• Les morts posséderont la Terre de Margaret Killjoy

    Titre : Les morts posséderont la Terre

    Auteur : Margaret Killjoy

    Saga : Danielle Cain

    Numéro de tome : 2

    Maison d’édition : Editions Argyll

    Traducteur : Mathieu Prioux

    Genre : Science-Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    En octobre dernier, j’ai lu le premier tome de la saga Danielle Cain : l’Agneau égorgera le lion de Margaret Killjoy, édité dans la collection Récifs des éditions Argyll. Je ne vais pas vous refaire ma déclaration d’amour sur cette nouvelle collection, ni sur l’importance de l’œuvre de cette autrice, car je suis persuadée que vous connaissez mes chroniques par cœur. Quand le deuxième tome de la saga est paru, il était évident que j’allais me le procurer et le lire rapidement. Bien entendu , la chronique n’a pas suivi car la vie est ainsi, parfois. Mais, ne vous inquiétez pas car cela m’a aussi permis de méditer dessus. Les Morts possèdent la Terre, ça raconte la cavale de Danielle Cain et de son équipe : Jugement, Vautour Jeudi et Brynn. Ils se retrouvent dans une petite ville du Montana, Pendleton, où il y a une bibliothèque occulte anarchique. Dans cette ville, il y a des habitants qui se prétendent revenus d’entre les morts. Évidemment, notre groupe va enquêter dessus.


    La première chose qui me marque dans cette saga, c’est que c’est un format court, des novellas. Ça, c’est un format qui permet une plume directe. Et l’une des particularités de l’écriture de Margaret Killjoy, c’est qu’elle est ancrée dans le présent, mais avec une ouverture vers l’imaginaire. C’est un peu comme lire un épisode de Supernatural et j’aime beaucoup cet aspect. Quant au message que l’on retrouve dans le récit tout en entier, c’est que l’espoir de l’Humanité, c’est dans les marges. L’avenir n’est absolument pas dans le monde d’avant, comme on l’entend souvent dans les discours, mais bien dans ce qui se construit en dehors des cadres.

    Dans toute l’œuvre de Margaret Killjoy, on observe surtout de l’expérimentation. Et sur un sujet bien précis : l’anarchie. Et le modèle de société anarchique, l’autrice l’expérimente au quotidien chez elle, ce qui ajoute cette touche de réalité. Ainsi, dans Un Pays de Fantômes, on regarde ce que donne deux systèmes anarchiques dans un pays. Dans l’agneau égorgera le lion, on découvre l’anarchie dans une ville, comment cela fonctionne et comment les autres villes interagissent (ou pas). Ici, on voit comment vit une bibliothèque anarchiste dans une ville qui ne l’est pas et comment les habitants la perçoivent. Ce n’est pas un manifeste ou un programme politique ici. Tout se fait dans l’expérience et la coexistence pour montrer qu’on peut avoir de l’anarchie partout et que ce n’est pas un concept qui doit faire peur, comme c’est souvent présenté. La bibliothèque en devient ainsi un espace de vivre-ensemble, un lieu où les idées circulent librement. D’ailleurs, lorsque nos personnages débarquent en ville, on les oriente très naturellement vers ce lieu.

    Et le fait que l’autrice choisisse une librairie comme lieu d’anarchie n’est pas anodin ! Reprenons. Nous sommes dans une bibliothèque qui a des livres de magie et qui est anarchique, donc hors du contrôle de l’État. Or, dans cette enquête, le savoir occulte qui a été pris par un des personnages de manière égoïste est dangereux, alors que le savoir interdit mais qui est géré par la bibliothèque devient un outil d’émancipation. Ainsi, la bibliothèque devient un sanctuaire de toutes les connaissances, qu’elles soient bénéfiques ou non, mais surtout un sanctuaire de mémoire et un laboratoire d’expérimentation. En fait, le message qu’on doit en retenir est double. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises connaissances, c’est la manière dont on l’utilise. Ensuite, le savoir ne doit pas être réprimé par l’Etat. Ça c’est une attaque directe contre l’augmentation croissante de la censure de livres que l’on voit depuis 2021 aux Etats Unis. En effet, dans la réalité contemporaine, les livres qui dérangent les pouvoirs en place, notamment sur les identités queer, les questions raciales, l’histoire coloniale par exemple, sont ciblés pour être retirés. On assiste vraiment à une volonté de contrôler la mémoire collective en imposant ce qu’on a droit de lire, de savoir ou même d’imaginer. Les bibliothèques sont importantes car elles rendent accessibles le savoir pour tous.tes. Mais en restant sous contrôle de l’État, les bibliothèques deviennent des sanctuaires menacés. Et en tant qu’anarchiste, l’occasion devient trop belle pour Margaret Killjoy. La bibliothèque devient ainsi un emblème d’émancipation. Le savoir dit interdit n’est pas un danger pour le peuple : il est un danger pour le pouvoir en place. En fréquentant une bibliothèque, vous aurez accès au savoir, mais vous pourriez le partager puisque c’est un lieu de rencontres. Donc, en protégeant la liberté des bibliothèques, ce n’est pas seulement protéger les livres de la censure, mais bien de défendre la possibilité d’un futur différent.

    Autre chose qui m’a frappé dans ce livre, c’est le titre du roman : Les morts possèderont la Terre. Ce titre est en fait une satire politique contre le fameux slogan de Donald Trump : Make America great again. Ne vous inquiétez pas, je vais vous développer tout cela. Ici, nous avons des personnes qui sont revenues à la vie, suite à un rituel magique. Mais ces personnes sont perdues, inadaptées, en décalage, mais elles n’apportent pas vraiment grand-chose. Le passé est important pour apprendre, pour ne pas reproduire certaines erreurs, mais le retour en arrière ne résout rien. Qui plus est, les morts eux-mêmes ne veulent pas revenir à la vie, ce sont les vivants qui le souhaitent. C’est un acte égoïste qui montre surtout la peur du changement. Vous savez ? Un peu comme certains pays qui s’accrochent à une politique de croissance économique qui n’a plus de sens maintenant. Ce que veut vraiment dire Margaret Killjoy dans ce roman, c’est qu’en rêvant sans arrêt d’un avant, en fait, ou attaque ce qui construit un après et ici : le savoir, la culture, la solidarité.

    Ce qu’il y a de dingue dans Les Morts possèderont la Terre, c’est qu’on a des tonnes de concepts, mais l’autrice, concrètement, n’est pas là en donneuse de leçons. Elle ne propose pas de solution miracle non plus. Elle est comme nous en lisant ce récit : en pleine expérimentation. Les changements, que ce soit dans le monde, dans une ville ou dans un quartier, ne se font pas du jour au lendemain, d’un coup de baguette magique. Les changements, cela se tisse par les échanges, l’entraide, les tests et l’adaptation. Et parfois, il y aura des loupés comme le montre le premier tome de la saga. Et puis parfois, cela a des effets bénéfiques. Le monde que nous décrit Margaret Killjoy ici n’est ni une utopie ni une dystopie. C’est un monde comme le nôtre, en mouvement et surtout en reconstruction perpétuelle car il y aura toujours des personnes qui refuseront les logiques de domination. Et c’est cela que je trouve magnifique dans son écriture. Et c’est aussi pour cela que cette saga aura toujours une place sur ma table de chevet quand je doute, quand j’ai peur parfois, car oui, le monde réel est effrayant de la manière dont il évolue en ce moment.


    Et maintenant, une partie que j’aime de plus en plus dans mes petites chroniques. Que lire si on a aimé Les Morts possèderont la Terre ?

    • En cherchant un peu, je suis tombée sur le synopsis de Le Livre de M de Peng Sheperd. Cela raconte un monde apocalyptique où les souvenirs disparaissent. C’est un roman centré sur les communautés en marge et ici, la mémoire en devient un outil de résistance. Confronter ces deux livres serait très intéressant
    • Des utopies réalistes de Rutger Bregman. C’est un livre de non-fiction qui tente d’appliquer des systèmes utopistes et les appliquer dans l’Histoire.
    • La migration annuelle des nuages de Premee Mohamed qui montre l’importance du savoir et aussi comment évoluer en micro-société.

  • Foodistan de Ketty Steward

    Titre : Foodistan

    Auteur : Ketty Steward

    Maison d’édition : Editions Argyll

    Genre : Science-Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Ce n’est un secret pour personne si jamais vous fréquentez ce blog : j’aime beaucoup Ketty Steward en tant qu’autrice mais aussi en tant que conférencière et poétesse et du peu d’échanges que nous avons eus, en tant que personne. C’est comme ça, parfois, on sent des atomes crochus de livres en livres, d’idées en idées. Ce que vous savez peu, par contre, c’est que j’aime aussi beaucoup la maison d’édition Argyll. Toujours en quête de nouveaux récits, beaucoup dans le monde de l’imaginaire, ce sont mes libraires qui me l’ont fait découvrir avec la Cité Diaphane d’Anouck Faure et le Pays de Fantômes de Margaret Killjoys. Vraiment, je ne le dis jamais assez, mais si vous avez la chance d’avoir une bonne librairie indépendante près de chez vous, investissez-la et échangez avec vos libraires, et vous vivrez votre meilleure vie de lecteurices. Ce que vous savez peut-être moins, c’est que j’apprécie beaucoup les formats courts. C’est un peu, selon moi, comme picorer un épisode de série avant de s’endormir, c’est lire une petite nouvelle vite fait à la pause déj ou dans les transports en commun. Ou mieux encore, c’est un vrai havre de paix quand, lors d’une réunion avec des personnes, je me retrouve submergée d’interactions sociales et je me planque pour m’isoler en lisant quelques pages. Alors imaginez que j’apprends que la maison d’édition Argyll crée une collection appelée Récifs qui est une collection de récits courts, mettant en valeur des femmes, le tout illustré par Anouck Faure. Il est évident que j’ai pris toutes leurs sorties (on en reparlera) et que j’ai lu Foodistan avec une extrême gourmandise et, évidemment un haut niveau d’attente parce que lire du Ketty Steward, les ami.e.s, c’est toujours surprenant.

    Foodistan, ça raconte quoi ? Nous sommes en France, après une faim dans le monde. Vous n’êtes plus définis par votre statut social mais par votre régime alimentaire. Nous, on suit Maëlle qui est une femme très curieuse à la recherche de sens dans la vie dans le Foodistan et qui part en quête pour peut-être écrire son propre livre de cuisine ?

    Si vous vous attendez à un type de récit classique comme le font les trois quarts des écrivains (et ce n’est pas un mal, j’aime beaucoup les types de récit classiques, cela me remplace mes heures d’écran) et bien désolé, mais Foodistan n’est pas pour vous. Du coup, si vous pensiez qu’on allait avoir les folles aventures de Maëlle qui va s’accomplir en écrivant un livre de cuisine… Bah oui, vous allez suivre Maëlle parfois, au gré des pages, mais ce n’est pas cela le plus important. Foodistan, c’est surtout un livre de réflexions, de recettes de cuisine, de vocabulaire de moments de vie, de points de vue.

    En fait, l’excuse de la Science-Fiction, (pour moi, la raison d’être de la SF, mais chacun voit ce genre comme il en a envie), c’est de prendre cette hypothèse : Et si on se définissait en fonction de la nourriture, qu’est-ce qui se passe ? Déjà, l’économie capitaliste n’est plus (et ce n’est pas plus mal) et on va changer notre vocabulaire en fonction de cette notion. Bah oui, si vous enlevez le patriarcat et le capitalisme, c’est un peu toute notre société qui va changer, nos mots aussi. Mieux encore, nos mythes changeront, notre manière de voir le monde changera.

    C’est tout cela que Ketty Steward va nous faire en moins de 200 pages. Et oui, pas plus, pas moins. Allons, je vous vois venir : un livre de réflexions sur la bouffe, ça va être indigeste. Oui, moi aussi je change de vocabulaire. Et bien non. C’est amusant de lire Foodistan. La lecture semble légère parce qu’on a ces moments avec Maëlle qui évolue dans cette société en se posant des questions sur elle-même, sur sa manière de penser, sur sa manière de voir le monde. Et puis, c’est marrant de voir que ce simple détail change tout. C’est un peu comme s’amuser des incohérences pour nous quand on voyage dans un autre pays. Et puis, Bam ! La réflexion nous tombe dessus : pourquoi c’est important ce que l’on mange. Qu’est-ce que cela dit de nous, de notre milieu ? Comment se confronter aux régimes alimentaires des autres ? Pourquoi mangeons-nous certaines choses ? Et c’est aussi normal de se poser ce genre de questions parce que, il n’y a pas que la nourriture, il y a aussi la manière dont on cuisine et les us et coutumes autour d’un repas.

    Et puisqu’on parle de nourriture, parlons des fêtes autour de la nourriture, des émissions de télévision aussi, des recettes de cuisine, de l’art de manger à table, des différentes modes, du vocabulaire, des différentes vies autour d’un plat car les régimes alimentaires changent aussi dans l’Histoire. Et enfin, dernière petite réflexion, qu’est-ce que cela dit d’un pays où tout le monde ne mange pas bien ?

    Comme je vous le disais plutôt, j’avais un très haut niveau d’attente concernant Foodistan. Et bien Ketty Steward l’a amplement dépassé. C’est le genre de livre que l’on peut dévorer d’une traite, ou, le picorer de temps en temps, selon votre humeur. Vos réflexions y reviendront, de temps en temps.Et oui, si vous avez envie de faire un dîner à thème, vous aurez aussi de quoi cuisiner. Il y a des histoires, mais pas que. C’est vraiment un livre où vous vous baladerez dedans, où vous vous ouvrirez à plusieurs formes d’écriture. Si vous avez envie de changement, de vous remuer un peu, de vous amuser aussi ou tout simplement de cuisiner, prenez Foodistan. Vous ne serez pas déçus.

    Si vous avez aimé Foodistan, vous aimerez peut être :

    • Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction de Ketty Steward. Ce livre est devenu ma base pour lire la SF autrement. Donc dans un livre qui écrit autrement notre société, il a tout à fait sa place.
    • La Maison des feuilles – Mark Z. Danielewski : si vous aimez les récits différents. Et bien, là ce sera totalement différent. Le roman entier est là pour vous dérouter
    • Le Meilleur des mondes – Aldous Huxley : Quand on cherche une manière d’analyser un monde qui est en perdition et réfléchir à une manière de réfléchir autrement et bien… C’est un classique dans le genre
  • Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic

    Titre : Du thé pour les Fantômes

    Auteur : Chris Vuklisevic

    Maison d’édition : Editions Denoël

    Genre : Fantastique

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Cela faisait quelques temps que je n’avais pas fait de lecture commune, et puis Corentin a fait sa liste pour le mois de février. Dedans, il y avait Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic et publié chez les éditions Denoël. Et Chris Vuklisevic, c’est une autrice que je ne connaissais pas, mais, par contre, le livre était dans ma Pile à lire depuis quelques temps déjà. Et du thé pour les fantômes, cela raconte quoi ? C’est l’histoire d’Agonie, une sorcière, et de Félicité, une passeuse, qui sont sœurs et qui ne se sont pas parlées depuis des années. Sauf que leur mère, Carmine décède et on ne retrouve pas son spectre. Les deux sœurs partent donc à sa recherche en découvrant en même temps la vie de leur mère. Quant à nous, nous écoutons leur histoire dans un salon de thé. Cela a l’air tout doux, cosy ce roman. Et il semble se lire tout seul. Mais il cache pas mal de petites choses au point que, un mois après sa lecture, j’en suis encore marquée. Et si on allait voir pourquoi ?

    Quand on me demande à quel univers Du thé pour les fantômes, j’oscille entre deux sagas, l’une française et l’autre anglo-saxonne : les sœurs Carmines d’Ariel Holtz pour le côté un peu décalé et les relations entre sœurs, même si ici elles sont différentes et les Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire de Lemony Snicket pour le ton et le narrateur un peu mystérieux. Vous ajoutez cela un cadre un peu particulier qui est un salon de thé pour les fantômes, une agence de détective spécialisée dans le surnaturel mais aussi l’arrière-pays niçois et le désert d’Almeria. Donc on peut se dire, tiens : Cela va être un roman gothique mais au final, on est en pleine Provence, avec le bruit des cigales. Donc totalement décalé. Et ajoutez à cela le fait qu’on va partir à la chasse aux spectres, mais aussi dans la dégustation de thé. Si vous vouliez une ambiance unique, c’est vraiment pour vous.

    On le sait dès le début, on va explorer les liens familiaux. Le narrateur est là pour vous raconter pourquoi un village a été entièrement déserté et que pour savoir cela, il faut commencer par le jour où Félicité a appris la mort de sa mère, Carmine, et que pour retrouver son spectre, elle a fait appel à sa sœur Agonie, une sorcière, avec qui elle n’a pas échangé depuis des années. Et c’est de cette dispute qu’est né un événement dans le village. Carmine, elle vivait dans une bergerie et elle a eu des jumelles et, de suite, on sent qu’elle n’en voulait qu’une. Son mari meurt le même soir, mais on n’en reparle quasiment pas. Apparemment, Carmine, elle a toujours rejeté Agonie et était super envahissante avec Félicité et avant d’arriver dans le village… et bien on ne sait rien. Et c’est ce premier truc qui arrive, c’est que les deux sœurs vont se rendre compte que leur mère a eu une vie avant et que cela avait l’air d’être un peu la vida loca. Alors, comment cela se fait-il qu’elle s’est enfermée dans une bergerie et surtout pourquoi a-t-elle eu un comportement aussi différent avec ses deux filles ? C’est un peu ça le moteur du livre, mais pas que.

    Comme je vous le disais, on commence le roman avec le point de vue de Félicité. C’est une femme assez effacée et assez dévouée à sa mère, qui a l’air d’avoir un peu perdu la tête. On sent la femme prisonnière, qui suit littéralement le comportement toxique de sa mère. On dit qu’elle s’habille en gris et qu’elle vit seule à faire du thé. Et qu’elle va voir régulièrement sa mère en haut de la montagne. Elle est partie faire des études mais pareil, a tout arrêté pour elle. Au-delà de la mort, c’est elle qui initie cette enquête pour retrouver son fantôme. Quant à Agonie. C’est une femme brisée. Elle est dépeinte adulte comme une vieille sorcière. Avec presque pas de cheveux et très laide, alors que, quand elle était jeune, elle était magnifique. Agonie a été fortement maltraitée par sa mère. Son seul moyen de sociabiliser, c’est sa sœur, mais celle-ci n’est pas toujours disponible.Et puis, elle n’a pas pu aller à l’école. Enfin, elle a aussi été agressée par les gens du village. Maintenant, elle vit recluse, totalement, et ne revient que parce que sa sœur le lui demande. Ces symptômes physiques, c’est la visualisation de la maltraitance qu’elle a subie et c’est ce qu’Agonie nous montre : une personne qui n’est pas soutenue par son environnement proche est détruite de l’intérieur et elle nous montre les effets à l’extérieur. Et, ce n’est pas parce que certaines choses changeront qu’elle sera guérie, comprenez transformée de nouveau en belle femme. Elle va garder son physique de sorcière, mais sa manière de vivre va changer. Elle va apprendre, par exemple, à orienter ses pouvoirs sans leur côté destructeur.

    Et c’est en voyant l’histoire à travers de ces deux sœurs, on voit le thème principal qui nous saute à la figure : les traumatismes, qu’on se refile de générations en générations et comment briser ce cercle. Je sens qu’il va falloir un exemple pratique, alors accrochez-vous. Réfléchissez, dans le cadre de votre environnement familial, au schéma, une habitude qui se transmet. Par exemple, chez moi ! Mes grands-parents ont découvert la télévision et ils ont commencé à regarder le fameux JT de 20 heures. Oui, je prends volontairement une habitude anodine. A l’époque, cela allait très bien parce que la famille mangeait à 19 heures. Mais, avec la génération suivante, celle de mes parents, on ne mangeait plus vers 20 heures. On a pris donc l’habitude de manger devant la télévision et d’enchaîner avec le film et la série sur la même chaîne. Sauf que, pour communiquer en famille, ce n’était pas top. En en discutant avec ma mère quand j’ai eu mes propres enfants, j’ai pu déceler pourquoi on avait eu un manque de communication que je n’appréciais pas forcément de regarder un écran le soir et que c’est parce que j’associais ce moment à un moment sans communication. Résultat : avec mes ados et mon compagnon, on mange à table en semaine pour papoter de tout et de rien et le week-end, on le consacre à trouver un film ou une série que l’on a choisi de regarder ensemble. On garde le fait de regarder de temps en temps un programme ensemble, mais avec une période aménagée aussi pour communiquer. Appliquez ce principe avec l’histoire de Carmine et de ses filles et vous voyez le roman se dérouler. Carmine a eu un comportement toxique avec ses filles et c’est en comprenant son passé qu’Agonie et Félicité, avec l’aide d’un autre personnage apportant un vécu différent, qu’elles sortiront de ce cycle.

    Et comme tous les romans parlant de sujets profonds et d’évolution des personnages, il va changer avec vous. Comprenez que vous en aurez une vision totalement différente selon l’âge ou l’humeur que vous le lirez. Selon aussi votre histoire familiale ou vos traumatismes personnels aussi. Cependant, ce roman garde un ton étonnamment léger malgré les sujets traités assez lourds. On parle tout de même de maltraitance, de rejet et de construction de soi. Et ce ton particulier, c’est grâce au choix du narrateur qui est une personne tierce à l’histoire. Cela permet d’avoir un filtre par rapport aux tristes événements racontés, mais sans dénaturer le récit. C’est ce que j’aime dans ce roman ainsi que la manière dont il se finit sur une fin ouverte, comme la vie, en fait.

    C’est pour toutes ces raisons que Du thé pour les fantômes est un livre qui marque. Pas parce qu’il a des twists de fou. C’est un roman qui suit des cheminements de vie. C’est plutôt un récit d’ambiance, en fait, d’introspection et dans un ton vraiment unique. Pour moi, c’est un livre à lire mais aussi à relire, de temps en temps quand on a besoin de se replier sur soi.

    Si vous avez aimé ce roman, vous aimerez aussi !

    • La saga des sœurs Carmines d’Ariel Holzl pour le côté sororité et l’ambiance, car on va suivre la vie de trois sœurs dans un univers très gothique.
    • Qui a peur de la mort de Nnedi Okonafor pour la transmission héréditaire des traumatismes et comment en sortir.
    • Mordre le Bouclier de Justine Niogret où l’héroïne tente de se reconstruire en marquant une rupture nette avec son passé.
  • Les chevaliers de Sombrecoeur de Laure Eve

    Titre : Les chevaliers de Sombrecoeur

    Auteur : Laure Eve

    Saga : Les Chevaliers de Sombrecoeur

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : De Saxus

    Genre : Science-Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    C’était mon anniversaire et il se trouve que j’ai reçu un livre en cadeau de la part de mon compagnon. Je pense qu’il a un jeu, dans sa tête, dans le sens où il prend toujours un livre pour moi, mais pas pour son résumé : juste parce que le titre l’a interpellé ou que la couverture l’a fait rire. Eh bien, il y avait un chevalier sur une moto. Et c’est ainsi que j’ai eu entre les mains Les Chevaliers du Sombrecœur de Laure Eve, publié aux éditions De Saxus.

    C’est une « réécriture » de l’histoire du roi Arthur dans un Londres alternatif où des chevaliers se déplacent à moto et se battent dans une arène. Je sais aussi que Laure Eve a l’habitude d’écrire pour les adolescents et que c’est son premier roman pour adultes. Et je dois dire que j’y ai trouvé de très bonnes idées, même si elles ne sont pas toutes abouties. Est-ce parce que je suis totalement sortie de ma zone de confort ? Ou est-ce l’autrice qui en est sortie ? C’est ce qu’on va analyser ici.

    Un Londres alternatif : un cadre original mais pas assez exploité

    Allons voir du côté du cadre : nous sommes dans un Londres moderne et alternatif où la monnaie est l’électricité. C’est une bonne idée, puisque l’énergie est électrique. Et les chevaliers se déplacent en moto. Le reste du monde se déplace en métro ou en taxi, je crois. J’ai eu du mal, j’avoue, à le discerner, car beaucoup de scènes se situent à l’intérieur : au palais, dans les arènes, dans les écoles, avec seulement quelques passages en ville. Cela dit, si l’autrice avait fait un point « spécial transport », cela aurait peut-être rallongé la sauce inutilement. Mais peut-être que cet aspect sera développé dans le deuxième tome, qui sait ?

    Je pense que ce Londres est très proche du nôtre, mais j’aurais peut-être aimé avoir une carte, pour le coup, alors que je ne suis pas très « cartes » de base. On apprend dès les premières pages que le jeune Art est le fils naturel du roi de Londres et que ce roi vient de mourir, que sa vie va changer et qu’il devra se mêler de politique, que certaines questions seront tranchées par duel par son chevalier lige. Mais il n’y a pas vraiment d’indications sur comment cela se passe. Et je le répète, l’idée de base est très bonne, mais j’aurais aimé voir le roi plus en action, voir les changements qu’il a pu apporter à la ville.

    Un univers magique mais flou

    Il y a aussi une petite chose qui me chiffonne : la magie. On sait qu’elle est très réglementée, mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Et on rencontre très vite des personnes qui ont le don de magie, sans voir de vraies contraintes pour elles. Alors oui, on sent la différence entre celleux qui ont le don et ceux qui ne l’ont pas, mais ils semblent relativement bien intégrés, en fait.

    Comme vous le voyez, l’univers est vraiment pas mal, mais il manque encore quelques éléments pour être pleinement abouti.

    Une narration en puzzle, une immersion compliquée

    Concernant la forme, on a une alternance entre deux personnages : Art, le roi, et Red, une nouvelle chevalière. Et c’est pas mal, car cela permet une alternance de points de vue. Mais les deux personnages ne se croisent quasiment pas.

    En plus de cela, il y a une alternance temporelle constante. C’est bien fait, mais j’avoue que parfois, j’avais l’impression qu’on m’imposait un puzzle sans que cela soit nécessaire. Cela ne m’a pas aidée à m’ancrer dans le récit et m’a donné l’impression de rester en surface. Je serais très curieuse de voir si c’est une manière d’écrire propre à l’autrice ou si elle a tenté un nouveau procédé ici.

    Parce qu’en fait, l’histoire du roi Arthur, on la connaît dans les grandes lignes. Et ce premier tome la suit assez fidèlement, donc le mystère n’était pas là. C’est pour cela que je dis que l’autrice et moi, on s’est loupées : je savais très bien où elle allait, mais je n’ai pas vraiment compris le chemin qu’elle voulait que je prenne.

    Cela dit, l’écriture est fluide et agréable. On sent la qualité de base.

    Des personnages intéressants mais qui manquent d’impact

    Peut-être que du côté des personnages, alors ? Je dois vous avouer que ce n’est pas gagné non plus. Déjà, le roi Arthur n’est pas mon personnage préféré de la légende arthurienne. Sauf peut-être dans la série Kaamelott, mais c’est un autre débat.

    Dans les écrits, je trouve que le roi Arthur est un personnage très effacé. C’est un catalyseur, et c’est tout. Sauf qu’ici, le roi Art aurait peut-être mérité une meilleure empreinte. Alors oui, il a des doutes et tente de faire au mieux, mais quel est son but ? Car dans cet univers, il n’y a pas de Graal. Et rien pour compenser son absence. J’aurais peut-être apprécié un roi plus sombre, je ne sais pas.

    Quant à Red, son identité est secrète et elle doit à tout prix cacher ses objectifs. Au point que nous-mêmes, on ne les comprend pas si bien. Enfin, si… mais de mon côté, l’empathie n’était pas là.

    Des points très réussis malgré tout

    Le récit se tient, la lecture s’est bien passée, mais… il manque des choses.

    Par contre, l’autrice a réussi de très belles choses ! La plus grande, c’est l’écriture inclusive poussée très haut. Nous avons ici plein de genres et cela m’a aussi permis de faire le point sur l’écriture inclusive et de faire des recherches. Ce qui fait que oui, on en reparlera.

    De même, il y a une chose que j’ai adorée : lorsque l’autrice décrit un nouveau personnage, elle le genre au neutre tant que ce personnage n’a pas lui-même défini son genre. Et ça, j’ai vraiment beaucoup aimé.

    En parallèle, il y a de la romance dans ce récit. Et, lorsque Red découvre qu’une de ses relations devient toxique, elle la cesse. Tout simplement. Et cela n’en fait pas tout un drame. Elle en discute même librement avec un de ses formateurs, sans gêne, juste avec de l’analyse. Tous ces éléments-là, j’aimerais vraiment les voir plus souvent dans les livres.

    Alors, verdict ?

    Est-ce que j’ai aimé ce roman ? Pas tant que cela. Mais je ne l’ai pas détesté non plus. Je pense ne pas être le public cible, tout simplement. J’aime quand on va dans le détail.

    Par contre, ce livre reste à disposition pour mes deux fils, qui sont jeunes adultes. Ils savent que s’ils veulent le lire, c’est un peu leur fenêtre. Donc tentez le coup si vous êtes curieux. Mais prenez-le dans l’optique de vous détendre avec un livre d’action, tout simplement.

    Pour celleux qui aiment le cycle Arthurien, voici trois autres recommandations

    • Le Cycle de PendragonBernard Cornwell
    • Codex Merlin – Robert Holdstock
    • Trois coracles annonçaient le couchant – Alex Nikolavitch
  • Le Dieu de New York de Lindsay Faye

    Titre : Le Dieu de New York

    Auteur : Lyndsay Faye

    Saga : Timothy Wilde

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Poket

    Genre : Thriller historique

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Un jour, je discutais de livres – Oui, je suis sûre que cela vous étonne – et on m’a parlé du Dieu de New York de Lyndsay Faye en me disant cette association de mots magique : thriller historique. Il était évident que j’allais me le procurer direct ! Quelques semaines plus tard, je vois ce titre sur ma liseuse et là… Pas moyen de me rappeler pourquoi je l’ai, le titre ne me rappelant absolument rien et, surtout, qui me l’avait conseillé. C’est un peu comme se réveiller à côté d’un inconnu : une fois que l’on s’est assuré que l’on a passé la nuit en toute sécurité, il est temps de se rappeler comment on en est arrivé là. Quand Yannick m’a rappelé que c’était lui qui m’avait conseillé ce livre, j’en avais déjà lu plus de la moitié, j’étais complètement conquise et ne regrettais aucune seconde de ma lecture. Et on a beaucoup ri à ce sujet, évidemment.

    Lindsay Faye, c’est une autrice sur laquelle on peut compter parce qu’elle s’appuie sur des sources historiques solides. Elle est même plutôt renommée pour cela. Et elle a le chic pour trouver un événement marquant. Ici, c’est la fondation de la NYPD avec une intrigue que nous connaissons toutes et tous dans le sens où elle rappelle fortement une autre série de meurtres : celle de Jack l’Éventreur. Pour vous montrer à quel point ce roman est génial, il va nous falloir explorer le contexte historique, bien entendu, car il est extrêmement fourni. Sauf que cela ne suffit pas pour faire un bon roman : il faut aussi des personnages forts, des thèmes qui font toujours écho et, bien entendu, ajouter le grain de sel de l’autrice. Laissez-moi vous embarquer en 1845 à New York !

    Parce qu’en 1845, New York est une véritable poudrière. La ville a tenté de mettre en place un système de police, mais la corruption est tellement implantée que cela échoue, faisant de New York une des dernières métropoles sans réel service de police. Qui plus est, il y a eu un problème dans la production de pommes de terre en Irlande, ce qui a entraîné plusieurs famines. Beaucoup d’Irlandais décident de tout quitter pour les États-Unis. Or, les Irlandais sont catholiques et non protestants, ce qui va provoquer des tensions religieuses au sein de la ville, déjà aux prises avec les tensions raciales toujours présentes à cette époque.

    On a donc une population new-yorkaise très xénophobe qui a l’habitude de régler ses affaires par elle-même. Autant vous dire que la criminalité et la pauvreté sont bien élevées. La géographie n’est pas la même non plus, car Harlem est encore une zone agricole, par exemple. Les maisons sont aussi majoritairement en bois et ni l’eau courante ni les égouts ne sont totalement installés. C’est un nid à incendies et à maladies. Maintenant, imaginez qu’on est à quelques semaines d’une élection municipale et qu’on découvre plusieurs cadavres d’enfants prostitués.

    Il ne faut pas se leurrer, vous allez apprendre plein de choses ici. Comment fonctionnent l’organisation des pompiers, la gestion des maisons de passe, comment tricher aux élections, comment on gère les épidémies aussi. Et surtout, comment sont formés les premiers policiers, c’est-à-dire pas beaucoup, quelles sont leurs routines et les premiers pas d’un boulot d’enquêteur. Je sais ce que vous vous dites, cela fait beaucoup d’informations à ingérer, mais on en reparlera quand on abordera les petits tips de l’autrice. Tout ce que je peux vous dire présentement, c’est que tous ces éléments vont être très importants pour vous immerger totalement dans l’intrigue.

    Une fois dans cette ambiance, vous entrez en contact avec notre protagoniste principal : Timothy Wilde. On sait au début que c’est un policier, que c’est lui qui a mené l’enquête et qu’il déteste écrire les rapports de police, car cela dénature toute l’histoire. Et je trouve qu’il a raison, car le plus important dans ce roman, ce n’est pas cette enquête, c’est tout ce qu’il y a autour. Tim est barman et il est assez physionomiste. On sait qu’il a perdu ses parents dans un incendie et qu’il a été élevé par son grand frère Valentin, qui est pompier, homme politique et qui se drogue depuis le décès des parents. Et Tim, il est amoureux de Merry et économise tout ce qu’il peut pour lui faire une demande en mariage. Sauf qu’il y a un incendie dans le quartier, que son pécule s’est envolé et qu’il se réveille totalement défiguré. Son frère participe à la création de la NYPD et il fait embaucher Tim. Ce que les deux ne savent pas, c’est que Tim va apprécier ce travail, bien que, le jour où il se fait percuter par Bird, une toute jeune prostituée couverte de sang, l’enquête soit horrible et qu’il soit sur le point de démissionner. Mais Tim va découvrir le métier d’enquêteur et le fait d’appartenir à un corps de métier. Et c’est bien tous ces sujets, tous ces personnages qui sont intéressants dans ce roman, ce qui est une belle prestation de l’autrice puisque l’enquête en elle-même est déjà passionnante.

    Parce qu’avec ce contexte historique-là et des personnages bien travaillés, ce thriller va soulever des thèmes forts. Déjà, ceux qui sont intrinsèquement liés à l’époque : la corruption qui règne à New York et les problèmes sociaux qui gangrènent la ville. Il y a le problème de l’immigration, car la population irlandaise est très mal vue. Il y a déjà la religion, mais surtout, c’est une population pauvre. Les New-Yorkais pur souche considèrent que cette population nuit à la ville, et ce sont des sujets qui parlent encore aujourd’hui. Les Irlandais se retrouvent avec des emplois mal payés et sont logés dans des quartiers insalubres, alimentant une part de la criminalité, mais constituant une réserve sans fin pour les effectifs de cette nouvelle police. On va découvrir aussi la condition des enfants des rues qui tombent souvent dans la prostitution, mais aussi les différentes épidémies qui sévissent. Enfin, on découvre les manœuvres politiques qui sont en jeu derrière la création de cette police. Et Timothy va devoir naviguer au milieu de tout cela pour tenter de résoudre cette enquête. C’est exactement ce qu’il disait, au final : Cette histoire est bien plus qu’un rapport de police.

    Enfin, on y retrouve aussi des thèmes toujours aussi actuels. La condition de la femme, pour commencer, où l’on voit des personnages féminins qui doivent se battre pour se tailler une place dans la société. Il y a aussi toutes les manipulations politiques pour s’approprier les résultats de cette affaire, car ces meurtres ont lieu la veille d’une élection municipale, donc le résultat importe ! Et si l’on regarde l’actualité, on voit bien que ce sont des sujets qui transcendent le temps. Ce roman cherche à nous montrer tout cela à travers ce prisme historique.

    Vous ne serez pas surpris de découvrir que j’ai beaucoup aimé Le Dieu de New York et j’ai découvert qu’il y avait une suite, une deuxième enquête de Timothy Wilde, que je pense bientôt lire, car j’ai hâte de voir comment cet homme va évoluer et comment son métier d’enquêteur va continuer à se construire. Et surtout, ce roman suscite de la curiosité envers une autre époque pour mieux comprendre la nôtre. Ce n’est pas qu’un thriller, cette histoire, c’est un voyage dans le temps mais aussi dans les méandres de la psyché humaine. À très vite pour la suite.

    Si vous avez aimé ce livre, je pourrais vous conseiller :

    • « Le Diable tout le temps » – Donald Ray Pollock
    • « Le sang noir du secret » – Lyndsay Faye
    • « Le Chuchoteur » – Donato Carrisi
  • L’Opéra de Shaya de Sylvie Lainé

    Titre : L’Opéra de Shaya

    Auteur : Sylvie Lainé

    Maison d’édition : Actu SF

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Figurez-vous qu’il y avait une promo, le printemps dernier, sur des titres de l’imaginaire. Et dedans, il y avait ce recueil de nouvelles appelé L’Opéra de Shaya, que je pensais lire cet été. Mais j’ai loupé le coche. Puis je l’ai rattrapé cet hiver alors que je me faisais une angine carabinée.

    Ce recueil a été écrit par Sylvie Lainé, une autrice française reconnue de la science-fiction puisqu’elle a déjà à son actif quatre Prix Rosny aîné de la nouvelle et deux Grands Prix de l’Imaginaire. Je sais que j’ai encore dans mon escarcelle Fidèle à ton pas balancé, un autre recueil de nouvelles de sa plume, mais j’avoue ne pas avoir encore sauté le pas.

    L’Opéra de Shaya est donc un recueil de quatre nouvelles qui abordent des thèmes comme l’altérité, la transformation, la symbiose et l’éthique. Allons voir cela d’un peu plus près.

    L’Opéra de Shaya

    Cela raconte l’histoire de So-Ann, une intermittente née sur un vaisseau, qui a du mal à se fixer. Jusqu’au jour où elle entend parler de Shaya, une planète qui agit en symbiose avec ses habitants. Elle plaque tout pour y aller et trouve le job de rêve : avoir une demeure et se balader un peu partout pour imprégner sa parcelle. Elle donne donc de sa personne, tombe même amoureuse, mais voilà, la planète lui reprend cet amour. So-Ann va-t-elle l’accepter ou alors va-t-elle réagir ?

    Ce qui est frappant dans cette nouvelle, c’est que So-Ann donne tout ce qu’elle a pour s’intégrer à une société, sauf le changement physique, et elle se fait pourtant rejeter. Sur Shaya, elle apprend douloureusement qu’elle se sent acceptée uniquement parce qu’elle trouve l’amour et la symbiose. Mais quand la symbiose ne fonctionne plus, elle ne le supporte pas.

    La question de cette nouvelle est, je pense : qu’est-on prêt à sacrifier au groupe pour être accepté ? Quelle réaction avoir quand on ne comprend pas les motivations des autres ? Qu’est-on prêt à sacrifier dans l’amour de l’autre ?

    Grenade dans le ciel

    Un groupe de scientifiques découvre que la lune d’une planète est en fait une boule issue d’une technologie perdue qui absorbe les rêves mais aussi les peurs des gens. Ils sont heureux, mais ils n’évoluent plus.

    Doit-on ressentir de la peur pour évoluer ? Et au vu de la réaction des scientifiques face à cette technologie qu’ils ne contrôlent pas, ne serait-ce pas un miroir de notre dépendance aux nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle, par exemple ? Cette nouvelle questionne notre rapport à la technologie, comment on l’appréhende et surtout comment on l’utilise.

    Petits arrangements intergalactiques

    Un humain s’écrase sur une planète, et la seule chose comestible ici est un parasite que l’on peut recueillir sur l’anus des animaux. C’est répugnant, mais en même temps très nourrissant. Notre héros décide de garder pour lui sa manière de se nourrir.

    C’est extrêmement drôle, un peu « Ce qui se passe sur cette planète reste sur cette planète », ce qui donne un petit côté honteux à cette alimentation. Mais on parle surtout d’adaptation et de symbiose, car ces parasites nuisent à ces mammifères dont on ne sait même pas s’ils sont comestibles, juste potentiellement dangereux car volumineux.

    La question ici est morale. La première est la plus évidente : jusqu’où est-on prêt à aller pour survivre ? Et la deuxième : ne devrait-on pas bousculer un peu nos habitudes alimentaires pour le bien d’un écosystème ?

    Un amour de sable

    Sur une planète, des scientifiques découvrent un sable très particulier. Ils en prennent un bac pour faire des tests et voient que le sable réagit au contact des humains. Ils font des expériences, reversent le sable sur la planète et partent.

    Nous, on a l’analyse du sable, qui est en fait un ensemble conscient de la nature humaine. Cela montre l’incapacité des humains à comprendre ce qui leur est inconnu. Qui est vraiment l’entité la plus évoluée ?

    Mon avis

    Vous avez maintenant des indices sur ce qui compose ce recueil de nouvelles. Mais quel impact a l’écriture de Sylvie Lainé sur nous ?

    On peut voir qu’elle parle de technologies en rapport avec l’humain. Et pourtant, son écriture est très immersive, voire parfois poétique. La technologie, ici, fait partie du quotidien. Elle n’est pas spectaculaire, elle est juste là.

    Cela nous permet, par exemple, de laisser nos imaginations travailler et de nous représenter les choses de manière plus tangible, je trouve. Ce sont des nouvelles qui ne vieilliront pas, car elles traitent directement de la nature humaine.

    Cela nous donne non pas de la hard SF, mais plutôt une science-fiction humaniste. Les technologies restent un prétexte pour mieux explorer notre humanité.

    À chaque thème proposé, on pourrait croire que l’autrice va aborder un sujet déjà archi-traité, mais elle dévie toujours avec finesse. Soit avec de l’humour, soit avec de l’honneur, elle nous emmène ailleurs et nous pousse à nous regarder dans le miroir.

    Quand on regarde ce recueil, chaque nouvelle nous pousse à nous poser des questions éthiques ou philosophiques, mais jamais Sylvie Lainé ne nous impose de réponses. Elle nous laisse faire ce chemin seuls.

    Et pour cela, elle choisit de marquer nos esprits en nous faisant rire ou en nous mettant mal à l’aise. C’est très fin, car on ne sent pas du tout la réflexion venir. Elle survient toujours par surprise, au détour d’une phrase.

    C’est le genre de nouvelles auxquelles on repense des semaines après, quand le dilemme nous revient en mémoire.

    Et si c’est de la science-fiction, son côté humaniste lui donne une portée plus universelle, je trouve.

    Si vous avez aimé ce titre, vous pourriez aimer….

    • Les Enfants du ciel de Vernor Vinge
    • La Saga de Xuya d’Aliette de Bodard
    • Serpentine de Mélanie Fazi
  • L’agneau égorgera le lion de Margaret Killjoy

    Titre : L’agneau égorgera le lion

    Auteur : Margaret Killjoy

    Traducteur : Mathieu Prioux

    Saga : Danielle Cain

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Argyll

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Vous l’avez vu passer dans le coin ici, mais les éditions Argyll ont monté une collection : Récifs, qui regroupe des récits courts écrits par des femmes. Et dans les sorties de l’année dernière, il y a le premier tome de la saga Danielle Cain : L’agneau égorgera le lion, et c’est écrit par Margaret Killjoy.

    Cette autrice fait partie de mes grosses découvertes de l’année dernière. Cette femme est aussi musicienne et activiste américaine. Son écriture est très engagée, et elle aime particulièrement écrire sur l’anarchie, sous toutes ses formes.

    L’agneau égorgera le lion raconte l’histoire de Danielle Cain qui, après des années sur la route, s’échoue dans la ville de Freedom, menée par des anarchistes, pour enquêter sur le suicide de son meilleur ami, Clay. Elle découvre que la ville est protégée par un cerf rouge à trois bois, mais celui-ci commence à tuer les habitants.

    Danielle, c’est une baroudeuse dans l’âme. On comprend assez vite qu’elle fuit un passé douloureux, mais pas de quoi en faire un personnage traumatique, juste une personne qui a du mal à trouver sa place dans ce monde. Elle aurait une seule attache, Clay, mais il s’est donné la mort. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il parlait souvent d’une ville où il avait habité : Freedom. Alors, Danielle y va, découvre le fonctionnement d’une ville anarchiste, l’entité qui la protège aussi, et ses habitants. Le vernis va s’effriter bien entendu, au fur et à mesure que l’on découvrira comment s’articule cette communauté. Quel est le lien entre Freedom et le suicide de son meilleur ami ? C’est ce qui nous tient pendant cette novella. Et surtout, c’est quoi ce cerf très bizarre, qui est très effrayant malgré cette aura de protecteur qu’on lui prête ?

    Ayant déjà lu Un pays de fantômes, qui présentait déjà deux modèles de société anarchique, je me suis demandé si on allait repartir sur le même ou sur un troisième. Le point intéressant, c’est que dans le roman précédent, c’était un pays en relative autarcie. Qu’est-ce que cela pourrait donner dans une ville intégrée à un pays comme les États-Unis, un pays qui est tout sauf anarchiste, car la ville ne peut pas être isolée, non ? Eh bien si, s’il y a un gardien pour cela. Et c’est uniquement comme ça qu’on le présente. Ensuite, on part un peu sur le même principe qu’Un pays de fantômes, dans le sens où chaque personne va prendre une tâche à faire. Il n’y a pas besoin de capitalisme au sein de la ville non plus, car tout est communautaire. J’avoue qu’ayant adoré Un pays de fantômes, j’avais très envie de reprendre mes marques dans un lieu anarchiste, car, pour moi, c’est ce qui s’approche le plus d’une utopie.

    Mais voilà, il y a ce cerf franchement flippant. On se rend compte au fur et à mesure que c’est une entité invoquée, mais qu’elle ne fait pas que protéger : elle tue les habitants de Freedom eux-mêmes. Et là, c’est tout sauf idyllique. Surtout qu’au départ, il n’y a pas l’air d’avoir une méthode, quelque chose de réfléchi dans ses exécutions. Quelle est la cause ? Eh bien, Danielle et ses nouveaux amis, Brynn, Jeudi et Jugement, se rendent compte très rapidement que celles et ceux qui sont tués, ce sont celles et ceux qui prennent de l’ascendant sur les personnes du village, celles et ceux qui aiment le pouvoir. Ainsi, on passe d’une utopie géniale – un village anarchiste où toutes les personnes désirant vivre dans ce mode de vie peuvent se réfugier, même dans un pays comme les États-Unis, et cela fait vraiment sens dans notre contexte politique actuel – à une dystopie où l’entité censée nous protéger nous détruit. Et je le répète, à la lumière des événements récents dans le monde, cela fait sens. Je sais, pour avoir regardé un peu des choses sur Margaret Killjoy, qu’elle fait des expériences pour établir une communauté anarchiste dans son coin. La question se pose vraiment. Dans ce livre, il semble qu’un village anarchiste échoue. Je me demande quelle part de vie il y a dans cette novella. Quant à la question du livre, elle est dans l’analyse du pourquoi cette utopie est devenue une dystopie. Allons voir !

    Autour de notre village veille ce cerf. On sait qu’il protège le village de l’extérieur, mais qu’il tue des habitants dès qu’ils prennent de l’ascendant. Et ils n’arrivent pas à le tuer. Les habitants de Freedom subissent ainsi une véritable violence physique extrême : le risque d’être tué. Mais aussi une violence psychologique, car tout le monde se demande qui va être le prochain. La seule option serait de fuir. Comme Clay. Mais il s’est suicidé. Pourquoi ? Pour vivre dans un village anarchiste, doit-on contrôler ses pensées ? Ou plus ? Quel est le prix à payer pour cette idée ?

    Je vais plus loin. Pour maintenir une société anarchiste, doit-on utiliser la peur ? Est-ce que la violence est la seule solution pour maintenir une société sans règles ? Est-ce que Clay est parti et a mis fin à ses jours parce qu’il s’est rendu compte qu’il avait échoué dans ses idées ? Est-ce qu’il s’est rendu compte qu’il commençait à avoir de l’ascendant ? Est-ce que son acte n’est pas une ultime forme de résistance à l’attrait du pouvoir ? Ça, c’est intéressant !

    Que représente le cerf ? Quand j’ai lu cette novella, le cerf m’a tout de suite fait penser à un concept sociologique qui est : le Léviathan, établi par Thomas Hobbes en 1651. Le principe qu’a énoncé ce philosophe est simple : près d’un village, il y a un monstre. En échange d’une partie de leurs droits et de leurs ressources, les habitants font un pacte avec cette créature pour être protégés. Ça matche, hein ? Le cerf, ici, est une force surnaturelle et toujours présente qui va imposer ses règles sans explication ni justification. Le village est donc devenu un État, mais sans organe judiciaire. Mais cela veut dire que les personnages, pour rester anarchistes et se protéger de l’État où ils sont, invoquent une entité qui représente l’État !

    La seule manière pour eux d’échapper à cela, c’est de tuer le cerf (donc l’État). Mais pour cela, ils doivent s’affranchir totalement de leur attraction vers le pouvoir et la violence. Et ça ne marche pas. Mais cet échec est super intéressant à analyser.

    Pour terminer, les concepts sont géniaux. Mais quid de l’intrigue ? C’était difficile de ne pas vous en parler, car il est très facile de dévoiler des choses sur une novella. Mais cela fonctionne. Quant au style de l’autrice, il est très efficace. J’ai hâte de voir la suite des aventures de Danielle Cain. Qu’est-ce qu’elle va nous réserver ? Est-ce que ce roman est une vision défaitiste de l’anarchie ? Je ne pense pas. L’autrice nous donne les clés pour éviter l’échec, et je pense qu’elle le tire de ses enseignements personnels. Et c’est ce que je retiendrai de cette histoire.

    Si vous avez aimé ce livre, tentez le coup avec :

    • Les Dépossédés – Ursula K. Le Guin
    • Un pays de fantômes – Margaret Killjoys
    • Gideon la Neuvième – Tamsyn Muir
  • Rose House d’Arkady Martine

    Titre : Rose House

    Auteur : Arkady Martine

    Traducteur : Gilles Goullet

    Maison d’édition : J’ai lu

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Qu’est-ce qui fait que l’on se sent bien dans une maison ? Est-ce la disposition des pièces ? Des meubles confortables ? De la place ? Ou est-ce l’ambiance, les gens qui y habitent ?

    Rose House, c’est une maison construite par Basit Deniau, et cette maison est entièrement gérée par une intelligence artificielle. Rose House est restée fermée depuis la mort de l’architecte. Un jour, l’IA contacte la police locale pour signaler qu’il y a un mort entre ses murs. Mais comment est-ce possible ?

    Ainsi commence le roman écrit par Arkady Martine. Et cette autrice aime beaucoup écrire sur les relations entre les personnes. Avec ce récit, on ne va pas parler uniquement d’une maison sous intelligence artificielle. On traitera bien des relations humaines. Et cela fait partie des motifs récurrents dans les œuvres de l’autrice.

    Commençons par résoudre une petite énigme, celle de Rose House, et c’est l’intelligence artificielle qui la pose dès le début à la policière Marritz : qu’est-ce qu’un bâtiment sans porte ? Rose House est-elle une maison ? Car elle n’a ni porte ni fenêtre. C’est un lieu qui ne laisse entrer ni sortir personne. Sauf un mort, apparemment. Personne n’y entre. Une seule personne peut s’y rendre, huit jours par an.

    Rose House a été entièrement conçue par Deniau, un architecte, et il a décidé qu’à sa mort, son corps serait transformé en diamant et exposé au centre de la maison. L’IA a été conçue comme une extension de l’esprit de l’architecte, et le sous-sol contient tous ses travaux. Ce ne serait pas un temple dédié à l’architecte ? Un mausolée ? Et puis, si l’on va plus loin, seul Deniau décide encore qui entre et qui sort puisque c’est l’intelligence artificielle qui ouvre le portail… ou non. Pourtant, il y a bien un mort dans cette maison.

    Personnellement, cela m’a rappelé le principe des maisons hantées et plus particulièrement une mini-série que j’avais regardée à l’époque : Rose Red, dont le scénario est de Stephen King. C’est une histoire inspirée de la légende de la maison Winchester. Rose Red est une maison qui se construit toute seule en tuant celles et ceux qui y entrent. Que ce soit Rose Red ou Rose House, ces maisons sont hostiles aux humains et animées par un esprit. Et c’est cela qui m’a fait tilt : en fait, l’autrice ne traite pas de l’IA, mais considère l’IA de Rose House comme un esprit, celui de Deniau.

    Rose House n’est pas seulement une entité, mais elle a une influence sur un des personnages : Sélène. Sélène est l’ancienne protégée de Deniau. Dans ce roman, l’architecte est considéré comme un Picasso, tant par son génie que par sa toxicité envers les femmes. Et Deniau avait ce même genre de comportement, de son vivant, envers Sélène. Celle-ci a réussi à se défaire de cette emprise, mais il a eu sa revanche après sa mort. En effet, Sélène est la seule personne à pouvoir se rendre dans la maison une semaine par an. Il l’a enchaînée à la maison. C’est un peu comme la relation qu’a entretenue Joyce Reardon avec la maison Rose Red. Sélène lutte, joue un peu avec l’IA et son raisonnement, mais est-ce que c’est réel ? Non, je pense vraiment que dans cette relation, c’est l’IA de Rose House et donc Deniau qui ont eu le dessus.

    Mais si l’on considère l’IA de Rose House comme un fantôme, aura-t-elle le comportement d’une intelligence artificielle ? Du côté de la littérature, on pourrait faire des rapprochements entre cette IA et les trois lois de la robotique d’Asimov :

    1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
    2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi.
    3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

    Et tout indique que cette IA ne respecte pas les trois lois de la robotique. Mais le doit-elle ?

    Petit point législatif sur le règlement européen concernant l’IA. Quelles sont les pratiques interdites pour les systèmes d’IA ?

    • L’utilisation de techniques subliminales pour altérer substantiellement le comportement d’une personne,
    • L’exploitation des vulnérabilités liées à l’âge ou au handicap,
    • La notation sociale, comme classer ou évaluer des personnes en fonction de leurs données, ou utiliser des données sensibles (politiques, religieuses, philosophiques, orientation sexuelle) pour catégoriser des personnes,
    • Le profilage criminel basé sur des caractéristiques personnelles,
    • La reconnaissance faciale, la reconnaissance des émotions ou l’identification biométrique à distance.

    Concernant les IA génératives, quelles sont les obligations ?

    • Traçabilité et transparence : on doit indiquer clairement quand une IA a créé un contenu et sur quoi elle a basé sa création,
    • Contrôle des données sensibles,
    • Respect des droits fondamentaux,
    • Sécurité pour éviter les abus, comme la création de contenus illégaux,
    • Partage des responsabilités.

    Mais en cas d’infraction, qui va-t-on poursuivre ?

    La responsabilité initiale reviendra aux développeurs et aux fabricants. Ensuite, il y a :

    • La responsabilité d’exploitation : les entreprises ou personnes utilisant l’IA doivent garantir que les résultats sont fiables et légaux,
    • La responsabilité partielle : les utilisateurs finaux, lorsque l’utilisation dépasse le cadre prévu.

    Le règlement européen sur l’IA favorise un modèle de responsabilité partagée entre développeurs, distributeurs et utilisateurs finaux. En cas d’infraction, trois questions se posent : Qui a conçu l’IA ? Qui l’a déployée ? Qui l’a exploitée de manière abusive ?

    Le problème ici, c’est que l’IA de Rose House a été conçue par Basit Deniau. Et il est mort. Doit-on la considérer comme une entité juridique autonome ? La maison s’autogère sans aucune intervention humaine. Elle prend des décisions seule et ses actions sont souvent imprévisibles. Elle montre qu’elle a un raisonnement stratégique. Mais toute sa logique repose sur les instructions de Deniau. C’est un prolongement de sa personnalité. Et Deniau a légué sa maison à Sélène. Sélène en deviendrait-elle la responsable ? Pourtant, elle n’a pas tout le contrôle sur la maison. On peut même considérer qu’elle en est, quelque part, prisonnière.

    Pourquoi cette question d’autonomie est-elle importante ? Parce qu’il deviendrait éthiquement urgent de définir un statut juridique à une telle entité. Sinon, sa responsabilité reviendrait à Sélène. Et surtout, cela nous permettrait enfin d’analyser certaines actions de la maison. Selon notre interprétation, le roman prendra une toute autre saveur.

    Et cela colle aux thématiques de l’autrice. Elle aime traiter de l’immortalité via la transmission de conscience. Dans sa saga Teixcalaan, lorsqu’un ambassadeur est démis de ses fonctions, il transmet une puce mémorielle pour assurer une meilleure continuité. Elle explore aussi l’ambiguïté morale. Dans Rose House, elle pose la question de la responsabilité des actes et de l’emprise qu’une personne peut exercer sur une autre, sous diverses formes.

    Tant de choses dans ce roman, n’est-ce pas ? L’ai-je aimé ? Oh oui ! L’écriture est fluide et surtout, ce que j’aime dans un roman, c’est qu’il me pousse à réfléchir sur des notions du quotidien.

    Si vous voulez rester dans l’ambiance de Rose House, je vous recommande :

    • La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski,
    • Rose Red de Ridley Pearson,
    • Les Machines fantômes d’Olivier Paquet,
    • La Cité des permutants de Greg Egan.

  • L’ange du Chaos de Michel Robert

    Titre : L’ange du Chaos

    Auteur : Michel Robert

    Saga : L’agent des ombres

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Editions l’Homme sans nom

    Genre : Fantasy

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Des sagas de fantasy, j’en ai lu pas mal et j’avoue que je commence à reconnaître les schémas, surtout en dark fantasy. C’est un sous-genre où l’ambiance est très sombre, avec des anti-héros souvent fatigués par les épreuves qu’ils ont subies. Ils sont d’humeur sombre et font souvent des choix à la limite de la moralité. Alors, quand AK Dallas me demande si je connais la saga L’Agent des Ombres, une saga écrite par Michel Robert et publiée chez 12.21, je me demande ce que peut donner une dark fantasy écrite par un auteur français.

    L’Agent des Ombres raconte la vengeance de Cellendhyll de Cortavar. Il était Aspirant au service de la Lumière, mais a été trahi par ses amis et accusé de meurtre. Laissé pour mort, il a été sauvé par Morion du Chaos, qui l’a formé pour devenir Agent des Ombres. Dix ans plus tard, une mission confiée par Morion va permettre à Cellendhyll de se venger.

    Et nous, dans tout ça ? Eh bien, je vais me faire un plaisir de décortiquer cette œuvre, qui m’a beaucoup plu même si je ne suis pas d’accord sur tout.

    Un héros sombre et marqué par la vengeance

    Cellendhyll est un personnage très intéressant. Au début de sa carrière, c’était incontestablement le champion de la Lumière. Il allait faire partie de l’élite, était amoureux d’une jeune noble et était entouré d’un groupe d’amis. Sauf que voilà, ses amis ne supportaient pas qu’un noble de petite extraction soit élevé à un poste aussi important. Sauvé par le Chaos, on retrouve un Cellendhyll méfiant envers la gent féminine et qui a du mal à se lier d’amitié.

    Et pourtant, il se réalise dans le Chaos. Il mène une carrière très réussie chez les Agents des Ombres, Morion le respecte, il a des amis malgré tout et, s’il dépassait un peu son trauma (et on verra s’il le fera), il y a des jeunes femmes prêtes à entamer une histoire avec lui. Et comment va-t-il faire ? Eh bien en se vengeant. Et on sent bien tout au long du récit que chaque étape de sa vengeance lui permet d’évoluer.

    Un héros façonné par ses relations

    Et pourtant, ce n’était pas gagné, et cela s’explique par les relations qu’il a eues et qu’il a avec les autres.

    Déjà, n’oublions pas qu’il a été trahi, jeune adulte, par ses amis et par la femme qu’il aimait. De cette trahison, il a perdu sa famille et sa patrie. C’est quelqu’un en état d’alerte constante, persuadé qu’il ne peut faire confiance à personne. Et avec son métier, ce n’est pas fait pour l’aider non plus.

    La première chose qui l’a aidé, c’est Morion, qui lui a donné un toit, un but, un cercle de personnes, une formation. Il ne le juge pas et lui offre une grande liberté d’action.

    Au niveau des personnages féminins, certaines femmes lui démontrent qu’il peut avoir confiance, voire qu’il peut développer son désir et une certaine camaraderie.

    Avec ces points, ainsi que son look toujours sombre, et son humeur toujours taciturne, Cellendhyll est un personnage de dark fantasy. Mais tout ceci se retrouve aussi dans les thèmes du roman.

    Un monde corrompu où le bien et le mal s’effacent

    On a, en toile de fond, cette bataille constante entre les forces de la Lumière, celles du Chaos et celles des Ténèbres. Par contre, ne vous fiez pas aux titres pour les situer.

    Dans ce premier tome, les Ténèbres sont les seules à respecter leurs engagements : dominer le monde par la guerre. Cela va peut-être vous surprendre, mais au début du livre, c’est bien le clan de la Lumière qui commence les hostilités ! En effet, c’est la Lumière qui mobilise ses troupes pour étendre son territoire et menacer le clan des Ténèbres. On devine un plan d’existence dirigé par des gens étroits d’esprit et manifestement corrompus. Au milieu de cela, le Chaos tente tant bien que mal de conserver l’équilibre.

    On ne va pas se mentir : ces schémas, on les a vus cent fois dans les romans.Et en dark fantasy, il y a toujours un ver dans le fruit du côté censé être « lumineux ». Ce schéma permet de nous repérer dans cet univers.

    Un héros qui défie les règles

    Ainsi, on pourra juger du comportement héroïque de notre personnage principal en fonction des autres protagonistes. Cellendhyll est un excellent combattant, et Michel Robert n’hésite pas à en mettre des caisses : même blessé, il est dangereux. Et peut-être même que vous trouverez, parfois, qu’il prend des décisions moralement discutables.

    Cela montre deux choses :

    • Cellendhyll n’évolue pas dans un monde héroïque mais bien dans un monde corrompu.
    • S’il veut s’en sortir, il doit jouer avec les mêmes règles que les autres.

    À chaque fois qu’il prend la « bonne » décision, on sent que c’est comme s’il se rebellait contre le système et qu’il s’inventait sa propre voie.

    Une dark fantasy qui assume ses codes

    Enfin, le point le plus important, selon moi, qui prouve qu’on est dans un roman de dark fantasy pur et dur, c’est la vengeance.

    Dans n’importe quel roman, la vengeance n’apporte rien de bénéfique. Ici, Cellendhyll y trouve un accomplissement, et c’est bénéfique pour tout le monde, car cela retarde une guerre. La vengeance lui permet de s’apaiser, de s’alléger d’un poids. Quand il l’a assouvie, il se rend compte qu’il a le choix et renonce à la Lumière, qui ne correspond plus à son idéal.

    Le Chaos correspondra-t-il à sa vision du monde ? On le saura dans le prochain tome.

    Références et inspirations

    Ce roman coche toutes les cases de la dark fantasy, et cela n’est pas un hasard. On sent que Michel Robert a beaucoup lu, et voici quelques références évidentes :

    • La Compagnie Noire de Glen Cook, pour les dilemmes moraux.
    • Elric de Melniboné de Michael Moorcock, pour la mélancolie et l’anti-héros torturé.
    • Donjons & Dragons, pour la structure narrative et les combats.
    • Les Légendes de Drizzt de R.A. Salvatore, pour le style de combat et l’évolution du personnage.

    Conclusion

    Ai-je aimé ce premier tome ? Oui, même s’il gratouille un peu. Il annonce un univers très riche et très ambitieux, qui respecte tous les codes de la dark fantasy. J’aimerais poursuivre cette saga pour voir comment l’auteur va évoluer, mais aussi comment Cellendhyll lui-même va changer.

    On se retrouve bientôt pour la suite !

  • Asuka d’Aurélien Police

    Titre : Asuka

    Auteur : Aurélien Police

    Maison d’édition : Editions Marmailles et compagnie

    Genre : Conte

    Où trouver le livre ? Clique ici

    De passage à la librairie, on m’a chaudement recommandé un livre illustré : Asuka d’Aurélien Police, et c’était bientôt Noël. Il faut savoir qu’à chaque Noël, j’offrais toujours un roman graphique à mon oncle, et c’était tout le temps des semaines de recherches. Pendant la remise des cadeaux, on se racontait toute cette phase préparatoire et, le lendemain, au réveil, on se le lisait. Maintenant qu’il n’est plus, les automatismes restent : dès octobre, je cherche un graphique. J’ai décidé que j’en prendrai toujours un pour le lire le 25 décembre.

    Le jour de ses quinze ans, Asuka s’apprête à faire la démonstration de ses pouvoirs. C’est une Plieuse, une personne qui peut créer des objets, des plantes ou des animaux par son souffle. Sauf qu’Asuka n’est pas très douée et que son père, un guerrier, ne la soutient pas, car ce qu’il voulait, c’était un garçon. Quand la montagne sacrée se déchire et menace l’Empire, son père décide de partir en guerre. Elle décide d’y aller pour chercher des réponses.

    Comme vous pouvez le deviner, Asuka est une quête initiatique d’une jeune fille. Mais il y a aussi l’impact des illustrations d’Aurélien Police, qui a vraiment un effet waouh. Enfin, il y a ce que ce livre raconte, dans son contexte, mais aussi dans le mien puisque, vous l’avez deviné, je ne l’ai pas lu par hasard.

    Dès les premières pages du roman, on assiste à la naissance d’Asuka. Sa mère est très contente, car elle a donné naissance à une Plieuse comme elle, et sa lignée produit des Plieuses de moins en moins douées. Son mari, lui, n’est pas ravi, car il voulait un guerrier et considère que les Plieuses ne servent à rien. Asuka a donc grandi dans un climat peu propice à son épanouissement, entre sa mère qui est dans la nostalgie d’une époque révolue et son père qui la désapprouve.

    Et pourtant, Asuka décide de partir vers le danger afin de trouver une solution autre que la guerre face à la menace qui arrive. Cette menace, ce sont des torrents d’encre se déversant dans son monde de papier. Dans son voyage, elle va rencontrer des gens qui vont l’aider, et surtout un jeune garçon qui lui apprend à maîtriser ces flots. De leurs échanges naîtra le moyen de préserver son monde de l’inondation. Asuka reviendra chez elle avec ses nouveaux savoirs.

    Vous voyez, c’est un conte initiatique très classique. Mais qu’en a fait le dessinateur, Aurélien Police ? Parlons un peu technique. Aurélien Police fait des dessins, puis utilise le graphisme pour mettre en valeur ses créations. Ainsi, lorsqu’on est dans le monde d’Asuka, tout est dessiné et retranscrit comme si l’univers était un origami. On aura des traits assez droits, un monde sec et peu de couleurs. Quand on arrivera vers la montagne, il parvient à montrer le côté très liquide, sirupeux de l’encre. Et il arrive aussi à montrer l’alliance des deux à la fin. Ces illustrations sont absolument magnifiques. Chaque page pourrait être un tableau en lui-même.

    Et puis, il y a les thèmes de l’œuvre, qui tournent autour du conte initiatique : le dépassement de soi, la force de l’héritage maternel et l’ouverture sur le monde avec la rencontre du jeune homme, mais aussi de son peuple. Cela lui permet, au travers des échanges, d’améliorer son Pliage, mais aussi, et surtout, d’enrichir son peuple. J’ai bien aimé, car je savais dans quoi je m’embarquais. Sauf que je n’ai pas été surprise, et je pense qu’avec de telles illustrations, j’aurais peut-être aimé l’être. Peut-être que je n’étais pas d’humeur à lire un conte initiatique. Parce que, peut-être, c’était mon graphique de Noël.

    Mais quand on y regarde de plus près, le 25 décembre, dans mon fauteuil, en attendant l’épisode de Noël de Doctor Who, j’étais bien. J’ai apprécié l’histoire. J’ai apprécié les illustrations. Pour tout vous avouer, je pense que j’avais mis trop d’attentes dans Asuka, qui a très bien fait le job. C’est un roman illustré qui se lit très bien si vous êtes dans un esprit cocooning. Vous pouvez le lire seul ou avec des enfants. Il couvre un très large spectre. Alors, pour ce coup, je ne sais pas pourquoi j’ai été un peu grognon sur la fin. Comme quoi, l’expérience de lecture, ce n’est pas que le travail de l’illustrateur… J’espère faire mieux mon job de lectrice la prochaine fois.