• Rose House d’Arkady Martine

    Titre : Rose House

    Auteur : Arkady Martine

    Traducteur : Gilles Goullet

    Maison d’édition : J’ai lu

    Genre : Science Fiction

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    Qu’est-ce qui fait que l’on se sent bien dans une maison ? Est-ce la disposition des pièces ? Des meubles confortables ? De la place ? Ou est-ce l’ambiance, les gens qui y habitent ?

    Rose House, c’est une maison construite par Basit Deniau, et cette maison est entièrement gérée par une intelligence artificielle. Rose House est restée fermée depuis la mort de l’architecte. Un jour, l’IA contacte la police locale pour signaler qu’il y a un mort entre ses murs. Mais comment est-ce possible ?

    Ainsi commence le roman écrit par Arkady Martine. Et cette autrice aime beaucoup écrire sur les relations entre les personnes. Avec ce récit, on ne va pas parler uniquement d’une maison sous intelligence artificielle. On traitera bien des relations humaines. Et cela fait partie des motifs récurrents dans les œuvres de l’autrice.

    Commençons par résoudre une petite énigme, celle de Rose House, et c’est l’intelligence artificielle qui la pose dès le début à la policière Marritz : qu’est-ce qu’un bâtiment sans porte ? Rose House est-elle une maison ? Car elle n’a ni porte ni fenêtre. C’est un lieu qui ne laisse entrer ni sortir personne. Sauf un mort, apparemment. Personne n’y entre. Une seule personne peut s’y rendre, huit jours par an.

    Rose House a été entièrement conçue par Deniau, un architecte, et il a décidé qu’à sa mort, son corps serait transformé en diamant et exposé au centre de la maison. L’IA a été conçue comme une extension de l’esprit de l’architecte, et le sous-sol contient tous ses travaux. Ce ne serait pas un temple dédié à l’architecte ? Un mausolée ? Et puis, si l’on va plus loin, seul Deniau décide encore qui entre et qui sort puisque c’est l’intelligence artificielle qui ouvre le portail… ou non. Pourtant, il y a bien un mort dans cette maison.

    Personnellement, cela m’a rappelé le principe des maisons hantées et plus particulièrement une mini-série que j’avais regardée à l’époque : Rose Red, dont le scénario est de Stephen King. C’est une histoire inspirée de la légende de la maison Winchester. Rose Red est une maison qui se construit toute seule en tuant celles et ceux qui y entrent. Que ce soit Rose Red ou Rose House, ces maisons sont hostiles aux humains et animées par un esprit. Et c’est cela qui m’a fait tilt : en fait, l’autrice ne traite pas de l’IA, mais considère l’IA de Rose House comme un esprit, celui de Deniau.

    Rose House n’est pas seulement une entité, mais elle a une influence sur un des personnages : Sélène. Sélène est l’ancienne protégée de Deniau. Dans ce roman, l’architecte est considéré comme un Picasso, tant par son génie que par sa toxicité envers les femmes. Et Deniau avait ce même genre de comportement, de son vivant, envers Sélène. Celle-ci a réussi à se défaire de cette emprise, mais il a eu sa revanche après sa mort. En effet, Sélène est la seule personne à pouvoir se rendre dans la maison une semaine par an. Il l’a enchaînée à la maison. C’est un peu comme la relation qu’a entretenue Joyce Reardon avec la maison Rose Red. Sélène lutte, joue un peu avec l’IA et son raisonnement, mais est-ce que c’est réel ? Non, je pense vraiment que dans cette relation, c’est l’IA de Rose House et donc Deniau qui ont eu le dessus.

    Mais si l’on considère l’IA de Rose House comme un fantôme, aura-t-elle le comportement d’une intelligence artificielle ? Du côté de la littérature, on pourrait faire des rapprochements entre cette IA et les trois lois de la robotique d’Asimov :

    1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
    2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi.
    3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

    Et tout indique que cette IA ne respecte pas les trois lois de la robotique. Mais le doit-elle ?

    Petit point législatif sur le règlement européen concernant l’IA. Quelles sont les pratiques interdites pour les systèmes d’IA ?

    • L’utilisation de techniques subliminales pour altérer substantiellement le comportement d’une personne,
    • L’exploitation des vulnérabilités liées à l’âge ou au handicap,
    • La notation sociale, comme classer ou évaluer des personnes en fonction de leurs données, ou utiliser des données sensibles (politiques, religieuses, philosophiques, orientation sexuelle) pour catégoriser des personnes,
    • Le profilage criminel basé sur des caractéristiques personnelles,
    • La reconnaissance faciale, la reconnaissance des émotions ou l’identification biométrique à distance.

    Concernant les IA génératives, quelles sont les obligations ?

    • Traçabilité et transparence : on doit indiquer clairement quand une IA a créé un contenu et sur quoi elle a basé sa création,
    • Contrôle des données sensibles,
    • Respect des droits fondamentaux,
    • Sécurité pour éviter les abus, comme la création de contenus illégaux,
    • Partage des responsabilités.

    Mais en cas d’infraction, qui va-t-on poursuivre ?

    La responsabilité initiale reviendra aux développeurs et aux fabricants. Ensuite, il y a :

    • La responsabilité d’exploitation : les entreprises ou personnes utilisant l’IA doivent garantir que les résultats sont fiables et légaux,
    • La responsabilité partielle : les utilisateurs finaux, lorsque l’utilisation dépasse le cadre prévu.

    Le règlement européen sur l’IA favorise un modèle de responsabilité partagée entre développeurs, distributeurs et utilisateurs finaux. En cas d’infraction, trois questions se posent : Qui a conçu l’IA ? Qui l’a déployée ? Qui l’a exploitée de manière abusive ?

    Le problème ici, c’est que l’IA de Rose House a été conçue par Basit Deniau. Et il est mort. Doit-on la considérer comme une entité juridique autonome ? La maison s’autogère sans aucune intervention humaine. Elle prend des décisions seule et ses actions sont souvent imprévisibles. Elle montre qu’elle a un raisonnement stratégique. Mais toute sa logique repose sur les instructions de Deniau. C’est un prolongement de sa personnalité. Et Deniau a légué sa maison à Sélène. Sélène en deviendrait-elle la responsable ? Pourtant, elle n’a pas tout le contrôle sur la maison. On peut même considérer qu’elle en est, quelque part, prisonnière.

    Pourquoi cette question d’autonomie est-elle importante ? Parce qu’il deviendrait éthiquement urgent de définir un statut juridique à une telle entité. Sinon, sa responsabilité reviendrait à Sélène. Et surtout, cela nous permettrait enfin d’analyser certaines actions de la maison. Selon notre interprétation, le roman prendra une toute autre saveur.

    Et cela colle aux thématiques de l’autrice. Elle aime traiter de l’immortalité via la transmission de conscience. Dans sa saga Teixcalaan, lorsqu’un ambassadeur est démis de ses fonctions, il transmet une puce mémorielle pour assurer une meilleure continuité. Elle explore aussi l’ambiguïté morale. Dans Rose House, elle pose la question de la responsabilité des actes et de l’emprise qu’une personne peut exercer sur une autre, sous diverses formes.

    Tant de choses dans ce roman, n’est-ce pas ? L’ai-je aimé ? Oh oui ! L’écriture est fluide et surtout, ce que j’aime dans un roman, c’est qu’il me pousse à réfléchir sur des notions du quotidien.

    Si vous voulez rester dans l’ambiance de Rose House, je vous recommande :

    • La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski,
    • Rose Red de Ridley Pearson,
    • Les Machines fantômes d’Olivier Paquet,
    • La Cité des permutants de Greg Egan.

  • L’ange du Chaos de Michel Robert

    Titre : L’ange du Chaos

    Auteur : Michel Robert

    Saga : L’agent des ombres

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Editions l’Homme sans nom

    Genre : Fantasy

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    Des sagas de fantasy, j’en ai lu pas mal et j’avoue que je commence à reconnaître les schémas, surtout en dark fantasy. C’est un sous-genre où l’ambiance est très sombre, avec des anti-héros souvent fatigués par les épreuves qu’ils ont subies. Ils sont d’humeur sombre et font souvent des choix à la limite de la moralité. Alors, quand AK Dallas me demande si je connais la saga L’Agent des Ombres, une saga écrite par Michel Robert et publiée chez 12.21, je me demande ce que peut donner une dark fantasy écrite par un auteur français.

    L’Agent des Ombres raconte la vengeance de Cellendhyll de Cortavar. Il était Aspirant au service de la Lumière, mais a été trahi par ses amis et accusé de meurtre. Laissé pour mort, il a été sauvé par Morion du Chaos, qui l’a formé pour devenir Agent des Ombres. Dix ans plus tard, une mission confiée par Morion va permettre à Cellendhyll de se venger.

    Et nous, dans tout ça ? Eh bien, je vais me faire un plaisir de décortiquer cette œuvre, qui m’a beaucoup plu même si je ne suis pas d’accord sur tout.

    Un héros sombre et marqué par la vengeance

    Cellendhyll est un personnage très intéressant. Au début de sa carrière, c’était incontestablement le champion de la Lumière. Il allait faire partie de l’élite, était amoureux d’une jeune noble et était entouré d’un groupe d’amis. Sauf que voilà, ses amis ne supportaient pas qu’un noble de petite extraction soit élevé à un poste aussi important. Sauvé par le Chaos, on retrouve un Cellendhyll méfiant envers la gent féminine et qui a du mal à se lier d’amitié.

    Et pourtant, il se réalise dans le Chaos. Il mène une carrière très réussie chez les Agents des Ombres, Morion le respecte, il a des amis malgré tout et, s’il dépassait un peu son trauma (et on verra s’il le fera), il y a des jeunes femmes prêtes à entamer une histoire avec lui. Et comment va-t-il faire ? Eh bien en se vengeant. Et on sent bien tout au long du récit que chaque étape de sa vengeance lui permet d’évoluer.

    Un héros façonné par ses relations

    Et pourtant, ce n’était pas gagné, et cela s’explique par les relations qu’il a eues et qu’il a avec les autres.

    Déjà, n’oublions pas qu’il a été trahi, jeune adulte, par ses amis et par la femme qu’il aimait. De cette trahison, il a perdu sa famille et sa patrie. C’est quelqu’un en état d’alerte constante, persuadé qu’il ne peut faire confiance à personne. Et avec son métier, ce n’est pas fait pour l’aider non plus.

    La première chose qui l’a aidé, c’est Morion, qui lui a donné un toit, un but, un cercle de personnes, une formation. Il ne le juge pas et lui offre une grande liberté d’action.

    Au niveau des personnages féminins, certaines femmes lui démontrent qu’il peut avoir confiance, voire qu’il peut développer son désir et une certaine camaraderie.

    Avec ces points, ainsi que son look toujours sombre, et son humeur toujours taciturne, Cellendhyll est un personnage de dark fantasy. Mais tout ceci se retrouve aussi dans les thèmes du roman.

    Un monde corrompu où le bien et le mal s’effacent

    On a, en toile de fond, cette bataille constante entre les forces de la Lumière, celles du Chaos et celles des Ténèbres. Par contre, ne vous fiez pas aux titres pour les situer.

    Dans ce premier tome, les Ténèbres sont les seules à respecter leurs engagements : dominer le monde par la guerre. Cela va peut-être vous surprendre, mais au début du livre, c’est bien le clan de la Lumière qui commence les hostilités ! En effet, c’est la Lumière qui mobilise ses troupes pour étendre son territoire et menacer le clan des Ténèbres. On devine un plan d’existence dirigé par des gens étroits d’esprit et manifestement corrompus. Au milieu de cela, le Chaos tente tant bien que mal de conserver l’équilibre.

    On ne va pas se mentir : ces schémas, on les a vus cent fois dans les romans.Et en dark fantasy, il y a toujours un ver dans le fruit du côté censé être « lumineux ». Ce schéma permet de nous repérer dans cet univers.

    Un héros qui défie les règles

    Ainsi, on pourra juger du comportement héroïque de notre personnage principal en fonction des autres protagonistes. Cellendhyll est un excellent combattant, et Michel Robert n’hésite pas à en mettre des caisses : même blessé, il est dangereux. Et peut-être même que vous trouverez, parfois, qu’il prend des décisions moralement discutables.

    Cela montre deux choses :

    • Cellendhyll n’évolue pas dans un monde héroïque mais bien dans un monde corrompu.
    • S’il veut s’en sortir, il doit jouer avec les mêmes règles que les autres.

    À chaque fois qu’il prend la « bonne » décision, on sent que c’est comme s’il se rebellait contre le système et qu’il s’inventait sa propre voie.

    Une dark fantasy qui assume ses codes

    Enfin, le point le plus important, selon moi, qui prouve qu’on est dans un roman de dark fantasy pur et dur, c’est la vengeance.

    Dans n’importe quel roman, la vengeance n’apporte rien de bénéfique. Ici, Cellendhyll y trouve un accomplissement, et c’est bénéfique pour tout le monde, car cela retarde une guerre. La vengeance lui permet de s’apaiser, de s’alléger d’un poids. Quand il l’a assouvie, il se rend compte qu’il a le choix et renonce à la Lumière, qui ne correspond plus à son idéal.

    Le Chaos correspondra-t-il à sa vision du monde ? On le saura dans le prochain tome.

    Références et inspirations

    Ce roman coche toutes les cases de la dark fantasy, et cela n’est pas un hasard. On sent que Michel Robert a beaucoup lu, et voici quelques références évidentes :

    • La Compagnie Noire de Glen Cook, pour les dilemmes moraux.
    • Elric de Melniboné de Michael Moorcock, pour la mélancolie et l’anti-héros torturé.
    • Donjons & Dragons, pour la structure narrative et les combats.
    • Les Légendes de Drizzt de R.A. Salvatore, pour le style de combat et l’évolution du personnage.

    Conclusion

    Ai-je aimé ce premier tome ? Oui, même s’il gratouille un peu. Il annonce un univers très riche et très ambitieux, qui respecte tous les codes de la dark fantasy. J’aimerais poursuivre cette saga pour voir comment l’auteur va évoluer, mais aussi comment Cellendhyll lui-même va changer.

    On se retrouve bientôt pour la suite !

  • Asuka d’Aurélien Police

    Titre : Asuka

    Auteur : Aurélien Police

    Maison d’édition : Editions Marmailles et compagnie

    Genre : Conte

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    De passage à la librairie, on m’a chaudement recommandé un livre illustré : Asuka d’Aurélien Police, et c’était bientôt Noël. Il faut savoir qu’à chaque Noël, j’offrais toujours un roman graphique à mon oncle, et c’était tout le temps des semaines de recherches. Pendant la remise des cadeaux, on se racontait toute cette phase préparatoire et, le lendemain, au réveil, on se le lisait. Maintenant qu’il n’est plus, les automatismes restent : dès octobre, je cherche un graphique. J’ai décidé que j’en prendrai toujours un pour le lire le 25 décembre.

    Le jour de ses quinze ans, Asuka s’apprête à faire la démonstration de ses pouvoirs. C’est une Plieuse, une personne qui peut créer des objets, des plantes ou des animaux par son souffle. Sauf qu’Asuka n’est pas très douée et que son père, un guerrier, ne la soutient pas, car ce qu’il voulait, c’était un garçon. Quand la montagne sacrée se déchire et menace l’Empire, son père décide de partir en guerre. Elle décide d’y aller pour chercher des réponses.

    Comme vous pouvez le deviner, Asuka est une quête initiatique d’une jeune fille. Mais il y a aussi l’impact des illustrations d’Aurélien Police, qui a vraiment un effet waouh. Enfin, il y a ce que ce livre raconte, dans son contexte, mais aussi dans le mien puisque, vous l’avez deviné, je ne l’ai pas lu par hasard.

    Dès les premières pages du roman, on assiste à la naissance d’Asuka. Sa mère est très contente, car elle a donné naissance à une Plieuse comme elle, et sa lignée produit des Plieuses de moins en moins douées. Son mari, lui, n’est pas ravi, car il voulait un guerrier et considère que les Plieuses ne servent à rien. Asuka a donc grandi dans un climat peu propice à son épanouissement, entre sa mère qui est dans la nostalgie d’une époque révolue et son père qui la désapprouve.

    Et pourtant, Asuka décide de partir vers le danger afin de trouver une solution autre que la guerre face à la menace qui arrive. Cette menace, ce sont des torrents d’encre se déversant dans son monde de papier. Dans son voyage, elle va rencontrer des gens qui vont l’aider, et surtout un jeune garçon qui lui apprend à maîtriser ces flots. De leurs échanges naîtra le moyen de préserver son monde de l’inondation. Asuka reviendra chez elle avec ses nouveaux savoirs.

    Vous voyez, c’est un conte initiatique très classique. Mais qu’en a fait le dessinateur, Aurélien Police ? Parlons un peu technique. Aurélien Police fait des dessins, puis utilise le graphisme pour mettre en valeur ses créations. Ainsi, lorsqu’on est dans le monde d’Asuka, tout est dessiné et retranscrit comme si l’univers était un origami. On aura des traits assez droits, un monde sec et peu de couleurs. Quand on arrivera vers la montagne, il parvient à montrer le côté très liquide, sirupeux de l’encre. Et il arrive aussi à montrer l’alliance des deux à la fin. Ces illustrations sont absolument magnifiques. Chaque page pourrait être un tableau en lui-même.

    Et puis, il y a les thèmes de l’œuvre, qui tournent autour du conte initiatique : le dépassement de soi, la force de l’héritage maternel et l’ouverture sur le monde avec la rencontre du jeune homme, mais aussi de son peuple. Cela lui permet, au travers des échanges, d’améliorer son Pliage, mais aussi, et surtout, d’enrichir son peuple. J’ai bien aimé, car je savais dans quoi je m’embarquais. Sauf que je n’ai pas été surprise, et je pense qu’avec de telles illustrations, j’aurais peut-être aimé l’être. Peut-être que je n’étais pas d’humeur à lire un conte initiatique. Parce que, peut-être, c’était mon graphique de Noël.

    Mais quand on y regarde de plus près, le 25 décembre, dans mon fauteuil, en attendant l’épisode de Noël de Doctor Who, j’étais bien. J’ai apprécié l’histoire. J’ai apprécié les illustrations. Pour tout vous avouer, je pense que j’avais mis trop d’attentes dans Asuka, qui a très bien fait le job. C’est un roman illustré qui se lit très bien si vous êtes dans un esprit cocooning. Vous pouvez le lire seul ou avec des enfants. Il couvre un très large spectre. Alors, pour ce coup, je ne sais pas pourquoi j’ai été un peu grognon sur la fin. Comme quoi, l’expérience de lecture, ce n’est pas que le travail de l’illustrateur… J’espère faire mieux mon job de lectrice la prochaine fois.

  • Shada de Gareth Roberts

    Titre : Shada

    Auteur : Gareth Roberts

    Traducteur : Olivier Debernard

    Maison d’édition : Milady

    Genre : Science fiction

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    En 1979, Douglas Adams décide d’écrire trois épisodes pour la fin de la 17e saison et aussi pour clore sa participation à la série Doctor Who. Sauf qu’une grève éclate et ces épisodes ne peuvent jamais être diffusés. Ce n’est qu’en 2013 que Gareth Roberts, un autre scénariste de la série, avec l’accord des héritiers de Douglas Adams, sort la novélisation de ces épisodes. Shada a ainsi été publié en France aux éditions Milady.

    Mais pourquoi vous parler de série et de livre ? Eh bien, Douglas Adams, que l’on connaît pour ses romans Le Guide du Voyageur Intergalactique, a aussi contribué à la scénarisation de la série Doctor Who. Gareth Roberts, lui, a tenté de lui rendre hommage en empruntant un peu de son style pour rédiger ce roman. Shada est réellement un épisode iconique de Doctor Who car il n’a jamais été entièrement diffusé. Nous allons voir ici quel impact ce livre et ces épisodes ont eu sur la série Doctor Who, et surtout, explorer les thèmes qu’ils développent.

    Un jour, Skagra décide que Dieu n’existe pas. Cela laisse une place ! Autant que ce soit lui. Pendant ce temps, le Professeur Chronotis, Seigneur du Temps, a pris sa retraite à l’université de Cambridge. Mais il a oublié de rendre un livre ! Il fait donc appel à un très vieil ami pour le restituer à Gallifrey. Le Docteur vient donc accompagné de Romana et de K-9.

    Dans ce livre, on conserve un ton très léger, mais les thèmes abordés sont très sérieux et toujours d’actualité. Tout d’abord, qu’est-ce que Shada ? On voit se profiler un homme qui veut devenir un dieu, un ancien Seigneur du Temps, un Docteur et ses compagnons. Mais Shada ? Eh bien, Shada est une prison où l’on enferme les Seigneurs du Temps renégats. On les met en stase, et ils sont endormis pour la durée de leur peine. Sauf que les Seigneurs du Temps ont eux-mêmes oublié l’existence de cette prison. Or, les Seigneurs du Temps sont censés représenter une civilisation très développée et devraient donc avoir un système de justice permettant de réduire toute criminalité, voire de l’anéantir. Mais cette prison symbolise surtout l’absence de réhabilitation, la stagnation des institutions face à leurs usagers. En revanche, Chronotis, lui, représente tout le contraire : il a chapardé un livre mais s’en sort (il a fait d’autres trucs aussi, mais je ne vous les dévoilerai pas ici). Il montre qu’en dehors du système, il a pu racheter ses fautes.

    Seigneur du Temps, Professeur Chronotis… Un de ses visiteurs dit de son bureau qu’il « suinte le temps ». Et c’est bien de cela qu’on va parler tout le temps (sans mauvais jeu de mots). Chris, un jeune étudiant, pense toujours au passé. Sa camarade Clare se tourne sans arrêt vers l’avenir. Chronotis perd le temps et la mémoire car il demande toujours si tout le monde veut une tasse de thé et il oublie ce qu’il a fait la veille. Quant au Docteur, c’est connu : à bord de son Tardis (une machine à voyager dans le Temps et l’Espace), il est plutôt du genre à aller contre le temps. Skagra, lui, veut l’arrêter et le contrôler puisqu’il veut devenir un dieu. Tout ce roman parle du temps qui passe, du temps qu’il reste, de la mémoire. Forge-t-elle l’identité ? Faut-il oublier certaines choses ? C’est un débat qui revient sans cesse dans nos informations, et surtout dans cette actualité où l’Extrême Droite revient en force : a-t-on oublié ce qui s’est passé ?

    Enfin, ce livre aborde le thème du pouvoir et de ses dérives. Skagra veut devenir un dieu et, pour cela, il n’hésitera pas à tuer tout le monde. Les Seigneurs du Temps préfèrent endormir à jamais des personnes plutôt que de les remettre sur le droit chemin… On a bien une critique des dérives du pouvoir ici.

    Pour mettre en œuvre ses thèmes, le livre met en relation des personnages qui nous permettent de jongler entre eux. On a le Docteur et Romana, qui ont une relation de profond respect mutuel. Il y a des non-dits entre eux, certes, mais ils le vivent bien et, surtout, cela ne les empêche pas d’avancer car ils regardent dans la même direction. Contrairement à Chris et Clare, deux étudiants amoureux mais qui ne savent pas communiquer. Et c’est ce qui les éloigne sans cesse. Chronotis, lui, perd la notion de sociabilité et ne peut plus rien faire car il est bloqué dans la même boucle : qui veut du thé, ses livres, son bureau. On sent qu’il ne voit plus grand monde et commence petit à petit à s’éteindre. Skagra, lui, refuse toute sociabilité pour devenir un méchant presque caricatural. La seule interaction qu’il supporte est celle de l’IA de son vaisseau, car elle est programmée pour l’adorer, littéralement. Et je trouve que cela en dit long sur son état d’esprit, vous ne trouvez pas ?

    Alors, on a des thèmes forts et des personnages tout aussi charismatiques. Mais cela ne fait pas tout. Qu’est-ce qui vous fera aimer Shada ? Son style peut-être ? Sûrement. Pour mettre en œuvre à la fois l’humour et la légèreté qui caractérisent la série Doctor Who mais aussi tous ces sujets forts, Gareth Roberts utilise une « astuce » que Douglas Adams emploie fréquemment dans toutes ses œuvres : l’absurde. Cela rend des situations très comiques, comme le Professeur Chronotis qui demande toujours qui veut une tasse de thé. J’ai plutôt choisi d’y voir un petit clin d’œil à Alice aux Pays des Merveilles, alors que ce Docteur est un Seigneur du Temps. Il y a de l’action avec des chassés-croisés à vélo, tandis que le Docteur discute de vie et de mort avec une IA. C’est ce savant mélange et ces clins d’œil à Douglas Adams que j’ai beaucoup appréciés. Sans pour autant que ce soit une copie parfaite du style littéraire du scénariste.

    Cela en fait un livre très sympa à lire et, surtout, qui nous permet de « vivre » ces trois épisodes de Doctor Who de manière très tangible. Il pourrait nous manquer la vidéo ou l’audio ? Je ne sais pas, car la personnalité de ce Docteur, incarné par Tom Baker, semble très présente (et pourtant, je ne l’ai qu’entraperçu aux 50 ans de la série. Il avait un je-ne-sais-quoi de malicieux). C’est un livre qui peut se lire tout seul et pourtant, il s’imbrique bien dans l’univers de Doctor Who. On y parle des Seigneurs du Temps et de Gallifrey sans aller sur leur planète, en restant tranquillement à Cambridge. On peut aussi faire des parallèles avec d’autres épisodes un peu plus modernes, et celui qui me vient à l’esprit est Pandorica is Open (un épisode du Docteur incarné par Matt Smith, dont les compagnons sont Amy et Rory). Sincèrement, je pense que cet épisode, et de fait ce livre, est à la fois un épisode dit classique (il se passe quelque chose et le Docteur vient tout résoudre), mais aussi une base de réflexion de Douglas Adams sur son monde.

    Alors oui, quand on parle de Shada aux accros de la série comme moi, ce livre en devient culte. Ce n’est peut-être pas le mieux écrit, ce n’est peut-être même pas le meilleur épisode de Doctor Who. Mais… il est plus grand à l’intérieur, si vous voyez ce que je veux dire. Et cela correspond tout à fait à l’esprit de cette série. On s’y amuse et on réfléchit de manière impromptue sur des thèmes intemporels.

  • L’enfant aux cailloux de Sophie Loubière

    Titre : L’enfant aux cailloux

    Autrice : Sophie Loubière

    Maison d’édition : Pocket

    Genre : Thriller

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    Je suis abonnée à Audible et, parfois, on a la possibilité de lire des livres gratuitement. Dans cette sélection, il y avait L’enfant aux cailloux de Sophie Loubière, publié aux éditions Pocket depuis 2014. Si cela vous intéresse, sachez que la narratrice chez Audible est l’autrice elle-même, et c’est bien quelque chose que j’apprécie beaucoup. L’enfant aux cailloux, cela raconte l’histoire d’Elsa Préau, une retraitée persuadée qu’un enfant dans son voisinage est maltraité. Sauf que personne ne la croit. Cela pourrait être un roman classique d’une vieille dame qui devient un peu loufoque, mais l’autrice a réussi à faire quelque chose auquel je ne m’attendais absolument pas tout au long de mon écoute : elle m’a complètement happée dans son récit. Alors accrochez-vous, parce qu’on va décortiquer tout cela ensemble.

    Elsa, on la connaît au début du roman toute petite, et on sait qu’elle n’a plus de mère car, juste avant la fin de la guerre, sa mère s’est dénoncée en tant que juive, ne supportant pas d’être passée entre les mailles du filet. Puis elle s’est mariée et a eu un fils. Elle a divorcé et est devenue institutrice. Maintenant, elle est à la retraite. Son fils est très distant avec elle, et elle s’ennuie, regardant régulièrement à la fenêtre. Ce qu’elle voit, ce sont les enfants des voisins. Deux ont l’air absolument adorables, mais le troisième semble maltraité. Une alarme tilte dans sa tête, et elle décide de mener son enquête. Or, il n’y a aucune trace de cet enfant, nulle part. Et surtout, personne ne la croit.

    Tout au long de ce roman, l’autrice va jouer avec nous, sur nos perceptions. Comment savoir si Elsa a raison ou tort ? Est-ce qu’il se passe réellement quelque chose chez les voisins ou est-on en présence d’une vieille dame qui commence à glisser vers la sénilité ? Et ne comptez pas sur moi pour vous révéler cela, parce que vous changerez d’avis tout au long du roman et vous ne le saurez qu’à la toute fin.

    Comment l’autrice fait-elle cela ? Eh bien, elle se concentre tout d’abord sur Elsa, dont on a le point de vue pendant toute une partie de son roman. Elsa est une femme torturée car elle a été traumatisée par le décès de sa mère, qu’elle n’a tout simplement pas compris. Elle pense qu’elle entend la voix de sa mère quand elle est petite, mais tout le monde semble l’ignorer quand elle en parle. Et cela continue quand elle vieillit : son mari décide de partir dans un autre pays pour raison professionnelle, et elle le laisse partir. Tout comme son fils, d’ailleurs. On a l’impression que son existence importune beaucoup de monde, en fait. Personne ne l’écoute vraiment tout au long du roman.

    Et puis il y a son fils, Martin. On sait qu’il a un fils, Bastien, mais on ne sait pas s’il est là ou pas. Il est marié mais n’est pas plus avec sa femme. Et quand sa mère aimerait aborder des sujets importants, il la renvoie à son psy. Et nous, on se demande qui est ce petit garçon inconnu, pourquoi il prend autant d’importance dans ce récit.

    Quant aux voisins, ils sont bizarres. Très énigmatiques mais qui commencent à lui parler. Mais est-ce que ce n’est pas pour endormir sa méfiance ? On ne sait pas, car le seul point de vue que l’on a, c’est celui d’Elsa.

    Dans tout ce roman, on développe des thèmes assez incroyables, en fait. On sent auprès d’Elsa une grosse culpabilité. Mais on n’arrive pas bien à cerner pourquoi. Est-ce parce qu’elle a des regrets par rapport à son fils ? Ou s’est-il passé quelque chose avec son petit-fils Bastien ? Est-ce qu’elle s’en veut de ne pouvoir rien faire pour ce petit garçon ? A-t-elle des regrets sur le déroulement de sa vie ? On sent qu’il y a plein de non-dits sur cette famille et sur les ressentis d’Elsa.

    Et puis Elsa, elle est seule. Elle voit son fils une fois par mois pour déjeuner, mais on sent qu’il n’est pas vraiment là. Il n’est pas dans leur conversation. Et puis, elle ne voit quasiment personne à part son psychiatre. C’est une vieille femme très seule dont les idées tournent en boucle dans sa tête. Ces idées se transforment en obsession, et on se demande très souvent si son comportement irrationnel, parfois, ce n’est pas juste parce qu’on l’ignore tout le temps ou si, tout simplement, elle commence à avoir l’esprit qui fuit. Elsa est-elle une personne très entêtée ou sombre-t-elle dans la démence sénile ? La question se pose vraiment, et je le dis en toute connaissance de cause, puisque mon grand-père a eu une démence sénile à la fin de sa vie. Pour détecter ce genre de pathologie lorsqu’on a un point de vue interne, c’est très difficile de voir la nuance. Et je trouve que l’autrice arrive très bien à retranscrire cette très légère frontière.

    Enfin, le gros du roman, tout de même. On voit Elsa signaler à beaucoup de personnes : l’école, les services sociaux et même la police, la possibilité qu’un enfant puisse être maltraité. Or, cet enfant n’existe pas apparemment de manière légale. Cela montre aussi l’impuissance de l’autorité face à une situation non conventionnelle. Si un enfant n’existe pas officiellement, il n’est pas protégé par les institutions, et cela même si une personne le signale. C’est assez effrayant, car on voit bien l’impuissance de ces institutions de ne pouvoir agir, mais aussi la frustration et la détresse d’Elsa, qui a ce sentiment de ne pas être crue, de ne pas être écoutée.

    Nous avons des thèmes choisis. Mais est-ce que l’autrice a réussi à tout agencer ? Autrement dit, est-ce qu’elle a bien fait son job ? Eh bien… Non, je ne vais pas vous faire lambiner plus longtemps. Elle arrive à nous donner le doute tout au long du roman, et pour cela, elle utilise la succession du point de vue d’Elsa et celui de Martin, qui doute constamment de sa mère. Avec ces deux points de vue, on est à fleur de peau tout le temps. C’est comme cela qu’elle construit sa narration, et c’est comme cela qu’elle nous a, tout simplement. Car tout le récit, elle ne nous dit pas tout et nous laisse tout à notre appréciation. Et je peux vous dire que tout au long de mon écoute, je n’ai pas arrêté de me poser des questions.

    Ce roman est absolument génial. Vous passerez votre temps dans la vie d’Elsa, le temps du roman. Parfois, vous prendrez un peu de temps pour réfléchir sur l’histoire que vous lisez et vous vous surprendrez à participer un peu, ainsi, à la vie d’Elsa. Alors oui, il y a le côté thriller, parce qu’il y a ce petit garçon qu’on ne sait pas s’il existe ou pas, s’il est en danger ou pas. Et puis il y a Bastien, son petit-fils dont on ne sait pas non plus s’il existe ou pas. Et je peux vous dire que cela vous prend vraiment aux tripes. Mais il y a aussi cette énigme qui est Elsa. Qui la connaît vraiment ? Qui est-elle vraiment ? Et c’est en cela que ce roman va vous marquer. Ce n’est pas seulement un thriller, mais c’est aussi un roman qui traite de l’humain, tout simplement.

  • Chanur de Carolyn J. Cherryh

    Titre : Chanur

    Autrice : Carolyn J. Cherryh

    Traducteurs : Michel Deutsch

    Saga : Chanur

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : J’ai lu

    Genre : Science Fiction

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    Chronique corrigée

    Il y a des livres qui vous tombent dessus comme lorsque vous avez un coup de foudre. J’étais en quête d’un livre pour le Club de lecture de Choixpitre qui demandait « Un livre de votre année de naissance ». Et je vois une autrice de Science-Fiction, Carolyn J. Cherryh, qui a écrit le premier tome d’une saga, Chanur, et je tombe sur une couverture de livre absolument kitsch. Vous la voyez d’ailleurs en présentation de cette chronique, car je l’adore. Mais qu’en est-il du contenu du livre ? Heureusement pour moi, j’ai joué à quitte ou double, me renseignant juste sur l’autrice, qui est reconnue pour être féministe, et je me suis lancée dedans, parce que le résumé est trompeur, figurez-vous. Je le remanie un peu pour vous, et ensuite, nous verrons à quel point Chanur est une saga importante pour la Science-Fiction et qu’elle mériterait un peu plus de mise en avant.

    Dans un station-port, il y a une créature qui erre et évolue en dessous des regards des populations jusqu’à ce qu’elle se réfugie sur un vaisseau : L’Orgueil de Chanur, dont la capitaine s’appelle Pyanfar Chanur. Celle-ci détecte que cette créature, dont on n’a jamais vu de représentant, sait reconnaître des écritures, donc elle décide de lui accorder l’asile. Mais cette action risque de lui attirer l’animosité des autres races.

    C’est l’essence même de ce roman : le fait d’accorder l’asile à une espèce que l’on ne connaît pas et avec qui on ne peut pas communiquer, qu’est-ce que cela représente ? Et surtout, quelles tensions politiques cela peut provoquer, au niveau planétaire, mais interplanétaire aussi.

    Notre personnage principal est une capitaine de vaisseau du nom de Pyanfar Chanur, et c’est déjà cela qui est dingue pour un roman de Science-Fiction du début des années 80. Mais l’autrice va aller encore plus loin, car Pyanfar n’est pas humaine : c’est une Hani que l’on peut imaginer comme une femme-tigre. C’est aussi une personne d’âge mature : on sait qu’elle est mariée et qu’elle a deux enfants déjà adultes, ce qui nous situerait en âge humain à entre la quarantaine minimum et la cinquantaine. C’est une capitaine confirmée, mais de moindre importance. On sait qu’elle gère bien son vaisseau, qu’elle a de l’autorité et que c’est une entreprise familiale, puisque sa nièce, Hilfy, fait partie de l’équipage. Et enfin, on sait qu’elle est plutôt appréciée par les autres espèces et que c’est aussi pour cela qu’elle est plutôt bonne dans son domaine.

    Dans son équipage, il y a bien entendu sa nièce, mais aussi une navigatrice et une gérante de sécurité. Hilfy est toute nouvelle, et on sent qu’elle a encore du mal avec l’autorité. Elle est impulsive et représente un peu sa tante plus jeune. On sait que les vaisseaux Hani ne sont occupés que par des femmes, car les hommes, eux, dirigent le domaine sous le couvert d’autres femmes, parce qu’ils sont beaucoup trop dirigés par leurs pulsions. Dans cet univers, et surtout dans ce tome, on sait qu’il y a les Mahendo’sat, des personnes-singe dont la société semble être plutôt égalitaire au niveau des sexes. C’est une race qui utilise le commerce et la technologie pour asseoir son pouvoir. C’est avec eux que viennent les intrigues politiques. Il y a aussi les Kifs, une race de personnes-lézards qui sont plutôt belliqueux. C’est une race qui veut asseoir sa domination par la force, et on ne sait rien de leur sexe. Ce sont d’ailleurs les Kifs qui retenaient la créature.

    En parlant de créature, levons le voile de suite : c’est un humain, et il s’appelle Tully. On sait qu’il a peur et qu’il est plutôt maladroit, et on découvrira un peu de sa personnalité au fur et à mesure qu’il arrivera à communiquer avec l’équipage. C’est assez amusant, car nous le découvrons sous le regard de Pyanfar, donc on pense que Tully est plutôt sale, mystérieux dans le sens où elle n’arrive pas à déterminer pourquoi il est là et ce qu’il veut.

    De cette présentation, on peut déjà deviner un peu les thèmes de ce roman. Au travers de cette situation avec Tully, l’autrice démontre aux lecteur·ices qu’un individu qui nous semble très familier (un homme blond et qui, dans notre société, serait privilégié) n’a à peine qu’un statut d’animal. C’est Pyanfar qui se bat pour lui obtenir des papiers garantissant son statut d’individu, et ce sera l’enjeu principal de ce roman. En effet, les Kifs et les Mahendo’sat revendiquent la propriété de Tully, car c’est une espèce non pensante. Ils ne cherchent même pas à connaître son histoire. Soit ils veulent le manipuler et l’utiliser, soit ils veulent le tuer. Cela montre bien tout l’enjeu du colonialisme, par exemple, mais aussi les réactions xénophobes que pourraient avoir des peuples. Et ce sont des sujets encore d’actualité. D’ailleurs, je vous laisse regarder l’actualité du moment, qui est assez parlante. Pyanfar montre que, peu importe si l’on peut comprendre une espèce ou non, à partir du moment où ces espèces sont pensantes, elles méritent une protection et une aide en cas de danger, et surtout, elles méritent la liberté de choix.

    Et toutes les négociations et toutes les actions qu’effectuera Pyanfar vont montrer les enjeux politiques que cela provoque. En effet, on voit très rapidement que les Kifs et les Mahendo’sat vont œuvrer chacun à leur manière pour influencer Pyanfar. Cela va avoir des répercussions sur toutes les races, puisque l’équilibre est rompu, mais cela aura aussi des répercussions planétaires, puisque Pyanfar va devoir subir les pressions de son propre peuple, qui n’est pas dominant dans cet univers. Elle va devoir choisir entre protéger son peuple ou respecter ses idéaux, son sens moral. Et c’est cette tension que l’on retrouvera tout au long du roman.

    Je vous parle de différentes espèces, mais il va falloir aussi faire un petit point dessus. Nous avons deux forces en puissance : les Kifs, les fameuses personnes-lézards. C’est une espèce très belliqueuse dont on ne sait pas grand-chose, sauf qu’ils aiment conquérir le monde. C’est un peuple qui accorde beaucoup d’importance à la réputation guerrière. Ils apparaissent très effrayants et bruts de décoffrage, mais ils sont plus intelligents qu’il n’y paraît au premier abord. En face, en termes d’influence, il y a les Mahendo’sat, les gens-singes. C’est une espèce commerçante qui aime débarquer sur les planètes, apporter de la technologie pour développer leur commerce, à leur avantage bien sûr. C’est d’ailleurs comme cela qu’ils ont procédé avec les Hani, qui peuvent être considérés comme une espèce en voie de développement. Au milieu des Kifs et des Mahendo’sat, il y a une espèce qui ressemble un peu à des elfes : les Sh’to, une espèce diplomate. Sa particularité est d’avoir trois sexes possibles, et ils changent après un fort bouleversement émotionnel. Autant vous dire que, dans leur spécialité, ce n’est pas un atout, car à chaque changement de sexe, ils changent de personnalité et, surtout, parfois, perdent la mémoire. Il y a aussi des personnes-araignées, les Knn, une espèce très bizarre qui communique parfois de manière très obscure, car, possédant plusieurs cerveaux, il faut un tableau pour interpréter chaque communication. Ils apparaissent pour prendre une chose et en donner une autre de manière très aléatoire. C’est une espèce très bizarre, car on ne la comprend pas tout simplement.

    Comme vous pouvez le deviner, l’autrice nous donne des détails au fur et à mesure et, spoilers, au fur et à mesure des tomes. Nous pourrons ainsi affiner notre perception des espèces au fur et à mesure que nous découvrons l’univers. Il n’y a pas de gentils ou de méchants. Il n’y a pas non plus de puissance dominatrice. C’est réellement une transposition des politiques humaines à l’échelle interplanétaire. C’est totalement immersif, parce qu’on découvre tout cela au travers des déambulations de Pyanfar, qui n’est pas la personne la plus importante chez les Hani, et elle ne fait pas partie des espèces qui dominent l’échiquier politique. On verra donc comment cela se passe quand on n’a pas toutes les cartes en main.

    C’est ça, le style de Carolyn J. Cherryh : elle nous met en totale immersion, et nous ne découvrons des choses que lorsque Pyanfar les devine par elle-même. Cela nous implique émotionnellement aussi, puisqu’on a envie de lui donner des réponses sur ses interrogations à propos de Tully, par exemple, mais on se pose des questions sur les Hani et les autres espèces parce que Pyanfar ne nous les explique pas toujours, puisqu’elle les connaît. C’est aussi pour cela que le rôle d’Hilfy, la jeune nouvelle, nous est utile, car elle est en formation sur le vaisseau.

    Mais je vous vois venir : des intrigues politiques tout le temps, on va s’ennuyer. Mais pas du tout. Alors oui, on aura des explications sur l’univers, sur le fonctionnement des vaisseaux, sur les espèces, mais c’est écrit de manière très fluide. L’autrice sait aussi alterner les moments de calme, d’introspection, de réflexion, mais aussi des moments d’action intense. En quelques lignes, on comprend ce qui se passe, et c’est surtout cela que j’ai beaucoup aimé dans ce roman.

    On a donc : des personnages et une intrigue incroyables, un univers extrêmement riche et un point de vue intéressant. Y a-t-il des points négatifs ? Comme vous l’avez peut-être deviné plus tôt, j’ai eu un vrai coup de cœur (et je n’utilise pas cette expression très souvent) pour ce roman, pour cette saga. J’ai littéralement, pendant un peu plus d’un mois, vécu Chanur, ressenti Chanur. Je me suis cassée la tête pour regrouper les informations sur cet univers sans trop vouloir me spoiler. Alors oui, c’est un univers un peu exigeant. Il va vous demander de l’attention. Mais vous serez amplement récompensé·e. Pour moi, c’est vraiment un des romans précurseurs des autrices comme Becky Chambers, par exemple.

    En bref, voici une saga profondément inclusive, féministe et qui a mon âge. Et chose incroyable, je l’ai découverte totalement par hasard. Et pourquoi ? Je me propose de vous parler un peu de l’autrice : Carolyn J. Cherryh. Elle est née en 1942 à Saint Louis, en Californie. Elle n’est pas considérée comme une autrice classique, car elle a commencé par écrire des romans plutôt que des nouvelles. Sa particularité est vraiment d’adopter un point de vue interne, et c’est hérité d’autrices comme Jane Austen. Elle est considérée comme un J.R.R. Tolkien de la Science-Fiction, tant elle construit son monde, que ce soit par les cultures, les langues ou les décors. Et si vous voulez découvrir un peu avec moi son univers, peut-être même que je me pencherai sur sa bibliographie, comme les sagas Les Guerres de la Compagnie, celle de L’Ère du rapprochement, qui sont dans le même univers. Mais sûrement d’autres. Vous m’accompagnerez ? Et cette autrice écrit aussi dans le domaine de la Fantasy. Que d’heures de lecture en perspective ! Par contre, il n’y a aucune récompense pour Chanur. Aucune. Alors oui, elle a reçu le Prix Hugo pour les romans Forteresse des Étoiles et Cyteen. Et un astéroïde a été nommé en son honneur. Et c’est tout. Alors qu’elle a écrit des dizaines de romans et qu’elle a construit des univers incroyables. À méditer, n’est-ce pas ? Laissez une chance à cette autrice. En tous cas, vous en entendrez parler ici.

    Et si vous souhaitez m’entendre en parler, c’est par ici :)

  • Noon du Soleil noir de L.L. Kloeter

    Titre : Noon du Soleil Noir

    Auteurices : L.L. Kloeter

    Saga : Noon du Soleil Noir

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Le Bélial

    Genre : Fantasy

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    J’ai rendu visite à ma librairie à l’occasion d’un comité de lecture. En furetant un peu dans les rayons, je suis tombée sur un livre mis en valeur, dont la couverture représente un corbeau noir. L’illustration est de Nicolas Fructus et, si cela me disait quelque chose, c’est parce qu’il a déjà illustré un autre livre en ma possession : Gotland. Ce livre, c’est le premier tome de Noon du Soleil Noir. Il est publié chez Le Bélial par un couple d’auteurices sous le nom de plume L.L. Kloetzer, que je connais aussi car j’ai Cleer dans ma pile à lire. Comme vous le constatez, les planètes étaient alignées. Et en prime, j’avais envie d’un récit pas trop long de fantasy. Comprenez que c’est le début d’année et que j’ai besoin de lectures simples, donc pas une longue saga. C’est une duologie et, si la lecture paraît simple, il y a plein de thèmes qui en ressortent.

    Dans ce roman, on suit Yors, un ancien mercenaire sans le sou qui cherche du travail en servant de guide aux nouveaux arrivants de la ville. Une caravane arrive, et parmi ses participants, il y a Noon, un sorcier qui veut s’établir en ville pour y ouvrir un commerce de magie. Simple, efficace, et à l’apparence sympathique, me direz-vous, mais parfois, sous un récit à l’apparence simple se cache une richesse insoupçonnée. Allez, je vous emmène les découvrir.

    Déjà, rien que nos deux personnages peuvent soulever des questions. Yors est un mercenaire qui prétend avoir des appétences en philosophie, ce dont nous doutons tout de suite, mais j’avoue que c’est drôle. On sait qu’il est né et qu’il a grandi dans cette ville. C’est lui notre porte d’entrée dans l’univers. Et pourtant, on sait qu’il a travaillé toute sa vie, qu’il boite à cause de ses nombreuses blessures, et surtout, on devine très vite qu’il n’a pas d’endroit où dormir et qu’il n’a qu’une pièce d’argent en poche. Noon, lui, a l’air d’un jeune homme de bonne famille. Pourtant, il est toujours en décalage. Dès le premier chapitre, à l’arrivée de la caravane de Phil le Jeune, Yors nous dit qu’il attend une petite cérémonie d’arrivée, suivie des formalités. Devinez qui interrompt tout pour payer son passage en priorité ? Noon, bien entendu ! Toute leur aventure va se résumer à cela : deux personnages totalement marginaux, qui, grâce à leur marginalité, se comprennent immédiatement, deviennent des électrons libres, et s’affranchissent des avis des autres. Mais, en contrepartie, ils reçoivent peu d’aide.

    Maintenant que nous avons deux personnages principaux amenés à parcourir la plus grande ville du monde connu, il nous faut un super décor, un grand terrain de jeu pour l’intrigue. Et pour cela, la fantasy en ville permet de construire un super univers. On sait que la ville est construite sur plusieurs collines et que, sur la plus grande, il y a le palais du Suzerain. Pour accéder à la ville, il y a un port qui donne sur la mer et un fleuve, ainsi qu’un accès par les terres. Noon, lui, aimerait ouvrir une boutique de sorcellerie. Pour cela, Yors lui indique qu’il faut aller voir la Guilde des Magiciens. Ils se font refouler, donc ils demandent à entrer au service du Palais du Suzerain, mais Noon change d’avis en voyant comment les magiciens y sont traités. La seule solution pour nos deux compagnons est d’aller dans le quartier des Prostituées. Ils s’y établissent et, comme Noon est un nouvel arrivant, nous avons droit à quelques promenades en ville.

    La cité devient ainsi un personnage à part entière. Ce qu’on en découvre, c’est que c’est un milieu plutôt hostile. Dès le premier soir, Noon échappe de peu à une tentative de vol par le cousin de Phil le Jeune. Pour entrer en ville, il faut passer par une montagne de formalités. Pareil pour ouvrir un commerce, ce qui ne peut se faire sans l’approbation de la Guilde. Au Palais, on découvre que le Suzerain est un enfant et que la cité est dirigée par des bureaucrates. Certains quartiers sont même à l’abandon. Avec cela, on a une ville qui prend de l’ampleur et un milieu qui n’a pas l’air si accueillant. Par-dessus tout, un personnage extérieur intervient pour tenter des manipulations politiques. Cette ville ressemble à une vieille dame un peu rigide, prête à être bousculée par Yors et Noon.

    Et on apprend à connaître cette ville par les déambulations de Yors et Noon. Cela s’étend sur plusieurs semaines, permettant de construire une vraie relation d’amitié entre eux. Yors, qui est né et a grandi ici, devient un guide parfait. À travers lui, on découvre les mécanismes de l’administration, la topographie des quartiers, et l’histoire de la ville. Vous pourriez penser qu’il s’agit d’une ville classique. Mais voilà, Noon l’accompagne. Dès son deuxième jour, il repère une chaîne magique souterraine qui parcourt tous les sous-sols de la cité. Cette ville ne tient littéralement que par la magie, tout en interdisant le libre commerce de celle-ci. Intéressant, non ? Mais Noon remarque aussi des gargouilles sur les bâtiments. Ces gargouilles, en réalité, sont des malédictions achetées par les habitants contre leurs voisins. Noon voit tous les liens magiques de la ville. Cela lui donne aussi une certaine spiritualité et une mémoire. Ces découvertes sont dispersées dans les chapitres, parfois à travers des quartiers, parfois à travers des rencontres avec des habitants. C’est en prenant le temps que l’on réalise que cette ville n’est pas juste un décor, mais un véritable personnage, un élément caractéristique de la fantasy urbaine.

    On a donc des institutions très rigides dans une ville pleine de contradictions, avec Yors et Noon qui développent une belle complicité au fil des semaines. Ils trouvent un pied-à-terre dans le quartier des Prostituées. Que va donc donner ce commerce de magie ? Ils commencent par la clientèle la plus proche : une tenancière de bordel qui a besoin d’un contraceptif pour ses filles. Puis viennent un propriétaire d’entrepôt qui croit être poursuivi par un fantôme, un enfant dont la sœur risque d’être vendue, et une nouvelle arrivante à qui on a volé un objet. Tous ces gens vont voir Noon, alors qu’il y a des gardes, un tribunal… On est d’accord que ce n’est pas à Noon de gérer cela, non ? Qui plus est, il existe un quartier entier de magiciens. Cela montre que la justice ne fonctionne pas, puisque les habitants se tournent vers Noon pour des problèmes sans lien direct avec la magie. Cette succession de clients m’a bien fait rire, car Noon refuse souvent d’être payé. Il parle de médecine, de justice, de dettes, mais rarement de magie. Pourtant, il reste accessible à ces gens et ne prend pas parti. Parfois, Yors intervient en sous-main, à la limite de la légalité, pour résoudre les choses humainement. Par ailleurs, on découvre que la spécialité de Noon est un art mal vu : la nécromancie. Mais pour lui, ce n’est qu’un outil. Il ne se pose pas en juge face à ceux qui sollicitent ses services et leur explique que la magie crée un contrat qui les engage. Quand on peut l’éviter, il conseille de chercher une alternative. Sinon, cela peut finir en combat silencieux entre gargouilles. Ainsi, Noon et Yors ne sont pas des héros, mais des personnages avec leur propre morale et éthique.

    Vous pourriez penser que cet univers est déjà bien riche et les personnages très complets. Je suis d’accord avec vous. Mais ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Pourquoi ? À cause du choix de la narration. Ce roman est écrit à la première personne, du point de vue de Yors. Par conséquent, Noon reste mystérieux : nous ne connaissons ni ses pensées ni son passé. De même, on sent qu’une grande intrigue politique se trame, mais Yors, en tant que mercenaire marginal, n’en perçoit que des fragments. Nous devrons attendre le deuxième tome pour obtenir plus d’éléments. En outre, les auteurs adaptent leur style à Yors : ses réflexions, ses préoccupations, et des phrases simples qui reflètent son appartenance aux bas-fonds. Parfois, il nous étonne par son émerveillement ou son humour. Enfin, on sent que les auteurs sont des amoureux des principes fondamentaux de la fantasy. La magie est simple et fonctionnelle, à la manière de Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux ou de Mémé Ciredutemps dans Les Annales du Disque-Monde. Et j’avoue que j’aime beaucoup cette approche de la fantasy.

    Alors, reprenons : on a un super duo, Yors et Noon, dans un univers hostile mais riche historiquement. Ce premier tome nous montre le fonctionnement de la ville et la réaction des habitants. Mais est-ce un livre de voyage ? Pas du tout ! L’intrigue s’ancre solidement, alternant entre moments de vie et épisodes d’action. On soulève des sujets sérieux, mais on rit aussi beaucoup. Et le tout est magnifiquement illustré par Nicolas Fructus. Une vraie réussite, non ? Un avant-goût, une belle préparation pour le deuxième volet. Changerons-nous de point de vue ? Allons-nous révolutionner la ville ? Tant de questions, et j’ai hâte de vous les partager.

    Si vous aimez les ambiances de fantasy urbaine, voici quelques suggestions de ma part :

    • Watsburg de Cédric Ferrand.
    • La saga de la Tour de Gardede Claire Duvivier et de Guillaume Chamanadjian.
    • La saga : Les extraordinaires et fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, détective privé de Raphaël Albert
    • La saga des dossiers Dresden de Jim Butcher.
    • La saga de la Laverie de Charles Stross.

    Et vous ? Vous êtes plutôt Fantasy dans la nature ou Fantasy en ville ?

  • Bienvenue à la librairie Hyunam de Hwang Bo-reum

    Titre : Bienvenue à la Librairie Hyunam

    Autrice : Hwang Bo-Reum

    Traducteurs : Hyonhee Lee et Isabelle Ribadeau Dumas

    Maison d’édition : Editions Philippe Piquier

    Genre : Contemporaine

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    Un jour que je discutais avec ma copine Alex, elle me parle d’une série d’autrices coréennes qu’elle souhaiterait lire pour son podcast Geon-Bae. Ne connaissant pas ce type de littérature, je dis oui tout de suite quand elle me propose sa liste de livres. Dedans, il y avait Bienvenue à la librairie Hyunam, écrit par Hwang Bo-Reum et publié aux Éditions Philippe Piquier en 2024. En France, ce livre a été traduit par Hyonhee Lee et Isabelle Ribadeau Dumas. Ce roman est classé dans la littérature contemporaine, mais on va affiner un petit peu la catégorisation. En anglais, on appelle ce type de romans les Healing novels qu’on pourrait traduire par : romans réconfortants. C’est un genre littéraire qui vise à apaiser, inspirer et réconforter les lecteur·rices. Pour cela, il nous faut des personnages en quête de sens, un cadre chaleureux, un rythme lent et contemplatif, un ton positif et des thèmes centrés sur la vie quotidienne. Et Bienvenue à la Librairie Hyunam correspond tout à fait à cette définition.

    Un jour, Yeong-Ju a décidé de changer de vie et elle ouvre une librairie de quartier : la Librairie Hyunam. Au fil des jours, nous la suivrons écouter et conseiller les habitants du quartier comme la maman de Chin-Cheol, se faire des amies comme Jimi et Jeong-Seo, embaucher un torréfacteur, Min-Joo, et rencontrer des auteurs tels que Seung-Loo.

    Je vous disais plus tôt que le but de chaque personnage allait être une quête de soi, et c’est entièrement le cas ici. Yeong-Ju, notre libraire indépendante, n’échappe pas à la règle. Elle était mariée, avait une belle carrière devant elle, puis voit qu’elle n’est pas heureuse. Contre l’avis de sa mère, elle plaque tout : mari, métier et vie confortable pour se recentrer sur sa passion première : la lecture. Elle va prendre cette passion comme un vrai moteur et ouvrir sa librairie. C’est en faisant cette introspection, puis en s’ouvrant aux autres, qu’elle va vivre différemment, penser différemment et peut-être trouver des clés pour vivre heureuse.


    Quand sa librairie commence à fonctionner, elle embauche Min-Joo, qui est un peu comme elle : il a fait des études, a tout donné pour réussir et n’a pas trouvé d’emploi stable. C’est en faisant le café à la librairie qu’il découvre sa passion : la torréfaction. Et en faisant cela, il va sortir des attentes sociales et familiales pour trouver son propre chemin.

    Jeong-Seo, c’est une cliente un peu particulière. Elle ne vient que pour méditer et boire du café. C’est en fréquentant cette librairie qu’elle va se lier à d’autres personnes, se guérir et prendre un nouveau départ en trouvant sa place.

    Par ces histoires, l’autrice nous montre plusieurs choses : il faut accepter l’introspection et trouver du temps pour s’occuper de soi, ce qui n’est pas facile du tout dans une société qui nous demande d’être tout le temps productifs. Elle nous montre aussi qu’il faut célébrer les petites victoires : on ne se trouve pas du jour au lendemain et on ne se guérit pas instantanément. Il faut célébrer chaque petite victoire et se connaître soi-même, prendre le temps de découvrir ses propres passions. Et surtout, il faut aussi ne pas faire cela tout seul. C’est l’importance de trouver sa place, trouver sa communauté pour avancer en toute bienveillance et même parfois se laisser porter. Ce que montrent ces personnages, c’est que même si la vie ne prend pas le chemin tout tracé, c’est peut-être le moment de saisir d’autres opportunités. C’est aussi le moment de trouver le bon rythme, cet espèce d’équilibre ténu entre l’action et l’introspection : une fois que l’on sait quels sont nos besoins, c’est le moment d’agir pour changer. Et puis, surtout, quelles que soient vos passions : la lecture, faire du café, tricoter, si vous y trouvez du plaisir, vous trouverez toujours une communauté pour vous soutenir et vous pousser vers l’avant.


    La puissance de ce livre est là-dedans aussi, que ce soit dans son cadre ou dans les personnages : les relations humaines sont un véritable moteur de changement. Déjà, tout le monde se retrouve à un moment donné dans la librairie de quartier. C’est cette librairie qui devient une espèce de microcosme de ce quartier et, allant régulièrement dans une librairie indépendante, je peux vous certifier que c’est un symbole universel.

  • Le Nain, le Chasseur de prime & le Croque-mort de Jean-Luc Istin et Bertrand Benoît

    Titre : Le Nain, le chasseur de Prime et le Croque-Mort

    Auteurs : Jean-Luc Istin et Bertrand Benoït

    Saga : West Fantasy

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Editions Oxymore

    Genre : Fantasy

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Les fêtes de fin d’année sont l’occasion pour moi d’offrir un livre qui m’a marquée à mes proches. Eux, en retour, m’offrent souvent des bandes dessinées ou des comics, car, il faut l’avouer, je suis bien moins calée dans ce genre de format que dans celui des romans et des nouvelles. Cette année, cela a été aussi le cas puisque j’ai reçu le premier tome de la saga West Fantasy : Le Nain, le Chasseur et le Croque-Mort, avec Jean-Luc Istin au scénario et Bertrand Benoit au dessin. C’est publié chez les Éditions Oxymore depuis le 20 mars 2024. Et la particularité de cette bande dessinée est d’associer le western avec la fantasy, mélange que j’apprécie beaucoup. Alors mettez votre plus beau chapeau de cowboy et partez avec moi dans cette nouvelle aventure.

    Comme le dit le titre, nous allons suivre trois personnages : le nain Oskaar Albericht, le chasseur de primes Kandal Jones, et Shiinkle, le croque-mort. En fait, s’il y a bien un trio improbable à créer, c’est bien celui-là, mais que voulez-vous, c’est la magie des rencontres dans l’Ouest sauvage. Tout ce que je vous en dirai, c’est qu’Oskaar a posé la main sur le mauvais monolithe et cela a invoqué le mauvais nécromant. Comme quoi, il faut toujours faire attention à où l’on pose ses mains.

    Comme vous pouvez le constater, nous aurons trois héros masculins issus de trois races différentes qui représentent bien trois aspects classiques du western. Pour ceux qui auraient des doutes, c’est une allusion subtile au titre du film Le Bon, la Brute et le Truand. Oskaar Albericht, c’est le nain de la bande. Il a une femme, des enfants et une mine. Et sa mine est vraiment très généreuse en or. Et pourtant, Oskaar est malheureux et continue de creuser jusqu’à ce qu’il arrive à un monolithe directement issu de l’univers de Lovecraft, et c’est bien ce qui causera tous les malheurs de ce tome. Il est l’exact archétype des idées qu’on se fait d’un nain depuis Bilbo le Hobbit. Vous savez, cette histoire un peu dingue de nains qui creusent la Moria jusqu’à atteindre son cœur et attirer un dragon. Ici, au moins, on change un peu la donne car, figurez-vous, ce n’est pas la cupidité qui pousse ce nain à agir ainsi. En effet, si Oskaar creuse, c’est pour oublier, car la culpabilité le ronge, et c’est pour cela que le monolithe réagit.

    Shiinkle Ac’nite, lui, est un gobelin et il est croque-mort. Et c’est plutôt pratique quand on est nécrophage. J’avoue que j’ai trouvé l’association entre le métier et cette race absolument parfaite. Shiinkle est ostracisé, mais cela ne le dérange pas. Il suit les personnes qui tuent des gens pour pouvoir se nourrir mais aussi récupérer leurs biens. C’est au travers de ses yeux qu’on suit l’aventure. Il aime suivre les gens parce que cela lui permet d’assister un peu aux événements. Il suivait une jeune femme qui faisait des duels chaque jour, mais nous ne saurons rien de cette histoire car c’est une femme et on est dans un récit de bonshommes. Donc cette femme a été tuée en duel par Kandal Jones, un chasseur de primes. C’est comme cela que Shiinkle a changé de direction.

    Kandal Jones est un humain, et il a vraiment l’allure du chasseur de primes. Il tue, il récupère sa récompense. Mais comme on est dans un western et qu’il faut bien qu’il rencontre Oskaar le nain, il a une vendetta personnelle contre lui, mais évidemment, cela ne va pas se passer comme prévu et cela en fait un peu l’enjeu de ce tome.

    Ce qui frappe, de prime abord, dans ce premier tome, c’est qu’il introduit l’univers de la fantasy western. On y voit des personnages plus attachés à la survie qu’à autre chose. On est en plein dans la conquête de l’Ouest. Pour vous résumer un peu cela, ça s’est passé aux États-Unis au XIXᵉ siècle. En gros, toutes les populations européennes se sont dit que coloniser toute la partie occidentale du continent où se trouvent les natifs américains, c’était une bonne idée.

    C’est un peu comme s’ils pensaient que c’était leur destinée de prendre possession de ces terres pour les faire prospérer. Après la Guerre de Sécession, on vote le Homestead Act en 1862, qui facilite la distribution de titres de propriété à des colons. Les chemins de fer commencent aussi à se répandre. C’est ainsi qu’il y a des villes qui se construisent très vite et avec un haut taux de criminalité. Cette période a grandement influencé l’esprit des Américains et on en retrouve des traces dans le cinéma avec les westerns, par exemple. Et s’il y a un film à voir, c’est bien La Conquête de l’Ouest, réalisé par Henry Hathaway, John Ford et George Marshall, sorti en 1962. Et c’est toute cette image que l’on voit en quelques planches. On cerne de suite de quoi cela parle, et c’est aussi un bon contraste avec les personnages directement issus de la fantasy. Par contre, la partie de la mine où se trouve le monolithe, elle, fait clairement référence à l’univers de Lovecraft. J’avoue ne pas trop avoir compris cet ajout, mais pourquoi pas ? Cela montre bien la menace qui approche.

    Est-ce que tout ceci va nous mettre de la profondeur dans l’intrigue et les personnages ? Oui, non. Je ne sais pas non plus. J’ai plutôt l’impression que le scénariste et le dessinateur ont tenté des trucs pour trouver eux-mêmes leur place dans cet univers. Il n’y a pas grand-chose à interpréter de plus dans cette bande dessinée, car c’est plutôt un récit d’action. Et quand bien même, le rythme n’est pas bon parfois : certaines scènes tirent en longueur et d’autres mériteraient un peu de développement. Si ce n’est que pour l’instauration du contexte en premier volet, cela ne me dérange pas : j’ai bien aimé ma lecture. Mais j’avoue que j’appréhende un peu pour la suite car, oui, on m’a aussi offert les autres tomes.

    Parlons graphismes maintenant. Et vous admirerez mon incompétence à ce sujet. Les graphismes sont réalistes. Et beaux. Mais est-ce que le dessinateur a tenté des trucs ? Je ne pense pas. D’après ce que j’ai pu regarder, ces deux personnes : Jean-Luc Istin et Bertrand Benoit, ont déjà travaillé ensemble et sur des projets de fantasy. J’ai l’impression qu’ils avaient envie de tenter un nouveau truc, mais sans trop oser non plus, de peur de nous perdre.

    Et en vrai, le gros problème que j’ai aussi avec ce premier tome, c’est que lorsqu’on me parle de l’association entre le western et la fantasy, je pense de suite à la saga La Tour Sombre de Stephen King, qui doit être ma saga préférée à l’heure actuelle, ce qui, en termes d’intrigue, ne laisse pas beaucoup de place à d’autres, il faut l’avouer. Et pourtant, je lirai les trois autres tomes avec plaisir parce que l’ambiance est là. Et que lire un western avec des nains et des gobelins sans chercher à aller plus loin, c’est aussi OK.

    J’attends donc beaucoup des prochains volumes, en espérant que les auteurs ont poussé un peu plus loin l’intrigue. Sinon, eh bien cela me fera mon feuilleton de l’hiver, et voilà tout !

    Et vous ? Aimez-vous cette association de genres ? Quel est votre western préféré ? Dans tous les cas, on se retrouve très vite pour le prochain !

  • Les Attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard

    Titre : Les Attracteurs de Rose Street

    Auteur : Lucius Shepard

    Traducteur : Jean-Daniel Brèque

    Maison d’édition : Le Bélial

    Genre : Science Fiction

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    Vous connaissez Lucius Shepard ? Parce que moi, pas du tout. C’est exactement pour cela que je tente toujours de surveiller les publications de la collection Une Heure-Lumière de Le Bélial. Parce qu’au travers de novellas, je découvre des auteurices et puis après je creuse. J’ai découvert ainsi que c’est un auteur américain décédé en 2014. Il a beaucoup voyagé et a eu plein de métiers. Ce que j’ai découvert, c’est que la novella que j’ai lue, Les Attracteurs de Rose Street, fait partie de ses œuvres majeures, mais que, même dans les genres d’écrit, il a tendance à ratisser large : le cycle Le Dragon Griaule, qui m’attire beaucoup, a l’air d’être un cycle de fantasy, voire de dark fantasy ; R&R (La Vie en guerre), cela semble être de la science-fiction, tout comme Green Eyes, alors que La Vie en guerre a l’air d’être de la littérature blanche. J’espère ainsi que vous aimez cet auteur ou qu’il vous interpelle, car je sens qu’on va en reparler.

    Mais pour en revenir à Les Attracteurs de Rose Street, de quoi cela parle-t-il ? Prothero, jeune aliéniste en quête de reconnaissance et récent membre du Club des Inventeurs, accepte un contrat proposé par Richmond, un inventeur ostracisé vivant à Rose Street, un quartier pauvre de Londres. Richmond a inventé des machines qu’il appelle des attracteurs, car elles attirent à elles les particules fines du smog, permettant d’assainir l’air de Londres. Sauf que ces machines ont eu un effet inattendu : elles attirent des fantômes, dont celui de la sœur de Richmond, Christine.

    J’avoue que j’ai été surprise en lisant ce résumé, car le Londres victorien, pour moi, fait écho à un récit fantastique ou gothique, mais pas de science-fiction. Quoi que… c’est ce que nous allons voir tout au long de ce roman. Gardez juste ces trois genres de roman en tête.


    Les différents thèmes du roman

    Le premier thème de ce roman est plutôt limpide, car, dès le début, on a une scène où Prothero marche dans les rues de Londres, la main frôlant les murs, car il y a le smog. Et Richmond dit qu’il a une machine pouvant peut-être résoudre ce problème, sauf que ses attracteurs ont un effet inattendu. On sait que l’action se passe dans le Londres victorien. Ce décor est assez spécifique, alors on va revenir dessus.

    Au XIXe siècle, Londres voit sa population grandir de manière exponentielle, puisqu’on passe d’un million de personnes à 6,7 millions à la fin du siècle. Si vous avez déjà lu du Charles Dickens, vous savez ce que cela veut dire : la multiplication des quartiers de taudis et la multiplication de maladies comme le typhus, la variole ou le choléra. Si vous voulez une donnée marquante, l’épidémie de choléra en 1849 a causé 14 000 victimes. Ça a aussi provoqué une émulation de progrès urbains : la réfection des égouts dans toute la ville après l’épisode de la Grande Puanteur en 1858, la création du Metropolitan Police Service en 1829 par Robert Peel (c’est pour cela qu’on appelle les policiers anglais les Bobbies, d’ailleurs) et surtout, la création de la première ligne de métro mondiale en 1861. Sauf que toute cette industrialisation a eu un autre pendant écologique : le smog.

    C’est un mélange épais et toxique de brouillard naturel et de fumées industrielles. C’est un brouillard jaune, épais, et très néfaste pour la société. Si vous avez déjà vu la série The Crown, vous avez vu un aperçu du smog puisque la série évoque le Grand Smog de Londres en 1952, qui a causé 12 000 morts. Autant vous dire qu’une invention de Richmond aurait pu intéresser tout le monde à l’époque, mais ces machines n’ont pas pu tout résoudre, car elles avaient un effet encore plus néfaste : déchirer le voile entre le monde des vivants et le monde des morts. Et le fait qu’une machine attire les fantômes, c’est très révélateur aussi des craintes de la population victorienne. Toutes ces avancées scientifiques avaient en effet développé le spiritisme. C’est vraiment une caractéristique de cette époque, cette dualité entre le rationalisme avec toutes ces avancées scientifiques et le surnaturel avec le spiritisme. Lucius Shepard le montre très bien dans sa novella avec juste une invention et le smog. Il ancre vraiment son récit dans cette époque, et on la reconnaît de suite. On saura donc quel sera ce premier enjeu : la science et ses limites.

    On parle de fantômes dans ce roman. C’est aussi un thème en soi dans le contexte de ce roman, car c’est une métaphore très utilisée dans le roman gothique, et cela marque bien aussi l’époque dans laquelle se situe le roman. Mais qu’est-ce que c’est que ce genre ? Il émerge à la fin du XVIIIᵉ siècle en Angleterre et connaît son apogée au début du XXᵉ siècle. Cela a donné une émulation pour plein d’autres genres, mais on en reparlera plus tard. Les thèmes récurrents du roman gothique sont : la transgression des tabous, la confrontation entre le réel et le surnaturel, les peurs ancestrales (genre, les fantômes) et on saupoudre tout cela de critique sociale. Si vous voulez des romans gothiques connus, il y a toute la bibliographie de Charles Dickens, L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson, Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, Melmoth ou l’Homme errant de Charles Maturin ou même L’Abbaye de Northanger de Jane Austen (même si c’en est une parodie). Et quand je disais que le roman gothique a donné naissance à tellement d’autres genres très appréciés aujourd’hui, eh bien il y a Dracula de Bram Stoker, qui a engendré toute une littérature vampirique. Il y a même deux films sortis sur ce roman cette année, il me semble. Et enfin, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, qui a été considéré a posteriori comme le premier roman de science-fiction.

    Ce n’est pas anodin, ces fantômes, pour situer le roman, et il y a aussi la profession d’aliéniste de Prothero qui nous indique tout de suite que ce n’est pas pour ses compétences technologiques que Richmond l’engage. Et qu’est-ce que c’est que cette profession ? Au XIXᵉ siècle, un aliéniste est un médecin spécialisé dans le traitement des maladies mentales. Cela vient du mot aliénation : il traite des personnes dites aliénées, soit des personnes coupées de la « réalité » ou de leur propre esprit. En effet, le XIXᵉ siècle, c’est aussi la modernisation du domaine médical, donc on commence à s’intéresser aux maladies mentales, par exemple. L’aliénisme n’est pas de la psychiatrie mais son précurseur. C’est aussi le rejet des explications morales et religieuses de la folie. Donc le fait qu’un aliéniste va étudier un phénomène où il y a des fantômes va donner un caractère de méthode scientifique, ou au moins un semblant dans tout cela. On utilise d’ailleurs pas mal les aliénistes dans les fictions de l’époque : L’Aliéniste de Caleb Carr ou même le personnage du Dr Seward dans Dracula. Le fait que Prothero soit aliéniste nous pousse à nous interroger sur le côté psychologique des apparitions de fantômes, et ça, c’est bien un élément typique des romans gothiques.

    Enfin, dernière thématique et non des moindres : Les Attracteurs de Rose Street propose une critique sociale. Dès les premières lignes, on en parle d’ailleurs, car il s’agit d’une description de Richmond sous les yeux de Prothero au Club des Inventeurs. Ce club est d’ailleurs caractéristique de la société londonienne au XIXᵉ siècle : c’est un club de gentlemen, autrement dit, une association d’hommes, issus généralement de la haute société, se regroupant par affinités. Ces clubs sont une véritable tradition puisqu’ils datent du début du XVIIIᵉ siècle, et on en retrouve encore des traces au début du XXᵉ siècle. Un des clubs célèbres dans la littérature que vous ignorez sûrement de connaître est le Reform Club, dont fait partie un certain Phileas Fogg, où il a parié de faire Le Tour du monde en 80 jours (Jules Verne).

    Dans le Club des Inventeurs de ce livre, Prothero est un nouvel arrivant qui exerce une profession pas encore reconnue comme sérieuse. Donc, il doit suivre le mouvement. Et la tendance actuelle, c’est bien d’ostraciser Richmond, un inventeur membre du club, parce qu’il vit dans un quartier populaire du nom de Rose Street. Prothero n’a d’ailleurs jamais mis les pieds dans ce quartier, car il fait partie de la haute société. Par contre, on découvre tout au long du roman que tous les membres du Club des Inventeurs ont fréquenté la maison de Richmond, car la sœur de celui-ci gérait une maison close. Prothero s’aperçoit donc que si la société victorienne a des barrières sociales très strictes et rigides, les élites de Londres sont toutes des hypocrites, car tout le monde se rend à Rose Street pour s’encanailler.

    Et pour marquer le coup, Lucius Shepard utilise une chanson dans cette novella qui reflète tout cela : Champagne Charlie, une chanson populaire anglaise du XIXᵉ siècle associée au chanteur et comédien George Leybourne, qui l’a interprétée pour la première fois en 1867 dans les music-halls. Le chanteur incarne un personnage extravagant qui a toujours une coupe de champagne à la main et critique les excès des classes aisées. Et, comme c’est une chanson chantée souvent dans les music-halls, c’est une sorte d’exutoire pour eux. Et, vous voyez, la critique sociale, non seulement c’est une caractéristique du roman gothique, mais c’est aussi un des dadas de Lucius Shepard. On retrouvera ce thème dans la plupart de ses écrits.


    Les personnages

    Maintenant que vous avez bien en tête le contexte historique et les différents thèmes du roman — la science et ses limites, le contraste entre l’émergence des sciences psychologiques et le retour au spiritisme, et une bonne critique sociale par-dessus —, attardons-nous un peu sur les personnages, parce qu’eux aussi, figurez-vous, ont un gros dossier. Accrochez-vous !

    On ouvre le roman par Prothero. C’est un peu le jeune premier du roman. On sait qu’il est aliéniste, que sa profession n’est pas encore reconnue et qu’en gros, il fait sa publicité. Il a très envie de développer sa carrière. Cela le rend influençable, car il va calquer son comportement sur les autres membres du club en dédaignant Richmond. Cela dit, il a besoin d’argent, donc il va accepter la mission de ce dernier sous le sceau du secret, et c’est en découvrant d’autres personnes de classes plus populaires qu’il va évoluer. C’est quelqu’un de profondément curieux, mais il reste prudent, se raccrochant aux sciences. Pareil, ce n’est pas parce que Richmond l’embauche qu’il ne va pas avoir un regard critique sur lui, tout comme il va développer un regard critique sur le Club des Inventeurs. Cela dit, il n’est pas là pour renverser la société : il a bien conscience que les barrières sociales sont extrêmement rigides à Londres. Pareil, ses émotions vont évoluer et, comme c’est notre héros, il va même tomber amoureux.

    Son employeur est Richmond, qui est un inventeur et surtout un membre du Club des Inventeurs. Pourtant, il est méprisé par les membres du club. C’est typiquement l’inventeur fou qui ne voit que son objectif, et il a aussi une fêlure : sa sœur Christine est décédée et il vit dans son ancienne maison. C’est une personne qui place le progrès scientifique au-dessus de tout, sans aucune considération éthique, donc on sait que cela va mal se terminer. On découvre que ses seules obsessions sont ses machines et sa sœur Christine. Et surtout, quand il se rend compte que la science ne résout pas tout, il sombre dans la folie.

    Richmond a une sœur, Christine, et elle est l’enjeu principal. Elle est décédée, et on soupçonne fortement qu’elle a été assassinée ou qu’elle a vécu un traumatisme, car elle apparaît dans la maison en tant que fantôme. On sait très vite qu’elle tenait une maison close pour les élites, là où réside maintenant son frère. Prothero est là pour l’aider à trouver la paix, mais elle refuse de parler du jour de sa mort. On sait enfin qu’elle a eu des relations compliquées avec son frère.

    Voici pour les personnages principaux, passons aux deux protagonistes secondaires. Nous avons Jane, une ancienne prostituée qui était embauchée par Christine mais qui est restée au service de Richmond. C’est une jeune femme qui a eu un passé difficile, mais qui en est ressortie endurcie. Elle cherche une vie meilleure et n’hésite pas à changer de vie pour cela. Enfin, Sir Charles, un membre influent du Club des Inventeurs. Il représente totalement la chanson Champagne Charlie que j’ai évoquée plus tôt. C’est un peu l’antagoniste, le représentant de cette société aristocratique qu’on critique ouvertement. Par exemple, on sait que c’est sous son influence que Richmond est ostracisé dans le Club, alors qu’il a été le client de Christine.

    Tous ces personnages montrent bien que nous sommes sur une représentation des tensions dans la société victorienne. Prothero et Jane représentent un peu l’avenir de la société : Prothero accepte de franchir les barrières sociales tout en restant réaliste sur ses préjugés et sur son impuissance à changer certaines choses, et Jane fait tout pour vivre une vie meilleure tout en acceptant son passé trouble. Sir Charles incarne une certaine aristocratie qui veut rester dans le paraître tout en profitant de sa position pour faire absolument ce qu’elle veut en cachette. Richmond et Christine sont, eux, de purs résultats de cette société, quelque part en pleine déchéance. Ils ont été broyés par le système à un moment de leur vie parce qu’ils ont voulu une part de liberté : Christine en voulant choisir qui elle aime et en vivant une vie non vertueuse, Richmond en restant totalement obsédé par ses inventions. À travers ces personnages, on voit une société victorienne complètement tiraillée entre le progrès technologique et l’absence totale de progrès social, car les frontières entre les classes restent bien rigides.


    Le style de l’auteur et l’atmosphère

    Et comment Lucius Shepard arrive-t-il à coordonner tout cela dans un récit court, en plus ? À part le talent, bien entendu. Eh bien, l’auteur implante son récit dans un Londres victorien : c’est un décor que l’on connaît bien et c’est une période de l’Histoire où il se passe beaucoup de choses. Rappelez-vous, on a plein de progrès technologiques, mais, en même temps, un retour aux anciennes croyances. Qui plus est, cela reste une période exaltante, car il reste tout à faire au niveau social, par exemple. Il y a tout un monde à renverser. Et Shepard nous met dans l’ambiance directement avec Prothero, qui évolue dans ce milieu du Club des Inventeurs où l’on progresse, mais pas trop. Il ne sait pas où il va, et sa balade en plein smog le souligne : il ne sait pas où il va, il a du mal à avancer et, s’il continue, il risque d’aller droit dans le mur. C’est en acceptant l’opportunité de Richmond, en prenant un risque, qu’il va se retrouver à Rose Street et ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure. Est-ce qu’il va réussir ? C’est au roman de vous le montrer.

    Mais surtout, comment l’auteur fait-il cela ? Eh bien, en reprenant les codes du roman gothique, tout simplement, un genre qui permet d’aller à la fois vers le fantastique et la science-fiction, comme on l’a vu au début.

    Et c’est vraiment cela que j’ai apprécié dans ce roman. Déjà, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman gothique (oui, quelques mois, ce n’est pas très long, mais c’est un genre que j’aime beaucoup). Il n’a pas besoin d’un format long, car on connaît ces thèmes sociaux par cœur. Regardez la société occidentale de nos jours : on a une espèce de clivage social qui devient de plus en plus insurmontable, des personnages politiques qui se croient tout permis sous couvert de leur image de moralité, quant aux femmes qui désirent mener une vie indépendante et réussir, elles risquent de se faire broyer par le système. Quant aux jeunes qui veulent faire avancer les choses, ils doivent souvent changer d’environnement pour y arriver.

    Et pour nous faire comprendre tout cela, Lucius Shepard nous donne des personnages universels dont on comprend assez vite les enjeux. C’est une novella complète. La seule chose que je regrette, c’est que Prothero accepte très rapidement le fait qu’il va faire une thérapie à un fantôme, mais c’est vraiment pour vous trouver un tout petit point négatif.


    Recommandations de lecture

    Si vous désirez rester dans l’ambiance, n’hésitez pas à vous plonger dans des classiques :

    • Jane Eyre de Charlotte Brontë.
    • L’Abbaye de Northanger de Jane Austen.
    • L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson.
    • Dracula de Bram Stoker.
    • Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.
    • Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley.

    Pour une ambiance gothique à souhait, mais dans un contexte de fantasy, n’hésitez pas non plus à lire La Cité diaphane d’Anouck Faure.

    En connaissez-vous d’autres aussi contemporains ? Dites-moi tout en commentaires !