• Couverture de l'Enigmaire de Pierre Cendors

    Titre : L’Enigmaire

    Auteur : Pierre Cendors

    Maison d’édition : Quidam Editeur

    Genre : Science-Fiction

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    Je suis allée en librairie car j’avais un problème : je participais à un club de lecture dont le thème était : choisir un livre pour son titre. Donc, sans lire la quatrième de couverture. Pour cela, je vais voir mon libraire et comme il connaît maintenant bien mes goûts, il m’a donné trois livres, je les ai payés et basta. Ces trois livres, c’était Une vie de Saint de Christophe Siégert, mais je ne pouvais pas le choisir parce qu’on lit la première phrase et celleux qui l’ont lu savent. Le deuxième est celui que j’avais choisi pour ce club et je l’ai lu sur le chemin du retour dans le métro : La migration annuelle des nuages de Premee Mohamed. Le troisième que j’ai adoré mais que je n’ai pas choisi car j’avais peur de ne pas pouvoir l’expliquer : l’Enigmaine de Pierre Cendors et publié aux éditions Quidam.

    Et de quoi cela parle ? L’action se situe à Orze, ville bombardée en 1916 et depuis transformée en zone rouge interdite au public. Sauf que des fouilles archéologiques montrent qu’il y a une activité magnétique anormale ainsi que les vestiges d’un ancien culte chtonien. Ceux qui s’y rendent en reviennent changés. D’ailleurs, nous suivrons trois personnes qui y sont allées : Lazlo Ascendio. Adna Szor et Sylvia Pan. Pourquoi s’y rendent- ils ?

    Pour comprendre ce livre, il est indispensable de connaitre l’auteur et ses influences.

    Pierre Cendors est né en France en 1968. Il est écrivain, illustrateur et artiste peintre. Après son service militaire, il part habiter au Conemara, puis il rejoint une communauté spirituelle en Écosse où il rencontre sa femme. Il publie son premier roman en 2006 qui s’appelle l’Homme caché. En 2010, il publie Engeland, en 2015 Archives du vent ; en 2018, la vie posthume d’Edward Markham ; en 2019, Silens Moon et enfin en 2021, l’Enigmaire dont il dit lui-même que c’est un hommage à Andrei Tarkovski

    Mais qui est-ce ? Andrei Tarkovski est un cinéaste soviétique né en 1932 et décédé en 1986. Il est considéré comme l’un des plus grands réalisateurs soviétiques et il a réalisé sept longs métrages qui le placent en tant que maître du septième art : L’enfance d’Ivan en 1962, Andreï Rublev en 1966, Solaris en 1972., Le miroir en 1975, Stalker en 1979, Nostalghia en 1983 et le Sacrifice en 1985. Personnellement, je n’en ai pas encore vu, mais je les ai ajoutés à ma liste de films à regarder en urgence.

    Ce qu’il faut retenir, c’est que les livres de Pierre Cendors sont comme des puzzles. Il prend les codes de la Science Fiction pour transformer ses livres en quêtes oniriques. Il aime désorienter ses lecteurs.

    Et ici, où retrouve la patte de l’auteur au travers des thèmes développés

    Notre intrigue prend place à Orze, une ville bombardée en 1916, et cette ville est en elle-même un personnage de ce roman. C’est un lieu très bizarre qui ne prend pas en compte le temps. Il les superpose. Ainsi, nos personnages peuvent se voir s’ils ont déjà été présents ou voir les autres personnages présents sur ces lieux. Mais peu importe le moment où ils étaient présents. Vous voyez ? Orze devient une bulle en elle-même et nos personnages le sentent dès qu’ils y pénètrent. Ce qu’on veut nous dire par là, c’est que certains lieux gardent en mémoire ce qui s’est passé sur leur sol. Comme un traumatisme mémoriel et c’est quelque chose que l’on ressent un peu lorsqu’on visite un lieu chargé en histoire.

    De plus, quand Pierre Cendors fait de la Science Fiction, il l’associe avec une sorte de sacré. Dans l’Enigmaire, on voit, via les fouilles, qu’il y a des traces d’un culte chtonien, par exemple. Et plus on avance dans le temps, plus le résultat de ces fouilles semble bizarre. La modernité n’arrive pas à percer ce mystère. Qui plus est, le gouvernement a interdit l’accès à ce lieu où non seulement ce lieu attire les gens, mais il les transforme.

    Et tout cet environnement va nous servir de cadre pour des quêtes personnelles. Nos trois personnages : Lazlo, Adna et Sylvia sont là pour combler un vide intime. Lazlo est le premier spationaute, autrement dit le premier enfant né dans l’espace. Il se sent déconnecté des autres car il n’est pas né sur Terre et il développe une attirance pour l’archéologie car il cherche ses racines, en fait. Adna, elle, est veuve et elle cherche l’inspiration – pour composer de la musique. Elle est perdue et cherche un nouvel élan, quelque chose à laquelle se raccrocher. Enfin, Sylvia. C’est une page blanche, elle passe mais on connaît des histoires par Adna. Sylvia, elle cherche qui elle est. Elle cherche son essence.

    Ensuite, je vous disais que l’Enigmaire est un hommage au cinéma de Tarkovski. Alors, certes, j’avoue mon ignorance sur l’œuvre de cet homme, mais de ce que j’ai pu glaner dans mes recherches, cela est dû à une certaine lenteur assez fascinante dans la manière de filmer. Tarkovski aimait beaucoup faire des focus sur l’eau, la nature ou le temps qui file et en lisant cela, je me dis que l’hommage y est évident ! C’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture de ce récit. Alors oui, ce livre m’a donné envie de voir ces films. Et même que j’ajouterai un encart si jamais.

    Enfin, l’Enigmaire est une énigme. C’est un roman où on n’a pas toutes les clés. On tâtonne, on cherche, on revient en arrière. J’ai même envie de vous dire : ce livre doit être encore meilleur à la relecture. On l’apprécie et on pose ses moments préférés la première fois, puis on se pose des questions. On laisse mûrir et on y revient. Laissez de la chance à votre esprit qui fera de nouveaux liens et vous verrez cette histoire sous un nouvel œil.

    Tout ceci est renforcé par un style un peu.. particulier.

    L’Enigmaire n’est pas le genre de livre qu’on prend sur un coup de tête, sauf votre chroniqueuse, bien entendu. Quand j’ai fait mon petit panel après lecture des avis des personnes, j’ai vu qu’il y avait deux écoles. Où les gens ont aimé ou ils ont été déroutés par leur lecture, par le style. Et c’est aussi pour moi la patte de Pierre Cendors.

    C’est différent. Cela peut vous marquer parce qu’on n’a pas vraiment l’habitude d’avoir des écritures différentes dont le style est atypique. C’est un voyage, en somme, dans un univers un peu onirique. Vous voyez un peu ce sentiment quand on arrive à Silent Hill ? Eh bien c’est un peu cela. On n’a pas les codes, mais on apprend.

    Et l’Enigmaire dans tout ça ?

    Pour moi, c’est un très bon livre, on il est un univers à lui tout seul. Pour paraphraser un peu mon libraire, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris mais j’ai adoré. Et c’est tout à fait cela. Ce livre m’a appris à lâcher prise, à prendre des pauses dans la lecture. Et me demander : Mais qu’est-ce que je suis en train de lire ?

    Peut-être que vous aimerez cette sensation. Peut-être pas, d’ailleurs. Peut-être que, comme moi, vous le mettrez dans la pile à relire. Ce sera demain, dans un mois, dans un an. Peut-être me reverrais-je dans ce livre ? Allez savoir ?

    Que lire après l’Enigmaire ?

  • Couverture du livre La dernière tentation de Judas de Philippe Battaglie

    Titre : La dernière tentation de Judas

    Auteur : Philippe Battaglia

    Maison d’édition : L’Atalante

    Genre : Thriller

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    La couverture était là, tentante, en librairie : colorée, fun, et surtout, ce titre un peu bizarre qui : La tentation de Judas. Intriguée, je regarde et on me souffle à l’oreille : « Imagine que les Apôtres sont devenus immortels et ils sont dans notre époque maintenant. Cela donnerait quoi ? » Autant vous dire que j’avais très envie de le lire. De plus, je ne connaissais pas du tout l’auteur : Philippe Battaglia. Et c’est publié chez l’Atalante.
    Et la dernière tentation de Judas, cela raconte quoi ? Judas, Rome, de nos jours est complètement déprimé depuis 2000 ans, depuis qu’il est séparé de Jésus. Sauf qu’un jour, il tombe sur une évangile écrite par Satan qui lui informe que s’il retrouve les 30 deniers de sa trahison, il retrouvera son compagnon. Dans sa quête, il entraine certains des apôtres, se fait poursuivre par d’autres et se fait aider par Marie de Magdala et de Lazare.

    Pour comprendre un peu ce livre, il faut d’abord se pencher sur son créateur : Philippe Battaglia

    Oui, parce qu’on n’écrit pas un roman comme ceci par hasard. Est-ce qu’on va découvrir qu’il avait des posters de Judas partout dans sa chambre et qu’il se balade constamment avec trente deniers dans la poche ? Non, pas du tout, mais quand on regarde ce qu’a fait Philippe Battaglia dans sa vie, on comprend un petit peu mieux. Il est né en 1981 et il a fait plein de métiers. Il y a 10 ans, on m’aurait dit, dans une discussion au boulot : « Mouais tu sais, ce gars, c’est un slasher. Il est cuisinier, slash vendeur, slash vendeur, slash chroniqueur radio, slash programmateur de festival…. « Et sûrement cette personne aurait longtemps soupiré en disant : « C’est un personnage en soi »

    Ce que j’en ai retenu, c’est que j’aurais adoré bosser avec, mais passons. Ce qu’il faut que vous reteniez surtout, c’est que c’est un auteur qui a été nourri de beaucoup d’influences et qui aime jouer avec. Or, l’une des plus grandes influences en Occident, et bien c’est la religion catholique. On ne peut pas y échapper puisque c’est la fondation même de notre calendrier. On pourrait en discuter pendant des heures et je pourrai vous donner des bouquins là-dessus qui montrent que vraiment, ils en ont fait beaucoup en bien et en mal, mais là, on va parler de Philippe Battaglia qui s’est dit : Hey ! On va jouer avec la Bible.

    Et pourquoi pas, en vrai. La Bible, c’est quoi ? Selon le dictionnaire, c’est un recueil de textes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Certain.es vont vous dire que c’est sacré et que donc pas touche. Et d’autres vont sûrement prendre ces textes pour ce que c’est : des récits. Parce que, en vrai, la mythologie grecque, c’est un peu pareil. Et pourtant, personne ne s’est gêné pour prendre ces histoires pour en faire des films et autres. Et même l’Ancien et le Nouveau Testament, en fait. La vraie question c’est : mais quel angle Philippe Battaglia va prendre ? Il va prendre le personnage que tout le monde déteste : Judas. Et qu’est-ce qu’on fait depuis 2000 ans ? Eh bien, on le déteste, tous.tes. Alors, imaginez maintenant qu’on l’a devant les yeux? Vous n’auriez pas envie de savoir pourquoi?

    Quand l’auteur se saisit de la Bible, il la consacre en œuvre de Pop culture. Et cela nous permet de développer des thèmes forts

    Parlons de Judas, notre héros. On a une personne qui a perdu la personne qu’il aimait le plus : Jésus. Et on apprend assez vite qu’il a été manipulé pour faire cette fameuse trahison. Mais il en porte la culpabilité depuis 2000 ans. C’est un apôtre, donc il est capable de faire des miracles et sans fards, sans paillettes, il s’occupe des exclus de Rome. Qu’est-ce que cela dit de Judas ? Ce n’est pas le traître dont on a l’habitude d’entendre parler, mais quelqu’un qui prend soin des autres, alors qu’il n’arrive pas à prendre soin de lui-même. Et en fait, c’est cela qu’il veut que l’on retienne de cette mythologie biblique. Les apôtres étaient des personnes comme tous les autres : des personnes passionnées comme des personnes orgueilleuses, généreuses, drôles. C’était des personnalités comme tout le monde, mais sous la direction bénéfique, certes, mais direction de Jésus. Et si on enlève l’élément fédérateur de ce groupe, et bien ils reviennent vers leur personnalité. Sauf Judas qui garde cette image de Jésus et c’est quand il a cet espoir de le revoir qu’il se sublime à nouveau. Intéressant, non ?

    Et puis, grâce à cette transposition des personnages dans notre époque, on peut revisiter les mythes bibliques puisque les personnages sont là pour le raconter. Et ils n’ont pas eu forcément la belle vie après le départ de Jésus. La plupart ont été torturés et tués de manière atroce. Sauf que si on reprend le raisonnement de l’Esprit Saint, et bien… Ils sont immortels. Donc, ils ne peuvent pas mourir. C’était donc bien un enfer sur Terre. Et Lazare, autre personnage qui a été ressuscité, qui a une grande longévité mais qui n’est pas immortel, et bien, il devient un homme qui a peur de la vie, qui la regarde de loin. Est-ce vraiment dire ?

    Ensuite, La dernière tentation de Judas met surtout en valeur la marginalité. Car Judas, c’est bien cela : un marginal, soit une personne mise de côté. Alors oui, quand on est surnommé traître ultime depuis 2000 ans. Mais avec qui traîne-t-il depuis : avec les personnes sans domicile fixe qui ont construit une communauté à part dans un entrepôt. Et dont personne ne s’occupe. Il est ami avec Marie de Magdala qui est devenue directrice de maisons de passe. Elle s’occupe des prostituées pour les protéger des hommes tout en leur permettant d’exercer leur métier sans jugement. Grâce à ce livre, on les voit comme des héros et des héroïnes du quotidien, dont le seul fait de vivre est compliqué à cause du système.

    Enfin, il n’y a pas plus grande institution que la Bible et la religion catholique. On les rend intouchables malgré toutes les histoires qu’on entend sur eux. Eh bien, Philippe Battaglia, il balance tout cela. On voit que la Bible, c’est un livre. Et que les membres du clergé sont des hommes. Comme tout le monde. Et que les histoires sont des histoires. Pourquoi ne pas s’amuser avec ? Pourquoi ne pas les remettre en question ? Cela se fait très bien puisque regarder ce livre. Et ce n’est pas dénigrant. C’est une certaine réalité. Il faut les désacraliser. Par contre, les humains, il faut les valoriser, peu importe leur position sociale, peu importe leurs choix de vie. Et c’est peut-être cela le message originel de Jésus, non ?

    Et Philippe Battaglia s’en sort très bien grâce à son style

    C’est amusant, je dois dire, de voir les personnes de la Bible parler comme nous, s’habiller comme nous (enfin à peu près parce qu’il y a des looks un peu particuliers à base de… Non mais lisez, vous saurez). Et mélanger ces images mythiques avec un environnement moderne, ce n’est assez pas si facile. Il faut la bonne dose, il faut de bons dialogues et tourner même parfois, des événements historiques et/ou mythiques dans notre quotidien, c’est un vrai sport.

    Et qui plus est, il nous donne par ci par là des références à la pop culture qui m’ont valu des éclats de rire totalement incroyables. Et cela m’a fait penser à une affirmation d’Umberto Eco, figurez-vous. Je vous raconte : imaginez le Pape, le Dalaï Lama qui peuvent consacrer des années à débattre de la question de savoir si Jésus est vraiment le fils de Dieu. Et pourtant, ces deux hommes sont contraints d’admettre en deux secondes que Clark Kent, c’est Superman sans lunettes. Voilà, cela ne sert à rien dans cette chronique, mais moi, cela me fait dire que peut-être, en admettant que la Bible est une œuvre de pop culture, et bien… On aurait peut-être moins de problèmes de religions. Allez savoir !

    Bref, vous l’avez compris. On fait beaucoup de mélanges dans ce livre et cela se voit dans le style d’écriture. Mais cela se voit aussi dans notre humeur pendant la lecture. On peut passer par des moments hilarants, des moments complètement absurdes à de moments juste poignants, forts. C’est tout un panel d’émotions qui vous traversent et je ne sais pas vous, mais c’est un peu ce que je recherche dans les livres.

    Et alors ? Quel est l’impact de ce livre ?

    Eh bien, il a été pas mal reçu en fait. Les magazines et les blogs ainsi que la presse ont salué ce récit. J’ai même eu le loisir et le plaisir d’entendre l’épisode de du podcast Mauvais Genres où l’auteur parle de son livre. Les librairies spécialisées, dont celle que je fréquente (coucou la librairie Les Quatre Chemins), ont tendance à le recommander. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai eu ce livre entre les mains. Et oui, je vais vous recommencer mon éternelle litanie, mais pourtant, c’est bien vrai : trouvez-vous une librairie qui vous correspond et si elle existe, vous aurez accès à des recommandations de fifou.

    Allez, on arrête les digressions. Mais quelle place a ce livre dans l’univers de l’auteur ? On va commencer par une novella que j’ai trouvée : le Jour des cons, publié en 2012, dans laquelle un anti-héros qui règle ses comptes avec le monde pendant un road trip. On a aussi ce roman graphique qui s’appelle Personne n’aime Simon, publié en 2019, qui me tente juste par son titre et qui à lui seul raconte pas mal l’intrigue. Bah oui, personne ne l’aime. Pourquoi ? Et si on allait le découvrir un jour ? Enfin, il a aussi écrit Astor Pastel et les vilains gamins qui parle d’une petite fille qui partage ses histoires avec les animaux. Et il y en a d’autres, bien entendu, mais cela vous donne un petit panel de ce que l’auteur fait : il s’intéresse à des personnages souvent rejetés, des anti-héros, des personnes à la marge et on ajoute cela un univers assez fun en fait, des univers que l’on peut appréhender car on les connaît. Donc La tentation de Judas n’est pas un ovni, c’est plutôt un livre qui s’accorde totalement avec son univers personnel. Et cela se voit ! Et moi, cela me ravit !

    Alors ? Qu’est ce que je pense de la Tentation de Judas ?

    J’ai été très enthousiaste par cette lecture. Et comment peut-on le savoir ? Dans ces cas-là, j’ai la tendance de débarquer dans les messageries de mes copaines en proposant un résumé rigolo avec des questionnaires et des réflexions qui n’ont rien à voir (oui, on ne juge pas mon comportement obsessionnel sur mes partages de lecture, vous en bénéficiez aussi en quelque sorte).

    C’est un roman de très grande qualité qui peut correspondre à toustes les lecteurices qui sont curieux, qui aiment passer par toutes les gammes d’émotion. Mais aussi à celleux qui aiment les réécritures de mythes et de l’Histoire, tout simplement. Vraiment, vous allez vous amuser avec ce livre tout en explorant plein de concepts.

    Que lire après La tentation de Judas ?

    • Le silence des vaincues de Pat Barker, si vous souhaitez repartir sur de la réécriture de mythes.
    • On parle dans La tentation de Judas de transidentités à un moment. Et pour ceux qui viendraient faire nianiania, ce n’est pas du tout historique. J’ai envie de vous recommander Les Genres Fluides de Clovis Maillet qui traite de la transidentité dans l’Histoire, et même au temps de la Bible. Et ouais !
    • Enfin, pour le mélange livre historique et univers un peu fantastique, La reine Sirène de Nghi Vo qui est aussi incroyable.

  • Couverture du livre Par une nuit claire de Kim Yi-Sak

    Titre : Par une nuit claire

    Auteur : Kim Yi-Sak

    Maison d’édition : Editions Matin calme

    Traducteurices : Lee Hyonhee et Isabelle Ribadeau Dumas

    Genre : Historique

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    Vous savez ce que je dis toujours ? On a les copaines qu’on mérite ! Et un jour, une certaine Lexine me dit : j’ai une liste de livres à lire sur la Corée. On en fait quelque chose ? Bien entendu que j’ai tout lu sur sa liste et dans celle-ci, il y avait ce roman : Par une nuit claire de Kim Yi-Sak, paru aux éditions Matin calme en France. Et je dois vous avouer quelque chose : jamais je n’aurais pris ce roman si on ne me l’avait pas conseillé. Parce que moi et les auteurices coréen.nes, et bien il y a toute une culture, en fait. Autant je peux vous trouver très vite des auteurices occidentaux mais j’avoue, je n’ai pas encore le réflexe de chercher ailleurs. C’est pour cela, comme je le dis souvent, qu’il faut lire en dehors de ses petites habitudes, chercher de nouvelles maisons d’édition à chouchouter et surtout, ne pas hésiter à se lancer.

    Contexte du livre


    Par une nuit claire, de quoi cela parle ? Eh bien on suit A-Ran, la fille naturelle d’un dignitaire du préfet de Séoul. Et A-Ran, elle est à la fois sage-femme et légiste. On l’appelle pour enquêter sur une suite de meurtres étranges. Par une nuit claire, c’est un polar historique. Il se situe pendant le règne de Taejong qui est entre 1400 et 1418 en Corée. Taejong, selon mes sources de Wikipedia, il a fait des trucs. En gros, on est dans une grosse phase de renforcement de la centralisation administrative : on affaiblit les clans aristocratiques et on concentre le pouvoir sur une bureaucratie confucéenne. C’est le moment où les fonctionnaires sont nommés par une décision royale, mais surtout, par un concours administratif. C’est une ouverture, mais pas si grande. Et surtout, on surveille beaucoup plus les provinces via des magistrats locaux nommés par la cour. C’est un gros climat d’intrigues et quelque part, c’est un peu ce que l’on retrouve un peu comme en France quelque part. C’est vraiment une vague de centralisation.

    Vu qu’on va parler de médecine légale, comme vous avez vu dans le résumé, parlons de la matière. La médecine officielle est basée sur la médecine traditionnelle chinoise. Il existe bien des légistes qui sont des médecins attachés aux tribunaux et qui sont formés au bureau de médecine (Uilak). Concernant les autopsies humaines, parce qu’on en parle pas mal, et bien elles ne sont pas très fréquentes. Et c’est une pratique très réglementée. C’est d’ailleurs souvent en cas de crimes graves, sur ordre officiel. Il y a des méthodes décrites dans des manuels venus de Chine. Et si d’ailleurs vous avez des sources à ce sujet, n’hésitez pas à m’en parler en commentaires. Et concernant les femmes, officiellement, elles ne pouvaient pas exercer ces postes. Donc ce n’est pas étonnant que A-Ran soit une sage-femme, mais que par quelques voies détournées, que l’on voit dans le roman, et bien elle occupe des fonctions de légiste.

    Parce que le statut des femmes n’est pas ouf à l’époque. La Corée était déjà une société strictement hiérarchisée et patriarcale : les femmes appartiennent d’abord à la maison de leur père, puis celle de leur mari. Leur mobilité est aussi fortement limitée. Et enfin, autre thème du roman, il y a des enfants illégitimes qui ont un statut social inférieur et ils ont un accès limité aux fonctions publiques.

    Enfin, le système judiciaire reposait sur : des interrogatoires, des rapports écrits et surtout il y a une grosse importance de la hiérarchie : des enquêteurs locaux sont sous la houlette des magistrats. Si un crime grave implique la noblesse, et bien ces affaires sont directement traitées par les organes centraux.

    Et l’autrice dans tout ça ?


    Et oui ! Parce que je ne la connais pas, mais vous non plus, je pense, car c’est son premier roman publié en France. Kim Yi-Sak fait partie du collectif Greenbooks qui est une agence de littérature sud coréenne spécialisée dans la science-fiction, la fantasy, les dystopies et les récits historiques. Avant d’écrire, elle a étudié le chinois et le journalisme, ce qui explique la rigueur dans son univers et le foisonnement de détails dans son roman. Ce qu’elle aime écrire, apparemment, c’est sur l’Histoire et le féminisme. Et d’après ce que je vois, elle aime réécrire l’Histoire d’un point de vue féminin. Et cela, c’est intéressant car on va voir aussi si elle traite cela différemment des réécritures historiques féministes en Occident.

    On sait aussi qu’elle a publié une nouvelle : « Nangjiron » (낭인전 Le Vagabond) qui raconte Byeon Gang-soe, l’un des douze cycles de pansori. Celui-ci offre une vision humoristique de la vie souvent douloureuse des gens du commun. Dans la version de Kim, les loups-garous sont incorporés dans une réinvention SF des pansori traditionnels. Kim a fait ses débuts littéraires en remportant la première édition du concours de fantaisie urbaine de Golden Bough pour sa nouvelle, « Raosanghaiui siginjadeul » (라오상하이의 식인자들 Les cannibales du vieux Shanghai). Situé dans le Shanghai animé de 1934, le protagoniste de « Raosanghaiui siginjadeul » est un jiangshi qui s’attaque au qi des hommes occidentaux tout en se faisant passer pour un « garçon moderne » urbain. L’histoire qui en résulte est un vol de fantaisie mettant en scène un tueur en série Jiangshi sur fond de Shanghai des années 1930. Par une nuit claire est son premier roman complet.

    Par une nuit claire est un polar historique, certes, mais ce roman traite de thèmes féministes

    On suit un médecin légiste, A-Ran, qui est en réalité une sage-femme. C’est la fille naturelle d’un préfet et elle enquête de manière discrète sur la mort d’une femme dont on n’a pas réclamé l’autopsie. Déjà, est-ce possible qu’A-Ran ait pu être légiste ? Alors non, car la plupart des métiers de la médecine sont réservés aux hommes. Maiiiiissss… Et bien oui, on peut avoir un petit chemin de traverse, comme beaucoup de femmes. Les métiers médicaux qui sont réservés aux femmes, c’est bien entendu tout ce qui traite du corps féminin : donc les sage-femmes. Et il est tout à fait possible qu’avec une éducation adéquate, elle ait la possibilité de lire et d’avoir accès à des traités de dissection, par exemple, puisqu’on sait que ces manuels existent. Par conséquent, avec les bons appuis (comme étant la fille d’un dignitaire), elle peut être embauchée dans un service qui pratique aussi des autopsies.

    On parle aussi beaucoup dans ce roman d’enfants légitimes et d’enfants illégitimes et de leur statut. Cela montre une société très hiérarchisée et surtout très accès sur une espèce d’élite. On n’a évidemment pas de trace d’enfants illégitimes puisqu’ils n’avaient pas accès aux hauts postes dans l’administration. Cela ne veut pas dire qu’ils aient pu faire une carrière plus petite et donc moins retranscrite dans les livres historiques. C’est le biais que va prendre l’autrice pour nous montrer ce point de vue. On voit donc une histoire de l’élite coréenne, avec un scandale puisqu’il y a une enquête policière pour un crime grave, mais l’autrice va nous montrer tout le boulot qu’il y a avant le résultat.

    On va parler aussi de la pression exercée pour ces jeunes femmes qui restent encore à marier. On y voit la domination que peuvent exercer les mères, que ce soit pour les enfants naturels et les officiels. On y voit les différents mariages possibles, mais aussi et enfin le poids de la réputation. Cela n’était pas une période simple quand on vivait en famille à l’époque, et la marge de manœuvre pour les générations futures était extrêmement mince. Et quand on compare à des romans plus contemporains (comme Bienvenue à la librairie Hyunam de Hwang Boreum, par exemple), et bien ce sont des thèmes toujours actuels.

    Et puis, parler de personnes dont on ne parle pas dans l’Histoire écrite, et bien c’est aussi un devoir de mémoire. Alors ce n’est pas facile parce que je pense que l’autrice a dû jouer avec les écrits, faire des recherches assez poussées et surtout garder sa rigueur qu’elle a eue dans ses études journalistiques et les appliquer à son roman. Pour que cela soit crédible. Pour qu’on puisse aisément se projeter aussi.

    Et tout cela, c’est possible grâce à l’écriture de Kim Yi-Sak

    Il faut que vous compreniez que ce polar historique est très simple à lire. On est dans une écriture assez immersive avec le point de vue de deux personnages principaux : d’un côté A-Ran qui est notre héroïne et Yoon-O, le fils caché du roi qui évolue dans l’administration. On a ainsi de mêmes difficultés puisque les deux n’ont pas de reconnaissance officielle, mais on a une mise en valeur des difficultés que peut avoir A-Ran du fait qu’elle soit une femme.

    Par ci par là, l’autrice va nous mettre tous les ingrédients historiques, mais sans non plus placarder les informations comme je vous l’ai fait plus tôt. On est dans l’immersion totale et de manière assez légère. Et c’est en faisant deux ou trois petites recherches de mon côté, et bien cela fait complètement sens.
    C’est un style direct, qui n’en fait pas trop et qui décrit autant les objets, les situations et les sentiments des personnages. Elle y mélange la science avec le folklore aussi. On en ressort avec un récit très lisible, mais aussi poétique à sa manière. Et croyez-moi, avec quelques libertés scénaristiques, on a une assez bonne vision de la réalité historique de la Corée.

    Et Par une nuit claire, cela donne quoi ?

    Cela donne un polar prenant. L’autrice ne nous donne pas de grosses ficelles. J’ai été assez surprise par la fin. Il y a un peu de romance mais pas lourde. Dans ce contexte, elle passe en arrière-plan mais sert vraiment l’intrigue. Et surtout, et bien, on voyage littéralement dans la Corée du XVeme siècle. On en apprend plus sur l’administration, sur l’univers assez codifié qui y est présent, on sent très vite qu’il y a beaucoup d’intrigues politiques et surtout, on en apprend sur les métiers de l’époque et sur le contexte social et politique.

    Et en fait, quand on regarde bien, Par une Nuit claire peut totalement avoir sa place dans toutes les réécritures féminines de l’histoire occidentale. Vous aurez en plus l’avantage que l’autrice ne prend pas comme beaucoup de nos contemporaines des mythes assez connus. Ici, on découvre. C’est frais et en prime, on se cultive. Et ça, j’aime bien !

    Que lire après Une nuit claire ?

  • chemin de randonnée avec dessus la couverture d'Une vie de Saint de Christophe Siébert

    Titre : Une vie de Saint

    Auteur : Christophe Siébert

    Maison d’édition : Au Diable Vauvert

    Genre : Horreur

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    On a les potes qu’on mérite, comme je le dis souvent. J’avais lu par erreur un livre que je pensais être de la Fantasy et qui, en réalité, racontait l’histoire d’une légion allemande dont les membres avaient déserté et qui ont été réintégrés de force dans l’Allemagne nazie. Je vous avouerai que c’était dur de présenter le livre et, en riant, cette connaissance me tend Une vie de Saint de Christophe Siébert, publié Au Diable Vauvert, en me disant ce slogan magique : « Dans ce livre, il n’y a pas de nazis ». Alors oui, effectivement, puisque Une Vie de Saint retrace la vie de Nikolaï le Svatoj dans un pays imaginaire appelé Mertvecgorod et que ce NiKolaî, c’est une réécriture de la vie de Raspoutine. Une vie de Saint n’est pas un one shot mais fait partie d’un cycle. Cela dit, vous pouvez totalement le lire de manière indépendante. Par contre, vous devez être prévenus, le style d’écriture est violent et cru. Hasard de mon calendrier de lecture, j’ai entamé joyeusement une gastro en commençant le livre. Je vous laisse m’imaginer recroquevillée dans le canapé, découvrant le style de Christophe Siégert en courant comme une dératée vers les toilettes assez régulièrement. Et quand on m’a demandé comment était le livre, tout ce que j’ai pu répondre c’est : « Avec du Vogalen, cela passe très bien ». Et ce n’est pas une dépréciation du style de l’auteur ou de l’intrigue, car rien n’est gratuit dans ce monde fictif. Et vous allez voir pourquoi.

    Parce que mon histoire de Vogalen, elle n’est pas si déconnante que cela. Souvent, quand on termine un livre, qu’on le referme, on sait d’emblée plusieurs choses : si on aime l’histoire, le style, si on a passé un bon moment. Eh bien, quand j’ai fermé Une vie de Saint, je n’avais pas de réponse. Et cela ne m’arrive pas si souvent, donc cela m’interpelle. Parce que je ne me suis pas ennuyée, je l’ai lu d’une traite. Alors, oui, il a fallu que je m’accroche parce que l’écriture est acide, on a un regroupement de « témoignages », de documents. En fait, on est à la croisée de plusieurs genres ici : un épisode de 24 heures chrono, un reportage Arte sur un gourou et une biographie. Et tout cela dans un monde franchement pessimiste, violent et cru. C’est cela une vie de Saint avec un ping-pong qui fait allusion assez souvent à d’autres romans du cycle (mais introduit de manière à ce que l’on ne soit pas perdu) et tout cela dans un univers très riche et très bien pensé.

    Des personnages qui nous échappent

    On suit la vie de Nikolaï le Svatoj, à travers différents témoignages et différents documents. Et je vous ai dit tout à l’heure que c’était une réécriture de Raspoutine, et je trouve que c’est le mot juste. Parce que lorsqu’on se penche sur la vie de Grigori Raspoutine, né en janvier 1869 et mort assassiné le 17 septembre 1916 à Petrograd, on ne peut s’empêcher d’y voir des passerelles, des points communs. En effet, Raspoutine était un mystique et un guérisseur russe. Il avait une telle aura qu’il pouvait séduire qui il voulait. Sa réputation grandissant, il fut propulsé à la cour tsariste où la famille le considère comme une espèce de prophète. Ce qui n’est pas du goût de ses ennemis qui le considèrent, lui, comme un charlatan. Il est très difficile de relater en détail de la vie de Raspoutine car c’est un personnage plein d’ombres, de légendes. Et je pense que l’auteur s’est dit : OK ! On va prendre le concept de ce personnage et on va le transposer dans notre époque. Qu’est ce que cela peut donner ? Et bien, cela donne Une vie de Saint : un guérisseur qui devient proche du pouvoir, puis qui devient rockstar, gourou et enfin terroriste et nous on enquête pour démêler le vrai du faux dans la vie de Nikolaï le Svatoj. A-t-il eu réellement des pouvoirs ? On sait pas. Est ce que c’était un roi de la manipulation ? Sûrement ! Croyait il en ce qu’il disait ? Et bien dans une certaine mesure, je le pense vraiment.

    Je pense qu’il croyait vraiment au fait que suite à un coma, il a été sauvé par « La Belle Dame ». Mais est-ce qu’il pensait que ses pouvoirs venaient vraiment de cette figure ? Je pense qu’il a fini par le croire à force de le raconter, en fait. Je pense que son style de vie a favorisé grandement certaines hallucinations. Mais que, en même temps, il y a cette fameuse roche noire du début du roman qui est vraiment malfaisante : un petit ajout de fantastique de la part de l’auteur juste pour nous brouiller les pistes. Je pense aussi que les adeptes du Culte Noir pensaient vraiment qu’ils avaient des pouvoirs. Mais est-ce parce que la fameuse roche était radioactive ou parce qu’elle est vraiment surnaturelle ? J’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’on a un groupe qui est manipulé par une personne, Maria, qui a été l’élève de Nikolaï et qui avait soif de pouvoir.

    Je pense que les personnes qui tournent autour de Nikolaï sont pour la plupart des marginaux, des malades, des désespérés et que, lui, avait tout compris. En les guérissant ou en les persuadant de les avoir guéris, il s’est propulsé en haut de la société au final. Parce qu’il avait la voix du peuple alors que Maria, elle, avait choisi de manipuler la haute société. Je pense que ces deux personnes étaient tellement anonymes au début que les journalistes n’arriveront jamais à retracer leurs parcours car l’histoire et la légende se mêlent. C’est du bouche à oreille en fait.

    Et ça est souligné par les thèmes du livre qui montrent une société décadente


    On est dans la ville de Mertvecgorod, une espèce de ville cauchemar. Elle est censée être située entre la Russie et l’Ukraine, née de l’effondrement de l’URSS. Cela donne un État complètement gangrené par la corruption, l’illégalité et surtout c’est une ville ultra polluée. C’est clairement un état des lieux de certaines villes soviétiques après le démantèlement de l’URSS. On a enlevé ce régime mais les anciennes personnes sont toujours là, s’accrochant au pouvoir. Et les habitants n’ont pas beaucoup d’espoir parce que leur taux d’acceptabilité est bien haut, entraîné par des années d’injustice. Et puis, cette ville a un système très oppressif. Tout le monde peut dénoncer tout le monde ici sans problème. C’est dans ce contexte de dictature déguisée, dont les membres sont orientés par les membres du Culte noir, que vient Nikolaï qui lui s’occupe des gens, tout simplement.

    Et c’est en cela qu’il est dangereux. Non seulement pour les personnes au pouvoir, et bien Nikolaï représente une menace car la population les suit. Mais c’est aussi une menace quelque part pour les marginaux, car il va les emmener un peu n’importe où. Parce que dans cette ville, on n’a plus à faire avec des marginaux et des exclus. Et on voit bien tous les mécanismes qui font que personne ne va pouvoir s’en sortir. Tout est fait pour que tout le monde reste à sa place. Même les choses qui pourraient donner de l’espoir, comme la religion, ici avec l’image de la Belle dame, sont dans cette histoire complètement salies, perverties.

    Enfin, la violence, le gore, le sexe, la corruption sont absolument partout. Il n’y a rien de beau, réellement, dans ce monde. Les politiques sont corrompus, cela, vous l’avez bien compris. Mais les hommes d’Église le sont aussi. Et enfin, même les « miracles » sont détournés. La vraie question que pose l’auteur, selon moi, c’est celle-ci : peut-on vraiment être saint dans un monde si pourri ? Et si l’on considère que oui, et bien, est-ce bien l’image de Nikolaï qui est celle d’un saint ? Voilà qui est intéressant

    Et tout ceci est mis en valeur par le style de Christophe Siébert

    Les idées sont là, mais pour que ce roman dépasse un peu le côté gore, pour que ce roman nous happe, dépasse le fait qu’il soit très dur à lire. Je le rappelle, parfois, je fermais le livre en me demandant tout de même ce que j’étais en train de lire. Et ce n’était pas entièrement une question de gastro. Eh bien, c’est le job de l’auteur, ça. Et en y réfléchissant, je me suis demandée quand j’avais retrouvé cette sensation dans la lecture.

    Eh bien, la dernière fois que j’ai vécu cela, je veux dire : le nœud dans le ventre, ce sentiment que je ne pourrai pas continuer ma lecture mais que je poursuis quand même. Eh bien, c’était dans La Terre de Émile Zola. Ce que fait Christophe Siébert, c’est cela : du naturalisme mais poussé à l’extrême. L’auteur va analyser toute la société et la décrire sans fard. Et pour pousser le curseur encore plus loin, il prend une ville dans un monde un peu alternatif qui est Mertvecgorod. On y voit une vision ultra lucide de la misère sociale, dans le sens où la pauvreté n’est pas un problème individuel mais c’est nourri par le système. Par contre, il existe toujours un certain système d’entraide dans les communautés marginales. Par contre, et bien accrochez-vous parce que tout est sans filtre. Si vous êtes rebutés par des scènes de sexe, de violence, de gore, de drogue régulièrement dans vos pages, trouvez des résumés. Tout simplement.

    Mervetgorod, c’est la représentation de systèmes politiques et économiques complètement gangrénés par le capitalisme et ouvrez les yeux, c’est ce vers quoi on tend. On a une grosse montée de la corruption, des personnes puissantes qui peuvent se permettre tout et n’importe quoi, des forces de l’ordre qui sont plus une menace qu’un moyen de protection pour le peuple. Une justice à deux vitesses, un système social inégalitaire. L’identité nationale est un outil de contrôle idéologique parce qu’en vrai, les politiques n’ont aucun attachement à leur pays.

    L’auteur a une vision assez lucide sur la nature humaine en fait et c’est ce miroir qu’il nous tend. C’est tout sauf agréable à regarder, on ne va pas se cacher. Et en utilisant un peu ce système de reportage que l’on voit dans ce roman, ce début un peu à la 24 heures chronos, et bien cela nous ancre cette histoire dans le réel en fait.

    Et est-ce que cela marche ?

    Bien sûr. On a là un bon exemple que le roman punk, cela fonctionne. On a cet effet waouw. Je l’ai lu il y a déjà quelques mois et je ne vais pas vous mentir. Le plus dur, ce n’est pas de le lire, ce n’est pas de l’aimer. C’est d’en parler avec justesse. Il faut soutenir ce genre de littérature parce qu’on y allie à la fois les idées et le style d’écriture. C’est un peu le genre de recommandations qu’on se donne sous le manteau. Qu’on donne avec tous les trigger warning possibles en disant mais : « tu verras. Ce livre va te changer ». Christophe Siébert s’amuse à nous distribuer ses idées comme des coups de poing et nous, on encaisse, tout simplement.

    Alors, que lire après ?

    • La Terre d’Émile Zola. Oui, je sais, proposer un classique alors qu’on a affaire à un livre si moderne. Eh bien oui, moi aussi j’ose. Mais j’ai eu vraiment cet aspect avant/après.
    • Utopies réalistes de Rutger Bregman. Et oui, vous pourrez dire que j’ai pété un plomb, mais si vous voulez comprendre les mécanismes de la pauvreté institutionnelle, et bien ce livre va vous le donner.
    • Enfin, Moloch de Thierry Jonquet pour la plongée dans les côtés les plus noirs de l’âme humaine. Si jamais il vous restait un peu d’espoir en l’humanité ;)

  • Paysage de promenade avec au dessus la couverture du livre : Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson

    Titre : Chroniques des années noires

    Auteur : Kim Stanley Robinson

    Maison d’édition : Pocket

    Traducteurices : David Camus, Dominique Haas

    Genre : Science- Fiction

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    Je discutais livre avec une copine et elle me dit qu’elle compte lire les Chroniques des Années noires de Kim Stanley Robinson en me disant que c’était une uchronie. Pour celleux qui me connaissent, vous savez déjà que j’étais emballée. Mais elle est allée plus loin en me disant : Imagine que la Peste Noire a totalement éradiqué ou presque les Européens. Qu’est-ce qui va se passer ? À ce moment-là, j’étais en train de chercher la référence comme une petite folle et tout faire pour me procurer ce livre afin de le lire très rapidement, tout en me disant que : Hey ! L’auteur me dit quelque chose !

    Tu m’étonnes que Kim Stanley Robinson, cela me dit quelque chose ! Il est né le 23 mars 1952 à Waukeban, en Illinois, et c’est un auteur incontournable de Science-Fiction. Mais si, vous en avez entendu un peu parler, j’en suis sûre. La trilogie Martienne par exemple : Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue dans les années 90. Plus récemment, il a écrit Aurora en 2015 où il réfléchit sur les limites du voyage interstellaire, mais aussi New York 2140 qui est une anticipation climatique sur une métropole et le Ministère du Futur en 2020 qui parle toujours de la crise climatique. Ce qu’il aime, Kim Stanley Robinson, c’est parler de politique, de sciences qui élèvent les gens, il aime réfléchir aussi sur notre rapport à l’Histoire, comme on le voit dans ce livre, et il aime parler et réfléchir sur l’écologie. Un homme bien quoi. Lisez du Kim Stanley Robinson.

    Et les Chroniques des Années noires, c’est exactement comme m’a dit ma copine : on a 700 pages de réflexions et de spéculations qui repensent le monde entier sans le monde Occident Chrétien. Et spoiler alert, le monde s’en sort ! Et surtout, il nous fait cela du XIVe siècle à nos jours. Pour pouvoir suivre une civilisation dans le temps, on va suivre des âmes pendant leur processus de réincarnation. Et chaque chapitre se focalise sur une époque différente de cette histoire alternative. Et ce concept est incroyable parce que c’est un concept que j’aime bien, autant l’avouer. Mais je vais surtout vous l’expliquer.

    Une approche narrative différente.

    J’ai déjà suivi des sagas qui se déroulent pendant des millénaires ou des années. Pour cela, on a le choix entre plusieurs hypothèses. On peut suivre une famille mais il faut avouer que cela tue un peu le suspense car la dynastie ne peut pas s’éteindre. Mais c’est un peu ce que les personnes font quand ils gèrent ce genre de sagas parce que les lecteurices aiment plutôt bien suivre des personnes.

    On a le cas Fondation d’Isaac Asimov qui lui va changer de personnages dans chacun de ses tomes. Mais on sait qu’il y a des changements d’époque, notamment parce qu’il y a une petite introduction qui nous parle de la planète et de l’époque en question. C’est d’ailleurs une difficulté pour les calleux qui veulent l’adapter. Car quand on regarde la série Fondation (disponible sur Apple TV si jamais), on voit que les scénaristes ont utilisé trois personnages permanents : Hari Seldon, le scientifique principal et fondateur de la Fondation, est devenu une sorte d’intelligence artificielle issue de la copie de sa mémoire puisque c’est ce qu’il est dans le livre, mais surtout, cela permet d’avoir une sorte de guide. Mais dans la série, on a transformé deux personnages principaux en des sortes de personnages immortels : la disciple de Hari Selton qui voyage souvent et qui entre en stase, mais aussi l’Empereur qui devient un clone de lui même à chaque fois.

    Et puis on a Kim Stanley Robinson qui dit que, puisqu’on est dans un monde où le catholicisme a disparu, cela nous laisse le champ libre pour les réincarnations. Ainsi, on a quatre archétypes de personnages que l’on va s’amuser à retrouver dans tous les chapitres et même qu’il nous donne des indices puisque son prénom commence toujours par la même lettre. On a K qui est souvent le sceptique de la bande, le chercheur, celui qui questionne. B, lui est plus impulsif. C’est un peu l’âme guerrière qui va se mêler de politique. Il est la voix la plus douce : c’est le conciliateur qui va tenter à chaque fois de tempérer et d’harmoniser nos personnages. S, c’est l’élément perturbateur, le chaotique du groupe, celui qui va enclencher des révolutions.

    Chacun de ses personnages a une vie propre. Personne ne se reconnaît au début. Mais par la force des choses, ils se retrouvent. On ne sait jamais s’ils sont des hommes ou des femmes. On ne connaît jamais leur importance non plus dans l’Histoire, car on couvre vraiment toutes les strates sociales. Mais à chaque fois, ils vont faire ce petit truc qui fait qu’on voit le mouvement historique en cours. Chaque vie va contribuer à un récit global.

    On n’est donc pas du tout sur un roman à intrigues. On n’est pas sur un roman avec des héros et des héroïnes. On est sur une fresque historique et philosophique. On lit de l’histoire alternative romancée. Ce qui fait que si on n’a juste envie de suivre la trame, c’est OK et vous passerez un bon moment. Quant aux amateurices d’Histoire, vous vous amuserez évidemment à faire des tonnes de théories, de comparaisons et de recontextualisations. Pour celleux qui se posent la question, je me suis, bien entendu, éclatée avec la chronologie.

    Les thèmes abordés dans ce livre sont universels

    Il y a un exercice que j’aime beaucoup faire en lisant quand je peux des autrices de différents continents, c’est de ne plus m’occidentalo-centrer. Et c’est un exercice assez difficile parce que nous sommes dans une culture européenne et je dirais même plus catholique. C’est un monde qui nous a façonnés. Alors voir un auteur américain blanc qui fait l’effort de changer totalement le curseur sans forcément prendre parti (si, bien sûr, un peu quand même car personne n’est neutre entièrement). Alors voir que sans les Européens et sans la religion catholique, et bien le monde roule quand même, les amis. Eh bien cela nous remet un peu à notre place. Cela montre qu’il n’y a pas de civilisation « supérieure » ou de mode de pensée plus évolué. Chacun fait à son rythme et c’est en fait le progrès technologique et la manière dont on l’appréhende qui nous fait évoluer. C’est l’Humain, tout simplement.

    Et puis j’aime bien le fait qu’il y ait ce système de réincarnation. Cela montre que nous ne sommes pas si importants, si essentiels en tant qu’individualité. On a tendance à oublier que l’être humain est un animal social et qu’il ne peut évoluer que grâce à un mouvement de groupe. Il peut régresser aussi. Et bien entendu qu’un individu peut influer sur un groupe entier. On le voit bien dans notre monde actuel. Mais le groupe peut tout aussi bien décider d’ignorer une influence négative et continuer à évoluer dans le « bon sens ». Mais parfois, c’est le contexte, qu’il soit social, politique, culturel voire même écologique, qui fait que le monde évolue dans tel ou tel sens.

    C’est pour cela que le savoir, les sciences sont importants. Parce que pour comprendre le monde, il faut chercher, confronter les points de vue et surtout rester curieux des autres influences. Il n’y a pas de meilleur courant de pensée. Il faut juste vérifier et expérimenter pour savoir si cela fonctionne ou pas. Et les meilleures idées ne prendront peut-être pas parce que le contexte politique, économique et social ne le permet pas. Dans tous les cas, le progrès moral est possible. Et surtout, il ne faut jamais renoncer aux utopies car ce sont elles qui font avancer le monde, le progrès.

    C’est de tout cela que traite ce livre en explorant les découvertes, les progrès technologiques mais aussi les guerres. Au travers de ces diverses réincarnations, on s’interroge aussi sur la mémoire collective, l’oubli parfois mais aussi la reconstruction après divers traumatismes.

    Les Chroniques des années noires, un livre parfait ?

    Ce livre avait été très bien reçu par les critiques, je vous rassure. Car le contenu est incroyable. L’auteur a fait un travail de dingue. Il a été d’ailleurs finaliste du Prix Arthur C. Clarke en 2003 et les universitaires l’apprécient beaucoup. Les amateurs de Science-Fiction dite cérébrale aussi, d’ailleurs. Et j’en fais partie, donc autant vous dire que j’ai apprécié toutes les pages.

    Mais on ne va pas se leurrer entièrement. Ce n’est pas un livre parfait pour tout le monde. Et même pour moi. Déjà, le fait qu’il n’y ait pas de personnages hyper fouillés car ce sont des archétypes de personnalité. Leur histoire, leur chemin de vie n’est pas si importante en fait. Et je sais que beaucoup n’apprécieront pas ce type de récits car la norme est bien d’avoir un héros ou une héroïne assez classique.

    Il y a aussi quelques longueurs. On sent parfois que l’auteur s’interroge, tâtonne un peu sur certaines idées et sur certaines périodes historiques. J’avoue que parfois, je me demandais où l’auteur voulait aller. Un peu comme dans un Stephen King où vous vous dites que l’auteur ne sait pas vraiment écrire une fin et s’arrêter au bon moment. Pour ma part, c’est totalement OK car je laisse mûrir le récit dans mon esprit et il continue son chemin. Tout simplement.

    Pour moi, c’est un livre à interrogations. Un livre fait de curiosités car on se pose de bonnes questions en lisant Chroniques des Années noires. On se remet en cause soi-même et on remet en cause la période dans laquelle on vit. C’est un roman pour prendre du recul, tout simplement.

    Alors, que lire après Chroniques des Années noires de Kim Stanley Robinson ?

    Excellente question !

    • La première uchronie qui me vient et qui a extrêmement bien fonctionné, que ce soit en livre ou en série, c’est Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. On imagine un monde où l’Allemagne nazie a gagné la guerre et on voit ce qui se passe au niveau géopolitique
    • J’adore l’espace et même si Chronique des Années noires n’en parle pas du tout, on va en ajouter un petit peu avec Voyage de Stephen Baxter. Pour moi, c’est sûrement l’uchronie qui a en partie inspiré la Série For All Mankind que je vous conseille. Et en gros, c’est de se demander : et si les Américains avaient continué la conquête spatiale pour aller sur Mars ? Qu’est-ce que cela implique pour le progrès technologique, mais aussi les forces politiques en cours.
    • Et parce que je ne peux pas vous laisser sans une uchronie écrite par une femme incroyable, je vous redirigerai sur Le Cercle de Farthing de Joe Walton. On reste sur l’Angleterre avec un meurtre en 1949. Le Royaume Uni avait signé une paix avec le Troisième Reich et tout dans ce meurtre désigne un membre de la communité juive. Et on voit les conséquences de tout cela au travers de l’enquête. Ce roman est le premier de la trilogie de Subtil changement.
  • Chemin de randonnée. Dessus, la couverture de la Cité des marches de Robert Jackson Bennett

    Titre : La cité des marches

    Auteur : Robert Jackson Bennet

    Saga : Les Cités divines

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Albin Michel

    Traductrice : Laurent Philibert-Caillat

    Illustrateur : Didier Graffet

    Genre : Fantasy

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    Robert Jakson Bennett, je l’ai découvert grâce à sa trilogie Les Maîtres Enlumineurs qui a été une claque. Et le plaisir en avait été décuplé parce que je l’ai lu en duo avec ma fille. Et notre enjeu avait été de trouver une autre lecture commune à la hauteur. Heureusement pour nous, les hasards de la traduction ont fait que la nouvelle trilogie de l’auteur : les Cités divines, commençait à sortir. Et c’est ainsi que nous nous sommes embarquées dans la Cité des marches, le premier tome, paru chez Albin Michel. Et qu’est-ce que cela raconte ? On est sur la ville de Belikov, une cité qui est entièrement régie par des divinités. Sauf qu’il y a eu un événement que l’on nomme le Vacillement et les dieux ont disparu. Cela a complètement brisé la cité qui est entrée sous la houlette de l’Empire de Saypur, un empire laïc qui interdit toute religion. Un historien saypurien est assassiné et pour enquêter sur ce meurtre, c’est une espionne se faisant passer pour une diplomate qui arrive : Shara Thivani. On suivra son enquête. Mais est-ce que cette histoire est de la même qualité que les Maîtres enlumineurs ? Tout à fait ! Sous un angle et un univers totalement différent, on retrouve tous les ingrédients qui font que l’auteur nous offre des sagas de qualité avec autant de réflexions que d’amusements !

    Une cité dont on a effacé l’Histoire

    Dans la Cité des Marches, on découvre Boulikov qui est une cité autrefois magnifique mais qui est maintenant occupée par Saypur. Déjà, nous sommes surpris car ce n’est pas du tout la dynamique habituelle que l’on retrouve dans un roman de fantasy. On n’est pas sur une nation coloniale qui domine un empire barbare ou magique. Saypur est une ancienne colonie dont on a vaincu les divinités. On pourrait croire que c’est pour une nation égalitaire et affranchie de toute type de domination. Mais non. Il reproduit exactement la même chose. Mais en retirant la foi religieuse, parce que Saypur se veut être une nation laïque et rationnelle. Donc, pour retirer les « mauvaises habitudes » des cités divines, elle interdit toute représentation religieuse et tout objet magique est parqué dans un entrepôt. Saypur pratique ici une forme de colonialisme moral et culturel et on a déjà vu cela, provoqué par le colonialisme européen. En le transposant dans un univers moderne, on mesure plus les impacts. Cela devient tangible. Et avec le côté divin de la cité, on voit les conséquences directes et matérielles de cet effacement de la mémoire collective : des bâtiments perdent leurs portes, des escaliers mènent nulle part. La population est silencieuse

    Et pourtant, la mémoire est toujours là

    Et pourtant, même si les dieux sont tués, ils sont encore présents. Au tout début du roman, on a un procès sur une enseigne de commerce qui utilise un visuel divin. Cela montre que peu importe la répression, on garde en nous une certaine mémoire collective, une certaine culture. Je vous donne un exemple. En 1789, plus d’un quart de la population française ne comprenait pas le français. Le 25 mai 1794, l’Abbée Grégoire recense plus de 35 patois différents et cela le contrariait beaucoup. C’est en 1870 que la langue française seule est imposée. Et pourtant, presque 200 ans plus tard, certains patois, ou langues régionales, sont toujours là. Certains panneaux de villes sont traduits. L’auteur nous montre via Saypur que, quoi qu’on fasse, il restera toujours un petit bout du passé, qu’il fait toujours partie de notre identité, peu importe si l’Histoire a été réécrite. Il montre aussi que nos villes sont aussi le reflet de notre histoire. Si on l’efface, elle perd de son essence. Dans Bulikov, des miracles persistent : il y a des passages qui mènent dans d’autres lieux, par exemple.

    L’enquête comme outil de révélation

    Et pour rechercher un peu ce passé auquel nous, lecteur, on n’a pas accès, Robert Jackson Bennett décide de prendre le biais de l’enquête policière. Parce que si on est dans un roman de fantasy, ce qu’on lit, c’est bien un roman policier ! Un historien qui étudie des objets divins a été assassiné. Est-ce parce qu’il avait des ennemis ou est-ce à cause du sujet qu’il étudie ? Et Shara, elle doit enquêter sur ce sujet alors qu’elle vient du monde colonisateur. Donc, en plus, elle n’a pas les codes, ce qui va nous permettre à nous de gratter la surface petit à petit et comprendre ce qui ne va pas avec ce système. Comment sont morts les dieux ? Quels ont été les impacts sur cette population et comment elle réagit ? Bulikov est-elle réellement soumise à Saypur ? Quelles sont ses attentes pour le futur ? Comment découvrir la. Vérité dans un monde régi par la censure et le mensonge d’État car oui, Saypur a totalement réécri cette histoire. On ne sait pas ce qui s’est réellement passé ! Quel secret cet historien a-t-il bien pu déteniir pour que cela lui coûte la vie ?

    Attention, Spoiler possible : des personanges forts

    Et pour nous délivrer tout cela, Robert Jackson Bennett nous donne des personnages bien fouillés. Attention, ce que je vous raconterai ici peut vous spoiler un peu.

    Shara Thivani est notre protagoniste principale. On sait que c’est une espionne, mais aussi qu’elle se fait passer pour une diplomate. Sa tante fait partie du gouvernement Saypurien, ce qu’elle cache. Et surtout, c’est une descendante du Kaj, le fameux héros qui a tué les divinités. C’est une femme discrète, observatrice, intellectuelle mais assez têtue. Elle aime chercher la vérité. C’est une femme de convictions, assez dure mais constamment tiraillée entre sa loyauté, la raison d’État aussi et la vérité historique. Elle incarne un peu cette ambiguïté post-coloniale : elle veut comprendre, parfois même réparer, mais sans enlever l’hégémonie de Saypur.

    En face d’elle, notre auteur nous colle Vohannes Votrov, un homme influent qui a étudié à Saypur, là où il a rencontré Shara et où il a eu une liaison avec elle. Il veut que son pays retrouve sa gloire d’antan et qu’il puisse de nouveau briller, mais Saypur le brime économiquement : ils ont des quotas de production, des taxes supplémentaires, par exemple. Quand il parle de sa culture, on le qualifie d’exotique et il a subi de la xénophobie tout au long de sa vie.

    Pour seconder Shara, on a Sigrud. C’est un garde du corps qu’on pense être simple et violent. Et pourtant, il était un prince dans son pays et il a perdu toute sa famille à la guerre. C’est un exilé qui ne trouve pas sa place.

    Et sur place, on a la magnifique Turyin Mulaghesh, une ancienne militaire qui a été catapultée à Bulikov. Elle n’a pas envie d’être là et la population n’a pas non plus envie qu’elle soit là. Et pourtant, elle fera sou maximum pour protéger les gens .

    En vrai, c’est de la Fantasy Politique

    C’est bon, vous pouvez rouvrir les yeux. Avec tous ces éléments, on a, pour un premier tome, un univers de fantasy extrêmement construit, une enquête policière assez fournie, des personnages profonds et cela donne un très bon roman de fantasy politique. Car c’est de cela qu’on va traiter au final, de politique, d’événements majeurs, de situations explosives. Et cela rend ce roman très actuel, au fond car on va parler de censure, de réécriture de l’Histoire et de mémoire. Je pensais que le fait qu’on parle beaucoup de religion allait appesantir ce roman, mais pas du tout. Ce n’est qu’un prétexte. Et au final, quand on regarde autour de nous, c’est une thématique encore bien présente dans notre quotidien. Cela présage une suite tout aussi ambitieuse. Et l’auteur s’est vraiment bien renouvelé d’une trilogie à l’autre. Ah j’oubliais ! Vous risquez de beaucoup rire en lisant la Cité des marches.

    Que lire si on a aimé la Cité des marches ? Très bonne question .

  • La guilde des queues de chats morts
    Paysage de plage avec la couverture du livre : La Guilde des Queues de chats mort de P. Djèli Clark

    Titre : La Guilde des queues de chats morts

    Auteur : P. Djèli Clark

    Maison d’édition : L’Atalante

    Traductrice : Mathilde Montier

    Illustrateur : Benjamin Carré

    Genre : Fantasy

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    Le Printemps 2025 ne pouvait être qu’une bonne saison car un rayon de soleil livresque était paru. L’Atalante a, en effet, sorti sa traduction du dernier roman court de P. Djèli Clark et c’est ainsi que j’ai sautillé littéralement de joie en rentrant chez moi dans le métro : Je tenais entre mes mains La Guilde des Queues de Chats Morts, après avoir passé une soirée à rire et discuter de mes lectures ainsi que de celles du comité de lecture de la Librairie les 4 chemins à Lille. Et si même les morts-vivants avaient à la fois de l’humour et une conscience ? C’est comme cela que l’auteur a décidé de me faire passer une excellente soirée à Tal Abisi, une ville avec ses contrats magiques et ses divinités que l’on peut invoquer pour rétablir des injustices.

    Nous sommes à Tal Abisi, en plein trois jours de festival célébrant les trois jours de marche pour défaire le Roi Horloger. Nous, on suit Eveen qui récupère son dernier contrat d’expédition auprès de Fenris. Eveen, c’est une assassine et c’est une morte vivante. Sauf que sa cible, elle lui ressemble un peu trop. Comment respecter un contrat sans se tuer soi- même ?

    Eveen, c’est une femme dont on ne sait rien et cela de par sa nature. Tout ce qu’on sait, c’est que de son vivant, elle a signé un contrat post mortem, ce qui fait qu’elle a été engagée pendant un certain nombre d’années. Pour cela, la Guilde des assassins l’a ressuscitée et elle effectue des contrats d’assassinat. Sauf que, dans ce contrat, on perd la mémoire, la plupart des sensations comme le goût, mais aussi la liberté.

    La question est : que reste-t-il de nous quand on n’a plus de souvenirs ? On pourrait voir Eveen comme une sorte de coquille vide, une enveloppe charnelle sans âmes, une esclave asservie par une déesse, par une guilde. Elle se sent étrangère à la liesse populaire qui fête trois jours de Carnaval. Et pourtant, durant moins de 200 pages, on découvre une femme incroyable. Elle se trouve en testant des activités.. Elle tente d’établir des relations, même si elle a du mal avec ses collègues de boulot ou les gens de son quartier. Eveen, elle a aussi une boussole morale, même si elle lui est propre. Et quand elle fait un choix, elle l’assume et elle est prête à faire des sacrifices importants pour eux. Elle a gagné le respect, l’amitié, l’amour et l’admiration de certain.es. Elle s’est construite sa propre famille. Eveen, elle nous montre que l’identité, ce n’est pas que notre passé, ce sont nos choix dans des moments difficiles.

    En parlant de mémoire, il y’a aussi ce carnaval qui nous montre comment on utilise nos fêtes historiques. Cela m’a donné envie de rechercher un peu à quoi correspondent les différentes fêtes. Cela m’a permis d’avoir un autre regard sur différents événements, comment on peut les tordre parfois aussi au fil des ans. La mémoire n’est pas fixe, que ce soit la nôtre ou la mémoire collective. Elle est mouvante, elle est vivante.

    Autre chose que j’aime particulièrement dans l’univers de P. Djèli Clark, c’est le traitement des divinités. Je dois dire que j’adore voir le traitement qu’il leur fait. Dans beaucoup de romans de fantasy, on a souvent des divinités inaccessibles. Je veux dire, nos héros et héroïnes se coupent en quatre pour elles, sacrifient tout pour elles, font même parfois des choses horribles pour elles et elles n’ont même pas un message de remerciement, un coup de fil, un bouquet de fleurs, que sais-je ? Notre relation aux divinités doit-elle être unilatérale ?

    Eh bien pas ici, croyez-moi. Alors, dans la Guilde des queues de chats morts, on ne voit que celle qui nous intéresse : Aeril, la matrone des assassins. Et ce n’est pas une divinité bienveillante ou omnisciente. Elle a son petit caractère, si vous voyez ce que je veux dire. Elle n’est pas impartiale non plus et surtout, elle a un ego surdimensionné. Et pourtant, je préfère vivre dans un monde avec ce genre de divinités car, au moins, une interaction est possible. Et ce n’est que mon avis, bien entendu. Mais ce que Clark fait en rendant Aeril accessible comme cela, il la transforme presque en un contre-pouvoir. Elle en devient un régulateur.

    Et par ce truchement aussi, on se rend compte qu’en fait, de Tal Abisi, on ne connaît vraiment que le point de vue populaire. . Quand on y réfléchit bien, on a le point de vue d’Eveen, une tueuse à gages avec ses clients, son quartier, sa déesse, ses amis. Demandez-moi comment est gérée la ville et je serai incapable de vous dire si des lois sont votées ou comment fonctionne la justice. Et ce roman n’a pas non plus cette vocation. Mais l’année prochaine, l’auteur pourrait écrire un autre roman prenant place dans Tal Abisi et en prenant une autre partie de la population et bien, non seulement je m’y retrouverai mais j’aurai une toute autre vision de cette ville. Amusant, non ?

    Surtout que je sais exactement dans quelle partie sociale de la ville où je me trouve par le ton employé. C’est celui d’Eveen, une personne totalement détachée des autres et déracinée puisqu’elle a perdu la mémoire. C’est un humour noir, un langage populaire, direct. Des échanges semblent absurdes car tout le monde ne partage pas les mêmes codes sociaux. C’est aussi pour cela que le roman est court, en dehors du fait que cela semble être un des formats préférés de l’auteur, mais c’est parce que le temps de cette histoire est bref et qu’elle est bourrée d’action. Cela contribue à nous emmener dans une espèce de tourbillon d’émotions fortes.

    Et cela fonctionne. On ne s’attarde pas sur les raisons qui animent Eveen car elle n’a pas de mémoire, pas de barrières sociales, c’est une femme d’apparence solitaire. On peut donc se concentrer sur l’action et l’intrigue. Et on n’a pas besoin de plus pour comprendre les enjeux de ce roman : l’auteur nous parle de justice, de mémoire, de famille d’adoption, de choix. Nous montre que même sans mémoire, on peut avancer et se forger sa propre éthique. Plutôt pas mal pour un roman court, non ?

    Alors, que dire de ce roman ? Est-ce qu’il aurait mérité quelques dizaines de pages en plus ? Eh bien non, car, selon moi, l’auteur a donné toutes les billes qu’il fallait, en fait, pour que ces pages naissent dans notre esprit. Tal Abisi est parfaite parce qu’on a une vision parcellaire de cette ville. Peut-être qu’on y reviendra. Peut-être non. Mais c’était un beau voyage.

    Que lire d’autre si on a aimé La Guilde des queues de chats morts de P. Djèli Clark ?

    • Du même auteur, je vous conseillerai Maitre des Djinns car le système de magie et l’époque sont différents. Mais c’est aussi un roman qui n’est pas court. Vous pourrez savoir dans quel format vous préférez l’auteur.
    • Noon du Soleil Noir de L. L. Kloetzer pour la manière de voir la ville et son histoire. Pour Noon, ce nécromancien qui n’agit pas comme on pourrait l’imaginer.
    • La saga du Dernier Apprenti Sorcier de Ben Aaronovitch. Parce que les divinités y sont aussi accessibles ici que dans l’univers de P. Djèli Clark
  • La migration annuelle des nuages de Premee Mohamed

    Titre : La migration annuelle des nuages

    Auteur : Premee Mohamed

    Saga : La migration annuelle des nuages

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : L’Atalante

    Traductrice : Marie Surgers

    Genre : Science-Fiction

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    Parfois, on entre dans une librairie (la mienne, c’est la Librairie les 4 Chemins à Lille) et vous connaissez suffisamment votre libraire pour lui dire : « Je me suis foirée dans un Club de lecture. C’est dans deux jours. Le thème est : Titre ! C’est moi qui l’ai choisi en plus ! Tu as de quoi lire pour presque une heure ? C’est urgent. » Et surtout, non seulement cela le fait rire, mais il tend un livre sans hésitation, je paie en vitesse et hop hop hop je cours vers le métro.

    Ce livre, c’était la migration annuelle des nuages de Premee Mohamed et paru chez l’Atalante. Non seulement je l’ai lu pendant mon temps de trajet, mais qui plus est, j’ai eu suffisamment de matière pour faire une super review sur Choixpitre. Et oui, si vous vous posez la question, j’ai déjà lu le deuxième tome : Ce qui se dit par la montagne, mais vous en entendrez parler une autre fois.

    D’ailleurs, le club de lecture, c’est par là

    Et la Migration annuelle des nuages, ça raconte quoi ? On est dans un monde post-apocalyptique et dans une petite communauté très soudée. Dans ce monde, Reid reçoit une lettre d’admission à l’université, une chance incroyable pour elle. Premier problème : est-ce que l’université en question existe ? Deuxième problème : Comment la communauté fera sans elle, car tout le monde est indispensable ? Troisième problème : Elle a inoculé un parasite qui lentement la ronge. A-t-elle le droit de prendre cette chance ?

    Le premier truc marquant avec ce livre, c’est le côté extrêmement réaliste de cet univers post-apocalyptique. On sait que le climat a changé. On sait aussi que le monde d’avant n’existe plus parce qu’il n’y a plus de moyens de communication modernes comme Internet, tout simplement. Les livres sont extrêmement rares parce qu’ils ont servi de combustible, tout simplement. On ne sait plus non plus comment utiliser l’ancienne technologie, comme l’électricité. Les gens se retrouvent dans de petites communautés comme ici avec Reid, où les gens se sont regroupés dans un ancien laboratoire. En dehors, c’est très dangereux car on retrouve des gens isolés, mais aussi, il y a les porteurs de parasites.

    Ce parasite, d’ailleurs, qu’est-ce que c’est ? C’est un champignon qui se greffe sur notre système nerveux et qui prend certaines décisions pour nous. D’ailleurs, on retrouve ce fameux champignon dans la nature. C’est le Cordyceps. C’est un champignon dont les spores poussent les insectes à adopter des comportements erratiques, semblant prendre le contrôle de leurs esprits, et ce jusqu’à leur mort. Et on parle déjà de ce champignon dans la pop culture puisque c’est celui qui transforme les gens en zombie dans The Last of Us.

    Photo d’une fourmie zombie

    Dans ce monde, d’ailleurs, ce parasite peut prendre en main certaines des réactions des personnes et cela les marginalise puisqu’on sous-entend que certaines activités comme la chasse leur sont interdites. Reid, notre héroïne est totalement capable de faire cette activité, plus que l’un de ses amis. Mais, on lui fait bien comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue. Pour elle, c’est une double peine parce que : Elle n’a jamais eu le choix d’être infectée : le système dans lequel est née l’a condamnée dès le départ. Et maintenant, elle doit subir parfois la stigmatisation à cause de sa nature même. Ce petit passage montre comment notre société traite les gens en situation de maladie ou de handicap. Reid incarne ce que vivent beaucoup de personnes atteintes de maladies invisibles ou de handicaps non apparents : on a une société qui doute de ces personnes, qui minimisent leurs souffrances et qui les voient comme un fardeau. En fait, Reid est dans une sorte de zone grise : pas assez malade pour être excusée parce qu’elle bosse à fond pour la communauté, mais pas assez saine pour être totalement acceptée non plus. C’est ce que vivent les personnes atteintes de maladies orphelines ou de handicaps invisibles comme les maladies auto-immunes, les troubles neurologiques ou mentaux et les maladies génétiques rares. Reid doit prouver deux fois plus que les autres qu’elle est capable.

    Et pour en rajouter une couche, dans ce monde, on doute de tout. Car il n’y a plus de moyens de communication. Je vous donne un exemple criant. Reid a lu quelque part que la ville de Paris existe dans un livre. Mais est-ce vrai ? Ce n’est pas si bête ! Elle n’a jamais vu d’images de Paris à la télévision, n’a jamais pu y aller et n’a jamais entendu quelqu’un en parler. Et ça, ce concept de connaissances fondé sur les livres, on le tient d’un super auteur : Umberto Eco. Et ce qu’il dit : c’est qu’on tient une information pour vraie parce qu’on a confiance en la communauté scientifique et qu’on accepte une sorte de division sociale du travail culturel.Donc, pour baser notre savoir, on s’appuie sur des gens spécialisés pour le prouver. Mais que se passe-t-il quand il n’y a plus de scientifiques ? Eh bien, avec ce système, on ne peut plus se baser que sur ce qu’on peut prouver soi-même. Ainsi, dans ce monde, personne ne peut savoir si Paris existe ou pas. De même, personne n’est revenu de l’université qui a donné une lettre d’admission à Reid, donc comment savoir si l’université est réelle ou pas ?


    Ce premier tome va donc se résumer en une seule chose : le choix. Reid va-t-elle partir ou non ? Elle va donc se poser la question de l’existence de cette université et surtout si elle est capable et mérite d’y aller parce qu’elle est atteinte du parasite. Ce dilemme, c’est une réflexion sur le libre arbitre. Et tout le monde a eu ce type de réflexion, y compris et surtout quand on veut faire des études au loin. Si je décide de partir pour changer de métier, ou pour faire des études alors que dans ma famille personne n’a fait d’études supérieures, par exemple, est-ce que j’ai le droit de choisir cette voie ? Qu’est-ce que cela implique, surtout ? Car on appartient toustes à une communauté et il est indéniable qu’on est en circuit fermé. Or, si je pars, je sors de ce cercle. Je peux revenir mais je reviendrai changée. Et si j’ai un handicap donc je doute de mes capacités à accomplir quelque chose, et bien… Est-ce que j’ai le droit de prendre la place ? Plutôt que de la laisser à une personne valide, par exemple ? Ce thème de choix est tout bête, mais il est réellement universel car tout le monde a eu ce genre de choix à faire dans la vie. Et ce choix n’implique pas que nous. Ici, on a aussi le poids de l’avis des autres personnes. Ici, on a le chantage affectif de sa mère qui est terrifiée de laisser partir sa fille. Il y a l’avis de son ami Henryk qui veut l’encourager, mais a totalement conscience qu’il est une ancre pour elle. Enfin, il y a le rejet de certaines personnes de la communauté.

    Et ce qui est super intelligent, c’est qu’en prenant l’avis de cette petite communauté, l’autrice nous montre le monde tel qu’il est devenu. Et elle ne se prive pas pour faire une critique sociale forte et totalement actuelle. Je vous donne les sujets en tentant de vous spoiler le moins possible. Attention, cette cascade est réalisée par une non professionnelle ! Ce qu’on sait de ce parasite, c’est qu’il est arrivé en même temps qu’une autre mesure politique : la suppression du droit à l’IVG parce qu’il y a un moins d’enfants à naître. Le fameux réarmement démographique qu’a tenté de faire passer notre président il y a quelques temps. Eh bien, il y avait possibilité de détecter ce parasite in utero. Or, comme la contraception et l’IVG ont été supprimées, non seulement le virus s’est propagé mais en plus, on a retiré le choix aux femmes de faire ou non des enfants dans un monde aussi difficile. En fait, avec cette décision politique, c’est devenu un cercle vicieux : s’il y a moins de naissances, il y a une espèce de panique politique parce qu’on est toujours dans cette optique de : il faut une augmentation de la population d’un pays. Et si la politique panique, on interdit l’IVG, privilégiant le nombre de naissances à la qualité de vie d’un enfant. Parce que, arrêtez de vous leurrer : les enfants à naître dans ce contexte ne seront pas les privilégiés. Mais plus on a de naissances forcées, dans ce monde, plus on a d’infectés invisibles à la naissance. Ainsi, le parasite se répand sans que personne ne puisse l’arrêter. La société intègre donc une peur latente : qui est vraiment infecté. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, en fait, mais l’autrice, par ce fait, critique de manière assez virulente les politiques répressives sur le contrôle du corps et démontre de manière simple et par la Science-Fiction les conséquences sur le long terme.

    Ce qui est vraiment terrifiant là-dedans, c’est qu’on ne peut plus revenir en arrière sur ces droits réprimés et spoiler alert, dans la vraie vie d’aujourd’hui, c’est pareil. C’est ce qui se passe exactement aux États-Unis aujourd’hui et cela nous pend au nez en France : on habitue les nouvelles générations à vivre avec moins de droits, prétextant que chez les autres, ce serait pire et surtout, on les convainc que c’est tout à fait normal !


    Il y a encore (oui je sais) un autre sujet à développer sur la mémoire. Je vous ai parlé plus tôt que Reid ne pouvait savoir si l’Université existait ou pas. Et qu’en prime, il n’y avait plus de communauté scientifique pour appuyer le savoir collectif. C’est aussi une critique forte de nos moyens de diffusion de l’information, et on parle d’une autrice ici qui est une scientifique, et c’est un sujet que je trouve dans pas mal d’autres livres. Je suis la première fautive, mais quand on cherche une réponse à une question ? Quel est votre premier réflexe ? Aller sur Internet et surtout, vous ne regardez plus les sources pour vérifier ce qui se dit. C’est en partie le phénomène d’Umberto Eco dont je vous parlais plus tôt : on ne fait plus confiance au savoir expérimenté par soi-même mais par le savoir de ce qu’on glane dans les livres et de notre génération : sur Internet. Sauf que lorsqu’on fait une recherche, aucune information n’est vérifiée car c’est celle qui accumule le plus de vues, de clics ou qui paie de la publicité qui est mise en avant. Sauf que ce ne sont pas les informations vérifiées qui sont le plus lues. C’est déjà un premier problème et c’est le véritable enjeu de notre ère d’information. Mais l’autre enjeu est issu de la Loi de Brandolini : pour démontrer qu’une information est fausse, il faut beaucoup plus d’énergie que d’énoncer une fausse information. La meilleure illustration que j’ai sous la main est évidemment Donald Trump. La situation dans ce roman est une réflexion de ce qui arrive quand une société perd son accès au savoir. Cela ne veut pas dire qu’elle ne vivra pas correctement, la communauté de Reid le démontre très bien. Mais elle ne peut pas faire confiance aux informations qui lui arrivent. C’est une petite pique de l’autrice qui montre une société à qui on coupe l’accès libre à l’éducation et qui laisse se propager des fake news jusqu’à ce que la liberté devienne floue. Et c’est exactement ce que l’on vit en ce moment.

    Autre chose, on observe dans les dialogues que les protagonistes utilisent des mots et des expressions sans savoir ni comprendre leurs origines. C’est un phénomène réel : des tournures de phrases survivent dans le temps et dans le langage alors que le contexte disparaît. Regardez un peu vos expressions et dites-moi si vous savez à chaque fois ce qu’elles veulent dire réellement. C’est une réflexion sur l’héritage immatériel : ce que nous laissons aux générations suivantes ne passe pas uniquement par les livres ou les lois, mais aussi par la culture, la langue et les habitudes. Il ne faut pas perdre les petites particularités locales.


    Vous allez me dire : dis donc ? C’est pas mal avec si peu de pages. Oui, et pourtant, comme je vous le disais au début, ce roman ne parle pas de tout cela, c’est juste la toile de fond. Le thème réel de ce roman est le choix. Reid doit-elle partir à l’université… ou pas ? Et c’est cela qui change pas mal car dans la plupart des univers post-apocalyptiques, on se concentre sur l’action, sur la survie immédiate. Or, ici, on survit très bien. Mais on va se concentrer sur le fait de partir ou de rester. Et il y a une tension énorme par rapport à cela, car tout le contexte que l’on a développé peu avant va faire pencher les décisions dans la balance.

    C’est rare de voir un roman où l’enjeu principal est la prise de décision elle-même. Reid n’a pas juste une opportunité : elle doit évaluer un risque et ce qu’elle laisse derrière elle : Peut-elle abandonner sa mère souffrante (elle est aussi atteinte du parasite) sans culpabiliser ? Peut-elle faire confiance en une institution qu’elle ne connaît pas ? Est-ce qu’elle sera capable de s’adapter à un nouvel environnement en étant infectée ? Est-ce que son choix lui appartient vraiment ou est-il influencé par le parasite?

    Ce risque, on le fait tous les jours. Il s’appelle le taux d’investissement en capital humain et cela a même été développé par Gary Becker dans les années 60. En gros, il partait du principe que plus on fait d’études, plus on a un salaire élevé. Donc, pour savoir si on fait des études supérieures ou pas, il faut calculer l’investissement dans les études que l’on appelle le coût d’opportunité et que l’on voit s’il est compensé plus tard par les salaires perçus ensuite. L’enjeu pour une famille aisée n’est pas si tangible, mais pour les transfuges de classes, c’est un calcul à faire qui va permettre de réaliser ses capabilités (concept développé par Amartya Sen). Ça correspond à la liberté pour un individu de choisir un mode de vie auquel il attribue de la valeur. Pour l’appliquer à notre livre, c’est très simple. Reid est très active et contribue beaucoup dans sa communauté car elle fait de l’artisanat. Si elle part : sa productivité s’en va. Sa communauté pourrait accepter qu’elle parte voire même l’aider et aider sa mère si, lorsque Reid reviendra et si elle reviendra, elle pourrait apporter un savoir qui améliorerait la vie de chacun. Et cette prise de décision va être influencée par plein de facteurs qu’on ne maîtrise pas totalement d’ailleurs : notre éducation, notre environnement, nos responsabilités et même notre propre corps (ici, le handicap de Reid).

    Dans notre quotidien, on peut aussi se demander : Est-ce que je fais ce choix par peur du changement ou parce que c’est vraiment ce que je veux ? Est-ce que je reste dans cette situation parce que c’est plus facile ou parce que c’est la meilleure chose pour moi ? Mes contraintes, qu’elles soient familiales, économiques et sociales, me laissent-elles réellement le choix ? Vous voyez ? La décision de Reid n’est pas si éloignée du genre de décisions que nous prenons tous et toutes. Et c’est peut-être cela qui nous tient tout du long dans ce roman. Mais alors ? Quel est l’intérêt d’une suite ? Eh bien peut-être pour voir si Reid a fait le bon choix. Peut-être pour en découvrir plus sur le reste du monde. Comment il fonctionne. Sur ce parasite.

    Et quand bien même. Le premier tome peut se suffire à lui-même. Rien qu’à lui tout seul, en toute simplicité, il est un roman très engagé. Et il est aussi très intelligent parce que, s’il se lit vite, on y réfléchit encore longtemps après. Il peut aussi servir de guide, pourquoi pas, pour calleux qui se posent des questions sur leurs choix. Et c’est peut-être aussi cela que j’attends du tome 2. Savoir ce qu’il apportera de plus. L’autrice a plus qu’attisé ma curiosité. Vais-je être déçue ? Vais-je lire ? Tant de questions.


    Que lire après La migration annuelle des nuages, si on a aimé les thèmes proposés?
    Bonne question !

    • Sur les questions d’identités et de choix, et de leurs conséquences, je te conseillerai bien la saga : Journal d’un Assassynth de Martha Wells.
    • Mais aussi Hard Mary de Sofia Samatar, qui parle de l’influence d’une communauté dans nos choix.
    • Et pour les thèmes familiaux, je tente un truc pour vous conseiller La maison Biscornue de Gwen Guilyn qui parle de la place que l’on tient dans une famille.
  • La lance de Peretur de Nicola Griffith
    Paysage d'été avec en premier temps le livre : La lance de Peretur de Nicola Griffith

    Titre : La lance de Peretur

    Auteur : Nicolas Griffith

    Maison d’édition : Argyll

    Genre : Fantasy

    Traductrice : Marie Koullen

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    J’avais un peu envie de nouveauté dans mon mythe Arthurien. Et il y a quelques mois déjà, je m’étais procurée la Lance de Peretur de Nicola Griffith. Je savais que c’était une réécriture queer et je ne connaissais pas du tout l’autrice. Alors, j’ai vite fait pris les renseignements avant de valider mon achat.

    C’est là que j’ai appris que Nicola Griffith est née en 1960 à Leeds et qu’elle a commencé les fouilles archéologiques romaines depuis ses 15 ans et qu’ensuite elle a suivi des études en microbiologie, puis s’est lancée dans un groupe de musique dont elle a été la leader, et enfin elle a pratiqué des arts martiaux. Puis, en 1989, elle migre aux États-Unis avec sa compagne et depuis 1993, elle a été diagnostiquée avec la sclérose en plaques. Elle est depuis devenue une figure du mouvement #Criplit (littérature et handicap) pour la visibilité et les droits des personnes en situation de handicap.

    Quand on voit ce genre de chemins de vie, on se dit que cette autrice a des choses à dire. Vous ne pensez pas ? J’ai donc regardé un peu sa bibliographie, histoire de faire un peu plus connaissance, et je découvre qu’en 1993, elle a écrit un roman de science-fiction féministe du nom d’Ammonite ainsi que Slow River en 1995. Mais aussi des thrillers noirs, des fresques historiques autour de Sainte Hilda de Whitby (Hild et Menewood en 2013 et 2023) et So Lucky en 2018 qui est un roman autobiographique sur sa maladie. Et puis en 2022 sort La Lance de Peretur. Personnellement, à ce moment-là de mon petit scroll sur Internet, j’étais prête à changer de vie pour lire tous les livres de Nicola Griffith tant cela a l’air passionnant, mais autant commencer par la Lance de Peretur, histoire de bien commencer.

    Dans la vallée de la Tiwi vit une jeune fille et une mère dans une grotte. Cette jeune fille a plusieurs noms mais aucun n’est le sien. Par le truchement de hasards, elle rencontre des chevaliers de la cour de Caer Leon, puis le roi Artos qui tente de trouver un artefact divin. C’est là qu’elle perçoit l’appel du Lac et de son occupante : Nimüe.


    A vue de nez, comme cela, on se dit que l’autrice a « juste » réécrit une légende du roi Arthur mais version queer avec un changement de genre pour un des chevaliers de la Table Ronde. Et pourquoi pas, vous allez me dire ? Ce n’est pas cela qui manque. Et puis, de plus en plus, je ne me sentais plus vraiment dans la légende du Roi Arthur mais bien avec un petit goût de Codex Merlin de Robert Holstock, avec un soupçon des Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski. Des romans résolument masculins en plus. Eh bien, La lance de Peretur, cela remonte un peu aux origines de la légende Arthurienne, en prenant appui sur certains de ses vieux récits, avant la christianisation du mythe. Mais elle ne fait pas que cela, car en Peretur, on ne voit pas seulement un chevalier, on suit une fille élevée en marge, sans nom, sans code, qui refuse d’endosser le rôle tant attendu quand on se lance dans ce genre de roman initiatique. La lance de Peretur, ce n’est peut être pas qu’une réécriture de l’histoire du Graal, mais c’est aussi une réécriture de la place de la femme dans le roman initiatique, et cela en donne aussi un autre regard sur la cour du Roi Arthur.


    Déjà, on sait que Peretur n’a son nom véritable qu’au moment de son départ. Cette héroïne n’est pas nommée. On ne connaît pas vraiment son origine non plus. Et si l’on regarde bien, l’autrice ne s’est pas forcément inspirée du Perceval que l’on connaît bien, mais d’une légende encore plus ancienne, le Peredur Ab Efrawg, un texte qui fait partie du Mabinogien, un recueil de contes gallois médiévaux rassemblées entre les XII et XIV siècles, mais en vrai, cela faisait partie de la tradition orale qui donne une vision un peu plus archaïque et sombre de Perceval. Voilà ce qui se passe en très rapide : Peredur est élevé par sa mère dans l’isolement et il quitte son ermitage pour rencontrer des chevaliers. Il est complètement fasciné et veut en devenir un. Sauf que, lorsqu’il arrive à la Cour du roi Arthur, il ne connaît pas les codes de chevalerie.

    Il traverse bien entendu des épreuves initiatiques. Surtout, il découvre un château étrange où un homme blessé est allongé. On lui présente un plat mystérieux qui contient une tête ensanglantée. Sauf que Peredur, il ne pose pas de questions, ce qui provoque un déséquilibre. Il devra donc faire plein de quêtes pour rétablir l’ordre, venger sa famille et atteindre une certaine forme de sagesse. Avec Peretur, on commence un peu comme cela, sauf que lorsqu’elle rencontre les chevaliers du roi Artos, certes, elle veut en être, mais pas pour juste être chevalier. C’est juste que les brigands sont en train de ruiner le pays et que pour elle, la seule solution reste les chevaliers. Sauf qu’à la Cour du Roi Artos, ce qui importe, c’est la quête des objets de pouvoir. Excalibur est déjà trouvée, manque le Graal. Et Merlynn est introuvable. Artos mobilise donc toute son attention à la recherche de ses artefacts. Dans Peredur, les femmes représentent souvent un obstacle ou un test alors qu’ici, les femmes sont des passeuses de savoir et de pouvoir. Et ce pouvoir ne passe pas par la servitude envers le roi Artos mais pour le bien du peuple breton. Intéressant non ?


    Qui plus est, je vous l’ai dit plus tôt, Peretur n’est pas nommé de suite. Et cela aussi fait partie d’une tradition anté-chrétienne. En effet, dans l’Antiquité, donner un nom n’est pas neutre. C’est reconnaître une existence sociale et mythique. Avoir un nom, c’est exister dans l’Histoire, le perdre, c’est effacer la personne de la mémoire collective. Certaines cultures accordaient une espèce de pouvoir dans le nom. C’est pour cela que certaines personnes avaient des noms différents selon la situation où elles se trouvaient. Car connaître le nom d’une personne, celui qui reflète le plus sa personnalité, c’est avoir du pouvoir sur lui. Si Ellen, la mère de Peretur, ne veut pas lui révéler son nom, c’est pour la protéger. Mais en le lui donnant, elle la propulse dans le monde : pour lui donner du pouvoir car elle se connaîtra entièrement, mais aussi cela lui enlève une protection. En fait, à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, le christianisme a métamorphosé la logique du nom et s’est approprié : les baptêmes changent l’identité. Les catholiques se sont emparés de la symbolique des noms, surtout en forçant les gens à baptiser leurs enfants très tôt. C’est bien pour cela que, maintenant, on a des almanachs de prénoms, qu’on refuse de donner certains prénoms maintenant et que le changement de prénom dans un état civil n’est pas du tout anodin. C’est de tout cela que cela vient !

    Et nous, on a cette gamine, qui n’a pas de nom, qui découvre des pièces d’armure au fur et à mesure et qui se forme sans mentor à l’art du combat. Pendant ce temps-là, elle fait ses preuves toute seule pour se dire que cela lui donnera les clés de la cour du roi Artos en améliorant le quotidien des gens. Sauf que le roi la rejette car lui, ce qu’il voit, c’est le pouvoir. Il sent que Peredur pourrait lui enlever Excalibur. Chose prouvée parce que, évidemment, il y a eu une prophétie. Est-ce que cela va pousser Peredur à faire des quêtes insensées pour gagner sa place auprès des chevaliers ? Et bien… Non. Alors oui, elle fait la quête du Graal mais pas pour le Roi Artos, ce n’est qu’un prétexte. La quête du Graal, pour elle, c’est un retour à ses origines. C’est la protection de sa mère. C’est aussi la possibilité de choisir le nom de partager ce pouvoir avec le roi Artos.


    Et c’est là que de la relecture du mythe du Graal, on réécrit la place de la femme dans ce mythe. Ici, les femmes ne servent pas la cause du roi Artos, ne sont pas des épreuves, des tentations, comme on l’a vu depuis la christianisation de la légende de la Table Ronde. Non ! Ici, les femmes ont le choix. Soit de servir le pouvoir comme Guenièvre (désolée, je n’ai pas retenu le nom donné dans la Lance) en voulant à tout prix procréer et assurer une descendance au roi Artos. Ce qui est en gros, le rôle de la femme prévu depuis le Moyen Âge et l’un des deux objectifs de vie dans le christianisme (le deuxième étant, bien entendu, devenir un objet de tentation). Ici, la magie ne se transmet pas au mérite, elle ne se transmet pas au pouvoir en place. Peretur, elle choisit ce qu’elle va faire de son pouvoir. Et si le roi Artos ne remplit pas ses conditions, et bien elle refuse de servir sa cause.

    Parce qu’en fait, dans ce roman, Artos, ce n’est pas l’Arthur flamboyant qui réunit toute la Bretagne dans le but d’atteindre ce goal de Sainteté qui donnera comme récompense le Graal (et pourquoi pas une descendance). Et bien ici, on voit Artos pour ce qu’il est : un roi qui ne protège pas les gens de son pays puisqu’il mobilise toute sa force armée pour trouver le Graal et non pour assurer sa mission de protection. De plus, lorsque Peretur arrive à la Cour, alors qu’elle a démontré sa valeur, il refuse de lui accorder une place parce que, tu comprends, elle voudrait peut-être lui enlever son épée. Et pareil pour Merlynn en fait, de magicien très sage qui guide le roi Artos, on découvre que c’est un magicien assoiffé de pouvoir lui aussi

    Aussi, ce que l’autrice tend à démontrer dans ce roman, c’est que si les hommes s’appuient sur le pouvoir des femmes (leur talent, leur réputation, leur fécondité, leur force de travail) pour asseoir le leur, et bien, les femmes peuvent le leur retirer. Et cela rompt le cycle. C’est ce que je ne fais pas, Guenièvre, par exemple. Elle joue le jeu. Alors que Nimüe, Peretur, Ellen (sa mère), elles, elles ne permettent pas aux hommes de leur prendre le pouvoir. Et Nicola Griffith nous fait cela dans un roman, dans un contexte d’Antiquité tardive, proche du Moyen Âge. Elle remet la place des femmes dans l’Histoire. Elle refuse que les femmes soient oubliées ou qu’on minimise leur rôle.


    Ce roman n’est pas là pour réécrire le mythe arthurien, il n’est pas là pour le construire. Il refuse de répéter Camelot en fait. Et tout cela grâce à Peretur qui est une femme, qui se fait passer pour un homme mais qui n’en fait pas non plus un acte militant. En vrai, on a eu des tonnes de changements de genres de femmes qui passent au genre masculin, que ce soit totalement en changeant d’identité comme le Chevalier Silence ou tout simplement en endossant une armure et en menant une armée (coucou Jeanne d’Arc ou Aliénor pour ne citer que les exemples qui me viennent tout de suite). Peretur n’est pas un héros. Elle n’est pas une élue. Elle n’existe pas comme objet de désir pour les hommes. Elle est comme beaucoup de femmes : elle est là, elle fait le job avec les cartes qu’on lui donne. Mais elle refuse aussi les rôles qu’on veut lui imposer. Elle refuse les récits figés (comme cette fameuse prophétie qui dit qu’elle volera Excalibur à Artos). Elle choisit ses armes, elle choisit ses combats et elle choisit comment servir au mieux.

    C’est pour tout cela que ce roman, La Lance de Peretur, est incroyable. C’est un court roman qui ne va pas partir dans de grandes envolées spirituelles pour nous faire réfléchir. L’autrice nous pose des bases qu’elle connaît car on rappelle qu’elle est naitre en Angleterre et qu’elle a étudié l’Histoire et l’archéologie. Elle nous donne ses combats comme le féminisme et le combat pour l’égalité pour les handicapés. Et elle mélange tout cela pour nous faire une courte histoire qui pourrait nous faire réfléchir à tout cela en s’égarant un peu sur une ou deux notions. Elle donne aux femmes un rôle dans l’Histoire. Parce qu’en vrai, la quête du Graal, on n’a que la version des mecs depuis des années. Et quand les femmes s’en mêlent, on a toujours ce rapport hommes-femmes qui est plutôt tendu. Ou alors on la noie sous le romantisme. Ici, c’est juste une histoire d’une femme qui veut que son pays s’améliore tout en en découvrant sur sa nature et ses origines. Et c’est déjà pas mal non ?


    Si vous avez aimé ce roman et que vous souhaitez le confronter un peu avec d’autres versions , je vous conseille :

    • la version un peu mascu avec Codex Merlin de Robert Holstock. En vrai, j’ai adoré cette trilogie et cette vision qu’il a de Merlin. Mais si vous la mettez avec celle de la Lance de Peretur, vous aurez l’impression de voir deux visions opposées de la mêmes personnes. J’adore ces jeux d’esprit.
    • Trois coracles cinglaient vers le couchant de Alex Nikolavitch. Ce livre m’a redonné un regain d’intérêt pour les légendes du roi Arthur. J’en garde le souvenir d’une lecture au fil de l’eau.
    • Le cycle les Rois du Monde de Jean-Philippe Jaworski pour cette manière très particulière qu’a cet auteur de mêler l’histoire à la magie. Je ne sais pas bien l’expliquer moi même mais l’ambiance de la Lance de Peretur m’a rappelée ce roman. Allez savoir pourquoi. Mais si vous le devinez, venez m’en parler dans les commentaires :)
  • Nos Ancêtres les Pharaons de Jean-Loïc Le Quellec

    Titre : Nos ancêtres les Pharaons

    Auteur : Jean-Loïc Le Quellec

    Maison d’édition : Editions Du Détour

    Genre : Histoire

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Vous le saviez ? Vous savez que j’aimais l’Histoire ? Je vous en prie, je vous laisse prendre un air surpris. Mais il faut bien l’avouer, je n’ai pas fait d’études d’Histoire et par là même, je ne suis pas historienne. Et que faire pour se tenir au courant ? Des émissions de télévision ? Et bien non. Non, je suis désolée de vous le dire, mais vous ne vous culturiserez pas en regardant Secrets d’Histoire.

    Les reportages Arte ? Mon dada du petit-déjeuner. Mais non, non plus. Enfin si, mais à prendre avec des pincettes parce que ce genre de reportage, c’est pour démontrer une idée et non reprendre les études en cours. Alors, on peut totalement regarder un reportage Arte, bien entendu, mais pour le divertissement et non pas pour apprendre.

    Les livres ! Oui mais il faut faire attention à l’auteur. Certains sont des historiens, d’autres sont des journalistes. Et oui, ce n’est pas pareil. Je me suis souvent retrouvée en plein milieu d’une librairie à faire plus de recherches sur l’auteur, sa bibliographie, à regarder ses sources (dont je pige que dalle parce que, on le rappelle, je n’ai pas fait d’études d’Histoire) et aussi à harceler des amis qui, eux, ont fait des études pour savoir si le livre est bien. Bref, apprendre l’Histoire, c’est un peu comme faire une demande en mariage. C’est compliqué, on doit faire des concessions et souvent, il y a beaucoup de préparations (oui et cela a aussi un prix). Donc quand je tiens un auteur historique qui vaut le coup, je ne le lâche plus.

    C’est comme ça que j’ai fait la rencontre des livres de Jean Loïc Le Quellec, un anthropologue et préhistorien français qui a deux spécialités : la Préhistoire et la mythologie, et surtout le débunk. Et ça, j’adore parce que cela remet en question ce que l’on sait. Et Jean Loïc Le Quellec, il a écrit un livre sur un de mes dadas quand j’étais petite : l’Egyptomanie avec ce livre , Nos ancêtres les Pharaons, paru aux éditions du Détour.


    Tout est parti d’un buzz sur internet dont je n’étais pas au courant, mais moi, si tu ne me parles pas de dinosaures ou de livres, tu n’auras pas beaucoup de chance pour capter mon attention. Ah si, des armures et des épées aussi. Mais c’est une autre histoire. Et donc, Maître Gims avait fait une déclaration comme quoi les pyramides servaient de centrales électriques. Et tout le monde s’était un peu moqué. Mais l’auteur a pris le problème à l’envers. Plutôt que de se gausser intellectuellement d’une carence ou pas de l’éducation de tout le monde (car je ne vise personne en particulier), il se demande pourquoi on n’a plus accès à ce genre de connaissance. Et ensuite, il a repris, bien entendu, tous les concepts que l’on a en Égyptologie pour nous donner un état de la recherche en ce moment.

    Et quand on regarde bien, en fait, tout part d’un phénomène vieux comme le monde! : L’égyptomanie. Et qu’est-ce que c’est ? L’égyptomanie, cela désigne l’engouement pour l’Égypte Antique qui s’est développé en Europe occidentale et quand je dis que cela ne date pas d’hier, c’est qu’on en retrouve des traces en Antiquité tardive. Et oui ! Déjà les Grecs et les Romains étaient fascinés par cette civilisation et ils avaient intégré des éléments de la religion et de l’architecture dans leur propre culture. Un exemple : l’obélisque de Théodose. C’était un obélisque égyptien de Thoutmosis III qui orne l’hippodrome de Constantinople maintenant appelée Istanbul. Et elle a été déplacée en 390.

    Évidemment, si cela a fasciné les Grecs et les Romains, cela est revenu sur le devant de la scène pendant la Renaissance quand les Lumières ont redécouvert les textes antiques, notamment d’Hérodote et de Platon. Et comme personne ne savait ce que voulaient dire les hiéroglyphes, ils en ont déduit naturellement que c’étaient des formules magiques. Et on les retrouve, notamment dans les loges maçonniques. Et cela ne s’est pas arrêté là puisqu’on a eu ensuite Napoléon Bonaparte et sa fascination de l’Empire Romain, donc il y a eu la campagne d’Égypte qui nous a amené notre obélisque personnel placée Place de la Concorde, mais a aussi permis le financement d’un certain Champollion, amenant la traduction des hiéroglyphes via la Pierre de Rosette en 1822. Une centaine d’années plus tard, on découvre la tombe de Toutankhamon par Howard Carter et on en trouve des influences dans l’Art Déco.

    Dix ans plus tard était diffusé le film La Momie et évidemment, en 1963, il y a eu le merveilleux Cléopâtre. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, il y a eu la série Moonlight, les jeux Assassin’s Creed Origins ou Pharaon, les films La Momie aussi. Et même en 2019, l’exposition à Paris sur Toutankhamon a fait un carton

    Et comme toute période historique, on l’a toujours vue selon nos prismes à nous. Ainsi, les suprématistes blancs et avant eux les colons ont soutenu que les Pharaons étaient caucasiens et ont basé leur preuve sur des trafics de momies. Cela dit, la théorie inverse fonctionne aussi avec l’afrocentrisme qui soutient que les Pharaons étaient tous noirs et que la civilisation égyptienne en devient la matrice des civilisations actuelles. On n’oublie pas non plus que des récits bibliques ont lieu en Égypte Antique et on s’en régale encore. Coucou les Dix commandements en film et en comédie musicale devenu le Prince d’Égypte chez Disney.


    Jean Loïc Le Quellec va vous l’expliquer bien mieux que moi dans son livre et surtout, il va reprendre les différentes anciennes affirmations, souvent fausses, d’ailleurs, et il va nous donner l’état de l’Archéologie aujourd’hui. Un de mes exemples préférés est la fameuse théorie comme quoi les Égyptiens avaient découvert l’Amérique parce que : les Mayas ont construit des pyramides et pour appuyer le tout, on a retrouvé des traces de nicotine sur les bandelettes des momies, preuve que les Égyptiens connaissaient le tabac. Alors, les Mayas ont aussi le droit d’appliquer les mathématiques sur leur architecture, ce qui donne les pyramides, et rappelons qu’au XIXème et début du XXème siècle, les fouilles n’étaient pas rigoureuses. Ça fumait comme des pompiers, quoi. Toujours recontextualiser quand on analyse les découvertes avec les méthodes de l’époque. Je vous épargne les théories extraterrestres, bien entendu. Ce passage est suffisamment drôle à lire pour que je vous laisse la découverte.

    Alors, qu’on se trompe en Histoire, ce n’est pas grave en soi parce que l’Histoire évolue, sauf que toutes ces vieilles-fausses théories restent. Tout simplement parce qu’elles sont faciles à trouver, qu’elles donnent un petit goût de sensationnel et dans notre ère de diffusion d’information fortement assujettie au buzz, et bien elles sont largement regardées. Sauf que : la loi de Brandolini est toujours d’actualité, malheureusement. Et qu’est-ce que c’est ? Elle dit tout simplement que démontrer la fausseté d’une information sensationnaliste est toujours plus complexe que de la proférer. Si vous voulez une parfaite application de la Loi de Brandolini de nos jours, prenez n’importe quel tweet du Président Trump et vous verrez. Et il illustre aussi très bien l’impact des influenceurs. Parce que notre méthode d’apprentissage a changé aussi. On aura plus facilement tendance (et moi la première, je ne jette pas la pierre) à aller chercher une vidéo Youtube. C’est chercher et confronter les sources qui ne se fait plus. Et là est le danger.

    C’est pour cela que des livres comme Nos Ancêtres les Pharaons de Jean- Loïc Le Quellec sont importants. Mais aussi d’autres chaînes comme celle de Nota Bene par exemple, ou Herodot ‘com. Parce qu’ils vont nous prendre les sources, décortiquer l’Histoire et nous dire quel est l’état des découvertes aujourd’hui. Cela vous permettra de débattre, de confronter les théories, de vous donner les sources et ensuite, et bien à vous de vous faire votre propre avis. Et surtout, cela démontre à quel point l’Histoire est actuelle. Elle est importante car elle est présente partout et qu’elle construit nos identités.

    Alors ce livre, il est fait pour qui ? Pour tout le monde car la plume de l’auteur est très accessible. Vous pouvez le picorer comme tout lire d’un coup. Et peu importe votre niveau de connaissances aussi, car personne. n’est infaillible. Et surtout, ne jugez pas hâtivement une personne qui se trompe en histoire. Interrogez-vous plutôt : d’où vient l’information ? Comment elle a été obtenue ? Quelles sont vos sources ? Et enfin, laissez le dialogue ouvert. Débattez. Débunkez-vous aussi, et montrez comment vous trouvez nos informations.


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