il y a eu un problème dans la production de pommes de terre en Irlande, ce qui a entraîné plusieurs famines. Beaucoup d’Irlandais décident de tout quitter pour les États-Unis. Or, les Irlandais sont catholiques et non protestants, ce qui va provoquer des tensions religieuses au sein de la ville, déjà aux prises avec les tensions raciales toujours présentes à cette époque.

    On a donc une population new-yorkaise très xénophobe qui a l’habitude de régler ses affaires par elle-même. Autant vous dire que la criminalité et la pauvreté sont bien élevées. La géographie n’est pas la même non plus, car Harlem est encore une zone agricole, par exemple. Les maisons sont aussi majoritairement en bois et ni l’eau courante ni les égouts ne sont totalement installés. C’est un nid à incendies et à maladies. Maintenant, imaginez qu’on est à quelques semaines d’une élection municipale et qu’on découvre plusieurs cadavres d’enfants prostitués.

    Il ne faut pas se leurrer, vous allez apprendre plein de choses ici. Comment fonctionnent l’organisation des pompiers, la gestion des maisons de passe, comment tricher aux élections, comment on gère les épidémies aussi. Et surtout, comment sont formés les premiers policiers, c’est-à-dire pas beaucoup, quelles sont leurs routines et les premiers pas d’un boulot d’enquêteur. Je sais ce que vous vous dites, cela fait beaucoup d’informations à ingérer, mais on en reparlera quand on abordera les petits tips de l’autrice. Tout ce que je peux vous dire présentement, c’est que tous ces éléments vont être très importants pour vous immerger totalement dans l’intrigue.

    Une fois dans cette ambiance, vous entrez en contact avec notre protagoniste principal : Timothy Wilde. On sait au début que c’est un policier, que c’est lui qui a mené l’enquête et qu’il déteste écrire les rapports de police, car cela dénature toute l’histoire. Et je trouve qu’il a raison, car le plus important dans ce roman, ce n’est pas cette enquête, c’est tout ce qu’il y a autour. Tim est barman et il est assez physionomiste. On sait qu’il a perdu ses parents dans un incendie et qu’il a été élevé par son grand frère Valentin, qui est pompier, homme politique et qui se drogue depuis le décès des parents. Et Tim, il est amoureux de Merry et économise tout ce qu’il peut pour lui faire une demande en mariage. Sauf qu’il y a un incendie dans le quartier, que son pécule s’est envolé et qu’il se réveille totalement défiguré. Son frère participe à la création de la NYPD et il fait embaucher Tim. Ce que les deux ne savent pas, c’est que Tim va apprécier ce travail, bien que, le jour où il se fait percuter par Bird, une toute jeune prostituée couverte de sang, l’enquête soit horrible et qu’il soit sur le point de démissionner. Mais Tim va découvrir le métier d’enquêteur et le fait d’appartenir à un corps de métier. Et c’est bien tous ces sujets, tous ces personnages qui sont intéressants dans ce roman, ce qui est une belle prestation de l’autrice puisque l’enquête en elle-même est déjà passionnante.

    Parce qu’avec ce contexte historique-là et des personnages bien travaillés, ce thriller va soulever des thèmes forts. Déjà, ceux qui sont intrinsèquement liés à l’époque : la corruption qui règne à New York et les problèmes sociaux qui gangrènent la ville. Il y a le problème de l’immigration, car la population irlandaise est très mal vue. Il y a déjà la religion, mais surtout, c’est une population pauvre. Les New-Yorkais pur souche considèrent que cette population nuit à la ville, et ce sont des sujets qui parlent encore aujourd’hui. Les Irlandais se retrouvent avec des emplois mal payés et sont logés dans des quartiers insalubres, alimentant une part de la criminalité, mais constituant une réserve sans fin pour les effectifs de cette nouvelle police. On va découvrir aussi la condition des enfants des rues qui tombent souvent dans la prostitution, mais aussi les différentes épidémies qui sévissent. Enfin, on découvre les manœuvres politiques qui sont en jeu derrière la création de cette police. Et Timothy va devoir naviguer au milieu de tout cela pour tenter de résoudre cette enquête. C’est exactement ce qu’il disait, au final : Cette histoire est bien plus qu’un rapport de police.

    Enfin, on y retrouve aussi des thèmes toujours aussi actuels. La condition de la femme, pour commencer, où l’on voit des personnages féminins qui doivent se battre pour se tailler une place dans la société. Il y a aussi toutes les manipulations politiques pour s’approprier les résultats de cette affaire, car ces meurtres ont lieu la veille d’une élection municipale, donc le résultat importe ! Et si l’on regarde l’actualité, on voit bien que ce sont des sujets qui transcendent le temps. Ce roman cherche à nous montrer tout cela à travers ce prisme historique.

    Vous ne serez pas surpris de découvrir que j’ai beaucoup aimé Le Dieu de New York et j’ai découvert qu’il y avait une suite, une deuxième enquête de Timothy Wilde, que je pense bientôt lire, car j’ai hâte de voir comment cet homme va évoluer et comment son métier d’enquêteur va continuer à se construire. Et surtout, ce roman suscite de la curiosité envers une autre époque pour mieux comprendre la nôtre. Ce n’est pas qu’un thriller, cette histoire, c’est un voyage dans le temps mais aussi dans les méandres de la psyché humaine. À très vite pour la suite.

    Si vous avez aimé ce livre, je pourrais vous conseiller :

    • « Le Diable tout le temps » – Donald Ray Pollock
    • « Le sang noir du secret » – Lyndsay Faye
    • « Le Chuchoteur » – Donato Carrisi
  • L’Opéra de Shaya de Sylvie Lainé

    Titre : L’Opéra de Shaya

    Auteur : Sylvie Lainé

    Maison d’édition : Actu SF

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Figurez-vous qu’il y avait une promo, le printemps dernier, sur des titres de l’imaginaire. Et dedans, il y avait ce recueil de nouvelles appelé L’Opéra de Shaya, que je pensais lire cet été. Mais j’ai loupé le coche. Puis je l’ai rattrapé cet hiver alors que je me faisais une angine carabinée.

    Ce recueil a été écrit par Sylvie Lainé, une autrice française reconnue de la science-fiction puisqu’elle a déjà à son actif quatre Prix Rosny aîné de la nouvelle et deux Grands Prix de l’Imaginaire. Je sais que j’ai encore dans mon escarcelle Fidèle à ton pas balancé, un autre recueil de nouvelles de sa plume, mais j’avoue ne pas avoir encore sauté le pas.

    L’Opéra de Shaya est donc un recueil de quatre nouvelles qui abordent des thèmes comme l’altérité, la transformation, la symbiose et l’éthique. Allons voir cela d’un peu plus près.

    L’Opéra de Shaya

    Cela raconte l’histoire de So-Ann, une intermittente née sur un vaisseau, qui a du mal à se fixer. Jusqu’au jour où elle entend parler de Shaya, une planète qui agit en symbiose avec ses habitants. Elle plaque tout pour y aller et trouve le job de rêve : avoir une demeure et se balader un peu partout pour imprégner sa parcelle. Elle donne donc de sa personne, tombe même amoureuse, mais voilà, la planète lui reprend cet amour. So-Ann va-t-elle l’accepter ou alors va-t-elle réagir ?

    Ce qui est frappant dans cette nouvelle, c’est que So-Ann donne tout ce qu’elle a pour s’intégrer à une société, sauf le changement physique, et elle se fait pourtant rejeter. Sur Shaya, elle apprend douloureusement qu’elle se sent acceptée uniquement parce qu’elle trouve l’amour et la symbiose. Mais quand la symbiose ne fonctionne plus, elle ne le supporte pas.

    La question de cette nouvelle est, je pense : qu’est-on prêt à sacrifier au groupe pour être accepté ? Quelle réaction avoir quand on ne comprend pas les motivations des autres ? Qu’est-on prêt à sacrifier dans l’amour de l’autre ?

    Grenade dans le ciel

    Un groupe de scientifiques découvre que la lune d’une planète est en fait une boule issue d’une technologie perdue qui absorbe les rêves mais aussi les peurs des gens. Ils sont heureux, mais ils n’évoluent plus.

    Doit-on ressentir de la peur pour évoluer ? Et au vu de la réaction des scientifiques face à cette technologie qu’ils ne contrôlent pas, ne serait-ce pas un miroir de notre dépendance aux nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle, par exemple ? Cette nouvelle questionne notre rapport à la technologie, comment on l’appréhende et surtout comment on l’utilise.

    Petits arrangements intergalactiques

    Un humain s’écrase sur une planète, et la seule chose comestible ici est un parasite que l’on peut recueillir sur l’anus des animaux. C’est répugnant, mais en même temps très nourrissant. Notre héros décide de garder pour lui sa manière de se nourrir.

    C’est extrêmement drôle, un peu « Ce qui se passe sur cette planète reste sur cette planète », ce qui donne un petit côté honteux à cette alimentation. Mais on parle surtout d’adaptation et de symbiose, car ces parasites nuisent à ces mammifères dont on ne sait même pas s’ils sont comestibles, juste potentiellement dangereux car volumineux.

    La question ici est morale. La première est la plus évidente : jusqu’où est-on prêt à aller pour survivre ? Et la deuxième : ne devrait-on pas bousculer un peu nos habitudes alimentaires pour le bien d’un écosystème ?

    Un amour de sable

    Sur une planète, des scientifiques découvrent un sable très particulier. Ils en prennent un bac pour faire des tests et voient que le sable réagit au contact des humains. Ils font des expériences, reversent le sable sur la planète et partent.

    Nous, on a l’analyse du sable, qui est en fait un ensemble conscient de la nature humaine. Cela montre l’incapacité des humains à comprendre ce qui leur est inconnu. Qui est vraiment l’entité la plus évoluée ?

    Mon avis

    Vous avez maintenant des indices sur ce qui compose ce recueil de nouvelles. Mais quel impact a l’écriture de Sylvie Lainé sur nous ?

    On peut voir qu’elle parle de technologies en rapport avec l’humain. Et pourtant, son écriture est très immersive, voire parfois poétique. La technologie, ici, fait partie du quotidien. Elle n’est pas spectaculaire, elle est juste là.

    Cela nous permet, par exemple, de laisser nos imaginations travailler et de nous représenter les choses de manière plus tangible, je trouve. Ce sont des nouvelles qui ne vieilliront pas, car elles traitent directement de la nature humaine.

    Cela nous donne non pas de la hard SF, mais plutôt une science-fiction humaniste. Les technologies restent un prétexte pour mieux explorer notre humanité.

    À chaque thème proposé, on pourrait croire que l’autrice va aborder un sujet déjà archi-traité, mais elle dévie toujours avec finesse. Soit avec de l’humour, soit avec de l’honneur, elle nous emmène ailleurs et nous pousse à nous regarder dans le miroir.

    Quand on regarde ce recueil, chaque nouvelle nous pousse à nous poser des questions éthiques ou philosophiques, mais jamais Sylvie Lainé ne nous impose de réponses. Elle nous laisse faire ce chemin seuls.

    Et pour cela, elle choisit de marquer nos esprits en nous faisant rire ou en nous mettant mal à l’aise. C’est très fin, car on ne sent pas du tout la réflexion venir. Elle survient toujours par surprise, au détour d’une phrase.

    C’est le genre de nouvelles auxquelles on repense des semaines après, quand le dilemme nous revient en mémoire.

    Et si c’est de la science-fiction, son côté humaniste lui donne une portée plus universelle, je trouve.

    Si vous avez aimé ce titre, vous pourriez aimer….

    • Les Enfants du ciel de Vernor Vinge
    • La Saga de Xuya d’Aliette de Bodard
    • Serpentine de Mélanie Fazi
  • L’agneau égorgera le lion de Margaret Killjoy

    Titre : L’agneau égorgera le lion

    Auteur : Margaret Killjoy

    Traducteur : Mathieu Prioux

    Saga : Danielle Cain

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Argyll

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Vous l’avez vu passer dans le coin ici, mais les éditions Argyll ont monté une collection : Récifs, qui regroupe des récits courts écrits par des femmes. Et dans les sorties de l’année dernière, il y a le premier tome de la saga Danielle Cain : L’agneau égorgera le lion, et c’est écrit par Margaret Killjoy.

    Cette autrice fait partie de mes grosses découvertes de l’année dernière. Cette femme est aussi musicienne et activiste américaine. Son écriture est très engagée, et elle aime particulièrement écrire sur l’anarchie, sous toutes ses formes.

    L’agneau égorgera le lion raconte l’histoire de Danielle Cain qui, après des années sur la route, s’échoue dans la ville de Freedom, menée par des anarchistes, pour enquêter sur le suicide de son meilleur ami, Clay. Elle découvre que la ville est protégée par un cerf rouge à trois bois, mais celui-ci commence à tuer les habitants.

    Danielle, c’est une baroudeuse dans l’âme. On comprend assez vite qu’elle fuit un passé douloureux, mais pas de quoi en faire un personnage traumatique, juste une personne qui a du mal à trouver sa place dans ce monde. Elle aurait une seule attache, Clay, mais il s’est donné la mort. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il parlait souvent d’une ville où il avait habité : Freedom. Alors, Danielle y va, découvre le fonctionnement d’une ville anarchiste, l’entité qui la protège aussi, et ses habitants. Le vernis va s’effriter bien entendu, au fur et à mesure que l’on découvrira comment s’articule cette communauté. Quel est le lien entre Freedom et le suicide de son meilleur ami ? C’est ce qui nous tient pendant cette novella. Et surtout, c’est quoi ce cerf très bizarre, qui est très effrayant malgré cette aura de protecteur qu’on lui prête ?

    Ayant déjà lu Un pays de fantômes, qui présentait déjà deux modèles de société anarchique, je me suis demandé si on allait repartir sur le même ou sur un troisième. Le point intéressant, c’est que dans le roman précédent, c’était un pays en relative autarcie. Qu’est-ce que cela pourrait donner dans une ville intégrée à un pays comme les États-Unis, un pays qui est tout sauf anarchiste, car la ville ne peut pas être isolée, non ? Eh bien si, s’il y a un gardien pour cela. Et c’est uniquement comme ça qu’on le présente. Ensuite, on part un peu sur le même principe qu’Un pays de fantômes, dans le sens où chaque personne va prendre une tâche à faire. Il n’y a pas besoin de capitalisme au sein de la ville non plus, car tout est communautaire. J’avoue qu’ayant adoré Un pays de fantômes, j’avais très envie de reprendre mes marques dans un lieu anarchiste, car, pour moi, c’est ce qui s’approche le plus d’une utopie.

    Mais voilà, il y a ce cerf franchement flippant. On se rend compte au fur et à mesure que c’est une entité invoquée, mais qu’elle ne fait pas que protéger : elle tue les habitants de Freedom eux-mêmes. Et là, c’est tout sauf idyllique. Surtout qu’au départ, il n’y a pas l’air d’avoir une méthode, quelque chose de réfléchi dans ses exécutions. Quelle est la cause ? Eh bien, Danielle et ses nouveaux amis, Brynn, Jeudi et Jugement, se rendent compte très rapidement que celles et ceux qui sont tués, ce sont celles et ceux qui prennent de l’ascendant sur les personnes du village, celles et ceux qui aiment le pouvoir. Ainsi, on passe d’une utopie géniale – un village anarchiste où toutes les personnes désirant vivre dans ce mode de vie peuvent se réfugier, même dans un pays comme les États-Unis, et cela fait vraiment sens dans notre contexte politique actuel – à une dystopie où l’entité censée nous protéger nous détruit. Et je le répète, à la lumière des événements récents dans le monde, cela fait sens. Je sais, pour avoir regardé un peu des choses sur Margaret Killjoy, qu’elle fait des expériences pour établir une communauté anarchiste dans son coin. La question se pose vraiment. Dans ce livre, il semble qu’un village anarchiste échoue. Je me demande quelle part de vie il y a dans cette novella. Quant à la question du livre, elle est dans l’analyse du pourquoi cette utopie est devenue une dystopie. Allons voir !

    Autour de notre village veille ce cerf. On sait qu’il protège le village de l’extérieur, mais qu’il tue des habitants dès qu’ils prennent de l’ascendant. Et ils n’arrivent pas à le tuer. Les habitants de Freedom subissent ainsi une véritable violence physique extrême : le risque d’être tué. Mais aussi une violence psychologique, car tout le monde se demande qui va être le prochain. La seule option serait de fuir. Comme Clay. Mais il s’est suicidé. Pourquoi ? Pour vivre dans un village anarchiste, doit-on contrôler ses pensées ? Ou plus ? Quel est le prix à payer pour cette idée ?

    Je vais plus loin. Pour maintenir une société anarchiste, doit-on utiliser la peur ? Est-ce que la violence est la seule solution pour maintenir une société sans règles ? Est-ce que Clay est parti et a mis fin à ses jours parce qu’il s’est rendu compte qu’il avait échoué dans ses idées ? Est-ce qu’il s’est rendu compte qu’il commençait à avoir de l’ascendant ? Est-ce que son acte n’est pas une ultime forme de résistance à l’attrait du pouvoir ? Ça, c’est intéressant !

    Que représente le cerf ? Quand j’ai lu cette novella, le cerf m’a tout de suite fait penser à un concept sociologique qui est : le Léviathan, établi par Thomas Hobbes en 1651. Le principe qu’a énoncé ce philosophe est simple : près d’un village, il y a un monstre. En échange d’une partie de leurs droits et de leurs ressources, les habitants font un pacte avec cette créature pour être protégés. Ça matche, hein ? Le cerf, ici, est une force surnaturelle et toujours présente qui va imposer ses règles sans explication ni justification. Le village est donc devenu un État, mais sans organe judiciaire. Mais cela veut dire que les personnages, pour rester anarchistes et se protéger de l’État où ils sont, invoquent une entité qui représente l’État !

    La seule manière pour eux d’échapper à cela, c’est de tuer le cerf (donc l’État). Mais pour cela, ils doivent s’affranchir totalement de leur attraction vers le pouvoir et la violence. Et ça ne marche pas. Mais cet échec est super intéressant à analyser.

    Pour terminer, les concepts sont géniaux. Mais quid de l’intrigue ? C’était difficile de ne pas vous en parler, car il est très facile de dévoiler des choses sur une novella. Mais cela fonctionne. Quant au style de l’autrice, il est très efficace. J’ai hâte de voir la suite des aventures de Danielle Cain. Qu’est-ce qu’elle va nous réserver ? Est-ce que ce roman est une vision défaitiste de l’anarchie ? Je ne pense pas. L’autrice nous donne les clés pour éviter l’échec, et je pense qu’elle le tire de ses enseignements personnels. Et c’est ce que je retiendrai de cette histoire.

    Si vous avez aimé ce livre, tentez le coup avec :

    • Les Dépossédés – Ursula K. Le Guin
    • Un pays de fantômes – Margaret Killjoys
    • Gideon la Neuvième – Tamsyn Muir