• Shada de Gareth Roberts

    Titre : Shada

    Auteur : Gareth Roberts

    Traducteur : Olivier Debernard

    Maison d’édition : Milady

    Genre : Science fiction

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    En 1979, Douglas Adams décide d’écrire trois épisodes pour la fin de la 17e saison et aussi pour clore sa participation à la série Doctor Who. Sauf qu’une grève éclate et ces épisodes ne peuvent jamais être diffusés. Ce n’est qu’en 2013 que Gareth Roberts, un autre scénariste de la série, avec l’accord des héritiers de Douglas Adams, sort la novélisation de ces épisodes. Shada a ainsi été publié en France aux éditions Milady.

    Mais pourquoi vous parler de série et de livre ? Eh bien, Douglas Adams, que l’on connaît pour ses romans Le Guide du Voyageur Intergalactique, a aussi contribué à la scénarisation de la série Doctor Who. Gareth Roberts, lui, a tenté de lui rendre hommage en empruntant un peu de son style pour rédiger ce roman. Shada est réellement un épisode iconique de Doctor Who car il n’a jamais été entièrement diffusé. Nous allons voir ici quel impact ce livre et ces épisodes ont eu sur la série Doctor Who, et surtout, explorer les thèmes qu’ils développent.

    Un jour, Skagra décide que Dieu n’existe pas. Cela laisse une place ! Autant que ce soit lui. Pendant ce temps, le Professeur Chronotis, Seigneur du Temps, a pris sa retraite à l’université de Cambridge. Mais il a oublié de rendre un livre ! Il fait donc appel à un très vieil ami pour le restituer à Gallifrey. Le Docteur vient donc accompagné de Romana et de K-9.

    Dans ce livre, on conserve un ton très léger, mais les thèmes abordés sont très sérieux et toujours d’actualité. Tout d’abord, qu’est-ce que Shada ? On voit se profiler un homme qui veut devenir un dieu, un ancien Seigneur du Temps, un Docteur et ses compagnons. Mais Shada ? Eh bien, Shada est une prison où l’on enferme les Seigneurs du Temps renégats. On les met en stase, et ils sont endormis pour la durée de leur peine. Sauf que les Seigneurs du Temps ont eux-mêmes oublié l’existence de cette prison. Or, les Seigneurs du Temps sont censés représenter une civilisation très développée et devraient donc avoir un système de justice permettant de réduire toute criminalité, voire de l’anéantir. Mais cette prison symbolise surtout l’absence de réhabilitation, la stagnation des institutions face à leurs usagers. En revanche, Chronotis, lui, représente tout le contraire : il a chapardé un livre mais s’en sort (il a fait d’autres trucs aussi, mais je ne vous les dévoilerai pas ici). Il montre qu’en dehors du système, il a pu racheter ses fautes.

    Seigneur du Temps, Professeur Chronotis… Un de ses visiteurs dit de son bureau qu’il « suinte le temps ». Et c’est bien de cela qu’on va parler tout le temps (sans mauvais jeu de mots). Chris, un jeune étudiant, pense toujours au passé. Sa camarade Clare se tourne sans arrêt vers l’avenir. Chronotis perd le temps et la mémoire car il demande toujours si tout le monde veut une tasse de thé et il oublie ce qu’il a fait la veille. Quant au Docteur, c’est connu : à bord de son Tardis (une machine à voyager dans le Temps et l’Espace), il est plutôt du genre à aller contre le temps. Skagra, lui, veut l’arrêter et le contrôler puisqu’il veut devenir un dieu. Tout ce roman parle du temps qui passe, du temps qu’il reste, de la mémoire. Forge-t-elle l’identité ? Faut-il oublier certaines choses ? C’est un débat qui revient sans cesse dans nos informations, et surtout dans cette actualité où l’Extrême Droite revient en force : a-t-on oublié ce qui s’est passé ?

    Enfin, ce livre aborde le thème du pouvoir et de ses dérives. Skagra veut devenir un dieu et, pour cela, il n’hésitera pas à tuer tout le monde. Les Seigneurs du Temps préfèrent endormir à jamais des personnes plutôt que de les remettre sur le droit chemin… On a bien une critique des dérives du pouvoir ici.

    Pour mettre en œuvre ses thèmes, le livre met en relation des personnages qui nous permettent de jongler entre eux. On a le Docteur et Romana, qui ont une relation de profond respect mutuel. Il y a des non-dits entre eux, certes, mais ils le vivent bien et, surtout, cela ne les empêche pas d’avancer car ils regardent dans la même direction. Contrairement à Chris et Clare, deux étudiants amoureux mais qui ne savent pas communiquer. Et c’est ce qui les éloigne sans cesse. Chronotis, lui, perd la notion de sociabilité et ne peut plus rien faire car il est bloqué dans la même boucle : qui veut du thé, ses livres, son bureau. On sent qu’il ne voit plus grand monde et commence petit à petit à s’éteindre. Skagra, lui, refuse toute sociabilité pour devenir un méchant presque caricatural. La seule interaction qu’il supporte est celle de l’IA de son vaisseau, car elle est programmée pour l’adorer, littéralement. Et je trouve que cela en dit long sur son état d’esprit, vous ne trouvez pas ?

    Alors, on a des thèmes forts et des personnages tout aussi charismatiques. Mais cela ne fait pas tout. Qu’est-ce qui vous fera aimer Shada ? Son style peut-être ? Sûrement. Pour mettre en œuvre à la fois l’humour et la légèreté qui caractérisent la série Doctor Who mais aussi tous ces sujets forts, Gareth Roberts utilise une « astuce » que Douglas Adams emploie fréquemment dans toutes ses œuvres : l’absurde. Cela rend des situations très comiques, comme le Professeur Chronotis qui demande toujours qui veut une tasse de thé. J’ai plutôt choisi d’y voir un petit clin d’œil à Alice aux Pays des Merveilles, alors que ce Docteur est un Seigneur du Temps. Il y a de l’action avec des chassés-croisés à vélo, tandis que le Docteur discute de vie et de mort avec une IA. C’est ce savant mélange et ces clins d’œil à Douglas Adams que j’ai beaucoup appréciés. Sans pour autant que ce soit une copie parfaite du style littéraire du scénariste.

    Cela en fait un livre très sympa à lire et, surtout, qui nous permet de « vivre » ces trois épisodes de Doctor Who de manière très tangible. Il pourrait nous manquer la vidéo ou l’audio ? Je ne sais pas, car la personnalité de ce Docteur, incarné par Tom Baker, semble très présente (et pourtant, je ne l’ai qu’entraperçu aux 50 ans de la série. Il avait un je-ne-sais-quoi de malicieux). C’est un livre qui peut se lire tout seul et pourtant, il s’imbrique bien dans l’univers de Doctor Who. On y parle des Seigneurs du Temps et de Gallifrey sans aller sur leur planète, en restant tranquillement à Cambridge. On peut aussi faire des parallèles avec d’autres épisodes un peu plus modernes, et celui qui me vient à l’esprit est Pandorica is Open (un épisode du Docteur incarné par Matt Smith, dont les compagnons sont Amy et Rory). Sincèrement, je pense que cet épisode, et de fait ce livre, est à la fois un épisode dit classique (il se passe quelque chose et le Docteur vient tout résoudre), mais aussi une base de réflexion de Douglas Adams sur son monde.

    Alors oui, quand on parle de Shada aux accros de la série comme moi, ce livre en devient culte. Ce n’est peut-être pas le mieux écrit, ce n’est peut-être même pas le meilleur épisode de Doctor Who. Mais… il est plus grand à l’intérieur, si vous voyez ce que je veux dire. Et cela correspond tout à fait à l’esprit de cette série. On s’y amuse et on réfléchit de manière impromptue sur des thèmes intemporels.

  • L’enfant aux cailloux de Sophie Loubière

    Titre : L’enfant aux cailloux

    Autrice : Sophie Loubière

    Maison d’édition : Pocket

    Genre : Thriller

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    Je suis abonnée à Audible et, parfois, on a la possibilité de lire des livres gratuitement. Dans cette sélection, il y avait L’enfant aux cailloux de Sophie Loubière, publié aux éditions Pocket depuis 2014. Si cela vous intéresse, sachez que la narratrice chez Audible est l’autrice elle-même, et c’est bien quelque chose que j’apprécie beaucoup. L’enfant aux cailloux, cela raconte l’histoire d’Elsa Préau, une retraitée persuadée qu’un enfant dans son voisinage est maltraité. Sauf que personne ne la croit. Cela pourrait être un roman classique d’une vieille dame qui devient un peu loufoque, mais l’autrice a réussi à faire quelque chose auquel je ne m’attendais absolument pas tout au long de mon écoute : elle m’a complètement happée dans son récit. Alors accrochez-vous, parce qu’on va décortiquer tout cela ensemble.

    Elsa, on la connaît au début du roman toute petite, et on sait qu’elle n’a plus de mère car, juste avant la fin de la guerre, sa mère s’est dénoncée en tant que juive, ne supportant pas d’être passée entre les mailles du filet. Puis elle s’est mariée et a eu un fils. Elle a divorcé et est devenue institutrice. Maintenant, elle est à la retraite. Son fils est très distant avec elle, et elle s’ennuie, regardant régulièrement à la fenêtre. Ce qu’elle voit, ce sont les enfants des voisins. Deux ont l’air absolument adorables, mais le troisième semble maltraité. Une alarme tilte dans sa tête, et elle décide de mener son enquête. Or, il n’y a aucune trace de cet enfant, nulle part. Et surtout, personne ne la croit.

    Tout au long de ce roman, l’autrice va jouer avec nous, sur nos perceptions. Comment savoir si Elsa a raison ou tort ? Est-ce qu’il se passe réellement quelque chose chez les voisins ou est-on en présence d’une vieille dame qui commence à glisser vers la sénilité ? Et ne comptez pas sur moi pour vous révéler cela, parce que vous changerez d’avis tout au long du roman et vous ne le saurez qu’à la toute fin.

    Comment l’autrice fait-elle cela ? Eh bien, elle se concentre tout d’abord sur Elsa, dont on a le point de vue pendant toute une partie de son roman. Elsa est une femme torturée car elle a été traumatisée par le décès de sa mère, qu’elle n’a tout simplement pas compris. Elle pense qu’elle entend la voix de sa mère quand elle est petite, mais tout le monde semble l’ignorer quand elle en parle. Et cela continue quand elle vieillit : son mari décide de partir dans un autre pays pour raison professionnelle, et elle le laisse partir. Tout comme son fils, d’ailleurs. On a l’impression que son existence importune beaucoup de monde, en fait. Personne ne l’écoute vraiment tout au long du roman.

    Et puis il y a son fils, Martin. On sait qu’il a un fils, Bastien, mais on ne sait pas s’il est là ou pas. Il est marié mais n’est pas plus avec sa femme. Et quand sa mère aimerait aborder des sujets importants, il la renvoie à son psy. Et nous, on se demande qui est ce petit garçon inconnu, pourquoi il prend autant d’importance dans ce récit.

    Quant aux voisins, ils sont bizarres. Très énigmatiques mais qui commencent à lui parler. Mais est-ce que ce n’est pas pour endormir sa méfiance ? On ne sait pas, car le seul point de vue que l’on a, c’est celui d’Elsa.

    Dans tout ce roman, on développe des thèmes assez incroyables, en fait. On sent auprès d’Elsa une grosse culpabilité. Mais on n’arrive pas bien à cerner pourquoi. Est-ce parce qu’elle a des regrets par rapport à son fils ? Ou s’est-il passé quelque chose avec son petit-fils Bastien ? Est-ce qu’elle s’en veut de ne pouvoir rien faire pour ce petit garçon ? A-t-elle des regrets sur le déroulement de sa vie ? On sent qu’il y a plein de non-dits sur cette famille et sur les ressentis d’Elsa.

    Et puis Elsa, elle est seule. Elle voit son fils une fois par mois pour déjeuner, mais on sent qu’il n’est pas vraiment là. Il n’est pas dans leur conversation. Et puis, elle ne voit quasiment personne à part son psychiatre. C’est une vieille femme très seule dont les idées tournent en boucle dans sa tête. Ces idées se transforment en obsession, et on se demande très souvent si son comportement irrationnel, parfois, ce n’est pas juste parce qu’on l’ignore tout le temps ou si, tout simplement, elle commence à avoir l’esprit qui fuit. Elsa est-elle une personne très entêtée ou sombre-t-elle dans la démence sénile ? La question se pose vraiment, et je le dis en toute connaissance de cause, puisque mon grand-père a eu une démence sénile à la fin de sa vie. Pour détecter ce genre de pathologie lorsqu’on a un point de vue interne, c’est très difficile de voir la nuance. Et je trouve que l’autrice arrive très bien à retranscrire cette très légère frontière.

    Enfin, le gros du roman, tout de même. On voit Elsa signaler à beaucoup de personnes : l’école, les services sociaux et même la police, la possibilité qu’un enfant puisse être maltraité. Or, cet enfant n’existe pas apparemment de manière légale. Cela montre aussi l’impuissance de l’autorité face à une situation non conventionnelle. Si un enfant n’existe pas officiellement, il n’est pas protégé par les institutions, et cela même si une personne le signale. C’est assez effrayant, car on voit bien l’impuissance de ces institutions de ne pouvoir agir, mais aussi la frustration et la détresse d’Elsa, qui a ce sentiment de ne pas être crue, de ne pas être écoutée.

    Nous avons des thèmes choisis. Mais est-ce que l’autrice a réussi à tout agencer ? Autrement dit, est-ce qu’elle a bien fait son job ? Eh bien… Non, je ne vais pas vous faire lambiner plus longtemps. Elle arrive à nous donner le doute tout au long du roman, et pour cela, elle utilise la succession du point de vue d’Elsa et celui de Martin, qui doute constamment de sa mère. Avec ces deux points de vue, on est à fleur de peau tout le temps. C’est comme cela qu’elle construit sa narration, et c’est comme cela qu’elle nous a, tout simplement. Car tout le récit, elle ne nous dit pas tout et nous laisse tout à notre appréciation. Et je peux vous dire que tout au long de mon écoute, je n’ai pas arrêté de me poser des questions.

    Ce roman est absolument génial. Vous passerez votre temps dans la vie d’Elsa, le temps du roman. Parfois, vous prendrez un peu de temps pour réfléchir sur l’histoire que vous lisez et vous vous surprendrez à participer un peu, ainsi, à la vie d’Elsa. Alors oui, il y a le côté thriller, parce qu’il y a ce petit garçon qu’on ne sait pas s’il existe ou pas, s’il est en danger ou pas. Et puis il y a Bastien, son petit-fils dont on ne sait pas non plus s’il existe ou pas. Et je peux vous dire que cela vous prend vraiment aux tripes. Mais il y a aussi cette énigme qui est Elsa. Qui la connaît vraiment ? Qui est-elle vraiment ? Et c’est en cela que ce roman va vous marquer. Ce n’est pas seulement un thriller, mais c’est aussi un roman qui traite de l’humain, tout simplement.

  • Chanur de Carolyn J. Cherryh

    Titre : Chanur

    Autrice : Carolyn J. Cherryh

    Traducteurs : Michel Deutsch

    Saga : Chanur

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : J’ai lu

    Genre : Science Fiction

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    Chronique corrigée

    Il y a des livres qui vous tombent dessus comme lorsque vous avez un coup de foudre. J’étais en quête d’un livre pour le Club de lecture de Choixpitre qui demandait « Un livre de votre année de naissance ». Et je vois une autrice de Science-Fiction, Carolyn J. Cherryh, qui a écrit le premier tome d’une saga, Chanur, et je tombe sur une couverture de livre absolument kitsch. Vous la voyez d’ailleurs en présentation de cette chronique, car je l’adore. Mais qu’en est-il du contenu du livre ? Heureusement pour moi, j’ai joué à quitte ou double, me renseignant juste sur l’autrice, qui est reconnue pour être féministe, et je me suis lancée dedans, parce que le résumé est trompeur, figurez-vous. Je le remanie un peu pour vous, et ensuite, nous verrons à quel point Chanur est une saga importante pour la Science-Fiction et qu’elle mériterait un peu plus de mise en avant.

    Dans un station-port, il y a une créature qui erre et évolue en dessous des regards des populations jusqu’à ce qu’elle se réfugie sur un vaisseau : L’Orgueil de Chanur, dont la capitaine s’appelle Pyanfar Chanur. Celle-ci détecte que cette créature, dont on n’a jamais vu de représentant, sait reconnaître des écritures, donc elle décide de lui accorder l’asile. Mais cette action risque de lui attirer l’animosité des autres races.

    C’est l’essence même de ce roman : le fait d’accorder l’asile à une espèce que l’on ne connaît pas et avec qui on ne peut pas communiquer, qu’est-ce que cela représente ? Et surtout, quelles tensions politiques cela peut provoquer, au niveau planétaire, mais interplanétaire aussi.

    Notre personnage principal est une capitaine de vaisseau du nom de Pyanfar Chanur, et c’est déjà cela qui est dingue pour un roman de Science-Fiction du début des années 80. Mais l’autrice va aller encore plus loin, car Pyanfar n’est pas humaine : c’est une Hani que l’on peut imaginer comme une femme-tigre. C’est aussi une personne d’âge mature : on sait qu’elle est mariée et qu’elle a deux enfants déjà adultes, ce qui nous situerait en âge humain à entre la quarantaine minimum et la cinquantaine. C’est une capitaine confirmée, mais de moindre importance. On sait qu’elle gère bien son vaisseau, qu’elle a de l’autorité et que c’est une entreprise familiale, puisque sa nièce, Hilfy, fait partie de l’équipage. Et enfin, on sait qu’elle est plutôt appréciée par les autres espèces et que c’est aussi pour cela qu’elle est plutôt bonne dans son domaine.

    Dans son équipage, il y a bien entendu sa nièce, mais aussi une navigatrice et une gérante de sécurité. Hilfy est toute nouvelle, et on sent qu’elle a encore du mal avec l’autorité. Elle est impulsive et représente un peu sa tante plus jeune. On sait que les vaisseaux Hani ne sont occupés que par des femmes, car les hommes, eux, dirigent le domaine sous le couvert d’autres femmes, parce qu’ils sont beaucoup trop dirigés par leurs pulsions. Dans cet univers, et surtout dans ce tome, on sait qu’il y a les Mahendo’sat, des personnes-singe dont la société semble être plutôt égalitaire au niveau des sexes. C’est une race qui utilise le commerce et la technologie pour asseoir son pouvoir. C’est avec eux que viennent les intrigues politiques. Il y a aussi les Kifs, une race de personnes-lézards qui sont plutôt belliqueux. C’est une race qui veut asseoir sa domination par la force, et on ne sait rien de leur sexe. Ce sont d’ailleurs les Kifs qui retenaient la créature.

    En parlant de créature, levons le voile de suite : c’est un humain, et il s’appelle Tully. On sait qu’il a peur et qu’il est plutôt maladroit, et on découvrira un peu de sa personnalité au fur et à mesure qu’il arrivera à communiquer avec l’équipage. C’est assez amusant, car nous le découvrons sous le regard de Pyanfar, donc on pense que Tully est plutôt sale, mystérieux dans le sens où elle n’arrive pas à déterminer pourquoi il est là et ce qu’il veut.

    De cette présentation, on peut déjà deviner un peu les thèmes de ce roman. Au travers de cette situation avec Tully, l’autrice démontre aux lecteur·ices qu’un individu qui nous semble très familier (un homme blond et qui, dans notre société, serait privilégié) n’a à peine qu’un statut d’animal. C’est Pyanfar qui se bat pour lui obtenir des papiers garantissant son statut d’individu, et ce sera l’enjeu principal de ce roman. En effet, les Kifs et les Mahendo’sat revendiquent la propriété de Tully, car c’est une espèce non pensante. Ils ne cherchent même pas à connaître son histoire. Soit ils veulent le manipuler et l’utiliser, soit ils veulent le tuer. Cela montre bien tout l’enjeu du colonialisme, par exemple, mais aussi les réactions xénophobes que pourraient avoir des peuples. Et ce sont des sujets encore d’actualité. D’ailleurs, je vous laisse regarder l’actualité du moment, qui est assez parlante. Pyanfar montre que, peu importe si l’on peut comprendre une espèce ou non, à partir du moment où ces espèces sont pensantes, elles méritent une protection et une aide en cas de danger, et surtout, elles méritent la liberté de choix.

    Et toutes les négociations et toutes les actions qu’effectuera Pyanfar vont montrer les enjeux politiques que cela provoque. En effet, on voit très rapidement que les Kifs et les Mahendo’sat vont œuvrer chacun à leur manière pour influencer Pyanfar. Cela va avoir des répercussions sur toutes les races, puisque l’équilibre est rompu, mais cela aura aussi des répercussions planétaires, puisque Pyanfar va devoir subir les pressions de son propre peuple, qui n’est pas dominant dans cet univers. Elle va devoir choisir entre protéger son peuple ou respecter ses idéaux, son sens moral. Et c’est cette tension que l’on retrouvera tout au long du roman.

    Je vous parle de différentes espèces, mais il va falloir aussi faire un petit point dessus. Nous avons deux forces en puissance : les Kifs, les fameuses personnes-lézards. C’est une espèce très belliqueuse dont on ne sait pas grand-chose, sauf qu’ils aiment conquérir le monde. C’est un peuple qui accorde beaucoup d’importance à la réputation guerrière. Ils apparaissent très effrayants et bruts de décoffrage, mais ils sont plus intelligents qu’il n’y paraît au premier abord. En face, en termes d’influence, il y a les Mahendo’sat, les gens-singes. C’est une espèce commerçante qui aime débarquer sur les planètes, apporter de la technologie pour développer leur commerce, à leur avantage bien sûr. C’est d’ailleurs comme cela qu’ils ont procédé avec les Hani, qui peuvent être considérés comme une espèce en voie de développement. Au milieu des Kifs et des Mahendo’sat, il y a une espèce qui ressemble un peu à des elfes : les Sh’to, une espèce diplomate. Sa particularité est d’avoir trois sexes possibles, et ils changent après un fort bouleversement émotionnel. Autant vous dire que, dans leur spécialité, ce n’est pas un atout, car à chaque changement de sexe, ils changent de personnalité et, surtout, parfois, perdent la mémoire. Il y a aussi des personnes-araignées, les Knn, une espèce très bizarre qui communique parfois de manière très obscure, car, possédant plusieurs cerveaux, il faut un tableau pour interpréter chaque communication. Ils apparaissent pour prendre une chose et en donner une autre de manière très aléatoire. C’est une espèce très bizarre, car on ne la comprend pas tout simplement.

    Comme vous pouvez le deviner, l’autrice nous donne des détails au fur et à mesure et, spoilers, au fur et à mesure des tomes. Nous pourrons ainsi affiner notre perception des espèces au fur et à mesure que nous découvrons l’univers. Il n’y a pas de gentils ou de méchants. Il n’y a pas non plus de puissance dominatrice. C’est réellement une transposition des politiques humaines à l’échelle interplanétaire. C’est totalement immersif, parce qu’on découvre tout cela au travers des déambulations de Pyanfar, qui n’est pas la personne la plus importante chez les Hani, et elle ne fait pas partie des espèces qui dominent l’échiquier politique. On verra donc comment cela se passe quand on n’a pas toutes les cartes en main.

    C’est ça, le style de Carolyn J. Cherryh : elle nous met en totale immersion, et nous ne découvrons des choses que lorsque Pyanfar les devine par elle-même. Cela nous implique émotionnellement aussi, puisqu’on a envie de lui donner des réponses sur ses interrogations à propos de Tully, par exemple, mais on se pose des questions sur les Hani et les autres espèces parce que Pyanfar ne nous les explique pas toujours, puisqu’elle les connaît. C’est aussi pour cela que le rôle d’Hilfy, la jeune nouvelle, nous est utile, car elle est en formation sur le vaisseau.

    Mais je vous vois venir : des intrigues politiques tout le temps, on va s’ennuyer. Mais pas du tout. Alors oui, on aura des explications sur l’univers, sur le fonctionnement des vaisseaux, sur les espèces, mais c’est écrit de manière très fluide. L’autrice sait aussi alterner les moments de calme, d’introspection, de réflexion, mais aussi des moments d’action intense. En quelques lignes, on comprend ce qui se passe, et c’est surtout cela que j’ai beaucoup aimé dans ce roman.

    On a donc : des personnages et une intrigue incroyables, un univers extrêmement riche et un point de vue intéressant. Y a-t-il des points négatifs ? Comme vous l’avez peut-être deviné plus tôt, j’ai eu un vrai coup de cœur (et je n’utilise pas cette expression très souvent) pour ce roman, pour cette saga. J’ai littéralement, pendant un peu plus d’un mois, vécu Chanur, ressenti Chanur. Je me suis cassée la tête pour regrouper les informations sur cet univers sans trop vouloir me spoiler. Alors oui, c’est un univers un peu exigeant. Il va vous demander de l’attention. Mais vous serez amplement récompensé·e. Pour moi, c’est vraiment un des romans précurseurs des autrices comme Becky Chambers, par exemple.

    En bref, voici une saga profondément inclusive, féministe et qui a mon âge. Et chose incroyable, je l’ai découverte totalement par hasard. Et pourquoi ? Je me propose de vous parler un peu de l’autrice : Carolyn J. Cherryh. Elle est née en 1942 à Saint Louis, en Californie. Elle n’est pas considérée comme une autrice classique, car elle a commencé par écrire des romans plutôt que des nouvelles. Sa particularité est vraiment d’adopter un point de vue interne, et c’est hérité d’autrices comme Jane Austen. Elle est considérée comme un J.R.R. Tolkien de la Science-Fiction, tant elle construit son monde, que ce soit par les cultures, les langues ou les décors. Et si vous voulez découvrir un peu avec moi son univers, peut-être même que je me pencherai sur sa bibliographie, comme les sagas Les Guerres de la Compagnie, celle de L’Ère du rapprochement, qui sont dans le même univers. Mais sûrement d’autres. Vous m’accompagnerez ? Et cette autrice écrit aussi dans le domaine de la Fantasy. Que d’heures de lecture en perspective ! Par contre, il n’y a aucune récompense pour Chanur. Aucune. Alors oui, elle a reçu le Prix Hugo pour les romans Forteresse des Étoiles et Cyteen. Et un astéroïde a été nommé en son honneur. Et c’est tout. Alors qu’elle a écrit des dizaines de romans et qu’elle a construit des univers incroyables. À méditer, n’est-ce pas ? Laissez une chance à cette autrice. En tous cas, vous en entendrez parler ici.

    Et si vous souhaitez m’entendre en parler, c’est par ici :)

  • Noon du Soleil noir de L.L. Kloeter

    Titre : Noon du Soleil Noir

    Auteurices : L.L. Kloeter

    Saga : Noon du Soleil Noir

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Le Bélial

    Genre : Fantasy

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    J’ai rendu visite à ma librairie à l’occasion d’un comité de lecture. En furetant un peu dans les rayons, je suis tombée sur un livre mis en valeur, dont la couverture représente un corbeau noir. L’illustration est de Nicolas Fructus et, si cela me disait quelque chose, c’est parce qu’il a déjà illustré un autre livre en ma possession : Gotland. Ce livre, c’est le premier tome de Noon du Soleil Noir. Il est publié chez Le Bélial par un couple d’auteurices sous le nom de plume L.L. Kloetzer, que je connais aussi car j’ai Cleer dans ma pile à lire. Comme vous le constatez, les planètes étaient alignées. Et en prime, j’avais envie d’un récit pas trop long de fantasy. Comprenez que c’est le début d’année et que j’ai besoin de lectures simples, donc pas une longue saga. C’est une duologie et, si la lecture paraît simple, il y a plein de thèmes qui en ressortent.

    Dans ce roman, on suit Yors, un ancien mercenaire sans le sou qui cherche du travail en servant de guide aux nouveaux arrivants de la ville. Une caravane arrive, et parmi ses participants, il y a Noon, un sorcier qui veut s’établir en ville pour y ouvrir un commerce de magie. Simple, efficace, et à l’apparence sympathique, me direz-vous, mais parfois, sous un récit à l’apparence simple se cache une richesse insoupçonnée. Allez, je vous emmène les découvrir.

    Déjà, rien que nos deux personnages peuvent soulever des questions. Yors est un mercenaire qui prétend avoir des appétences en philosophie, ce dont nous doutons tout de suite, mais j’avoue que c’est drôle. On sait qu’il est né et qu’il a grandi dans cette ville. C’est lui notre porte d’entrée dans l’univers. Et pourtant, on sait qu’il a travaillé toute sa vie, qu’il boite à cause de ses nombreuses blessures, et surtout, on devine très vite qu’il n’a pas d’endroit où dormir et qu’il n’a qu’une pièce d’argent en poche. Noon, lui, a l’air d’un jeune homme de bonne famille. Pourtant, il est toujours en décalage. Dès le premier chapitre, à l’arrivée de la caravane de Phil le Jeune, Yors nous dit qu’il attend une petite cérémonie d’arrivée, suivie des formalités. Devinez qui interrompt tout pour payer son passage en priorité ? Noon, bien entendu ! Toute leur aventure va se résumer à cela : deux personnages totalement marginaux, qui, grâce à leur marginalité, se comprennent immédiatement, deviennent des électrons libres, et s’affranchissent des avis des autres. Mais, en contrepartie, ils reçoivent peu d’aide.

    Maintenant que nous avons deux personnages principaux amenés à parcourir la plus grande ville du monde connu, il nous faut un super décor, un grand terrain de jeu pour l’intrigue. Et pour cela, la fantasy en ville permet de construire un super univers. On sait que la ville est construite sur plusieurs collines et que, sur la plus grande, il y a le palais du Suzerain. Pour accéder à la ville, il y a un port qui donne sur la mer et un fleuve, ainsi qu’un accès par les terres. Noon, lui, aimerait ouvrir une boutique de sorcellerie. Pour cela, Yors lui indique qu’il faut aller voir la Guilde des Magiciens. Ils se font refouler, donc ils demandent à entrer au service du Palais du Suzerain, mais Noon change d’avis en voyant comment les magiciens y sont traités. La seule solution pour nos deux compagnons est d’aller dans le quartier des Prostituées. Ils s’y établissent et, comme Noon est un nouvel arrivant, nous avons droit à quelques promenades en ville.

    La cité devient ainsi un personnage à part entière. Ce qu’on en découvre, c’est que c’est un milieu plutôt hostile. Dès le premier soir, Noon échappe de peu à une tentative de vol par le cousin de Phil le Jeune. Pour entrer en ville, il faut passer par une montagne de formalités. Pareil pour ouvrir un commerce, ce qui ne peut se faire sans l’approbation de la Guilde. Au Palais, on découvre que le Suzerain est un enfant et que la cité est dirigée par des bureaucrates. Certains quartiers sont même à l’abandon. Avec cela, on a une ville qui prend de l’ampleur et un milieu qui n’a pas l’air si accueillant. Par-dessus tout, un personnage extérieur intervient pour tenter des manipulations politiques. Cette ville ressemble à une vieille dame un peu rigide, prête à être bousculée par Yors et Noon.

    Et on apprend à connaître cette ville par les déambulations de Yors et Noon. Cela s’étend sur plusieurs semaines, permettant de construire une vraie relation d’amitié entre eux. Yors, qui est né et a grandi ici, devient un guide parfait. À travers lui, on découvre les mécanismes de l’administration, la topographie des quartiers, et l’histoire de la ville. Vous pourriez penser qu’il s’agit d’une ville classique. Mais voilà, Noon l’accompagne. Dès son deuxième jour, il repère une chaîne magique souterraine qui parcourt tous les sous-sols de la cité. Cette ville ne tient littéralement que par la magie, tout en interdisant le libre commerce de celle-ci. Intéressant, non ? Mais Noon remarque aussi des gargouilles sur les bâtiments. Ces gargouilles, en réalité, sont des malédictions achetées par les habitants contre leurs voisins. Noon voit tous les liens magiques de la ville. Cela lui donne aussi une certaine spiritualité et une mémoire. Ces découvertes sont dispersées dans les chapitres, parfois à travers des quartiers, parfois à travers des rencontres avec des habitants. C’est en prenant le temps que l’on réalise que cette ville n’est pas juste un décor, mais un véritable personnage, un élément caractéristique de la fantasy urbaine.

    On a donc des institutions très rigides dans une ville pleine de contradictions, avec Yors et Noon qui développent une belle complicité au fil des semaines. Ils trouvent un pied-à-terre dans le quartier des Prostituées. Que va donc donner ce commerce de magie ? Ils commencent par la clientèle la plus proche : une tenancière de bordel qui a besoin d’un contraceptif pour ses filles. Puis viennent un propriétaire d’entrepôt qui croit être poursuivi par un fantôme, un enfant dont la sœur risque d’être vendue, et une nouvelle arrivante à qui on a volé un objet. Tous ces gens vont voir Noon, alors qu’il y a des gardes, un tribunal… On est d’accord que ce n’est pas à Noon de gérer cela, non ? Qui plus est, il existe un quartier entier de magiciens. Cela montre que la justice ne fonctionne pas, puisque les habitants se tournent vers Noon pour des problèmes sans lien direct avec la magie. Cette succession de clients m’a bien fait rire, car Noon refuse souvent d’être payé. Il parle de médecine, de justice, de dettes, mais rarement de magie. Pourtant, il reste accessible à ces gens et ne prend pas parti. Parfois, Yors intervient en sous-main, à la limite de la légalité, pour résoudre les choses humainement. Par ailleurs, on découvre que la spécialité de Noon est un art mal vu : la nécromancie. Mais pour lui, ce n’est qu’un outil. Il ne se pose pas en juge face à ceux qui sollicitent ses services et leur explique que la magie crée un contrat qui les engage. Quand on peut l’éviter, il conseille de chercher une alternative. Sinon, cela peut finir en combat silencieux entre gargouilles. Ainsi, Noon et Yors ne sont pas des héros, mais des personnages avec leur propre morale et éthique.

    Vous pourriez penser que cet univers est déjà bien riche et les personnages très complets. Je suis d’accord avec vous. Mais ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Pourquoi ? À cause du choix de la narration. Ce roman est écrit à la première personne, du point de vue de Yors. Par conséquent, Noon reste mystérieux : nous ne connaissons ni ses pensées ni son passé. De même, on sent qu’une grande intrigue politique se trame, mais Yors, en tant que mercenaire marginal, n’en perçoit que des fragments. Nous devrons attendre le deuxième tome pour obtenir plus d’éléments. En outre, les auteurs adaptent leur style à Yors : ses réflexions, ses préoccupations, et des phrases simples qui reflètent son appartenance aux bas-fonds. Parfois, il nous étonne par son émerveillement ou son humour. Enfin, on sent que les auteurs sont des amoureux des principes fondamentaux de la fantasy. La magie est simple et fonctionnelle, à la manière de Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux ou de Mémé Ciredutemps dans Les Annales du Disque-Monde. Et j’avoue que j’aime beaucoup cette approche de la fantasy.

    Alors, reprenons : on a un super duo, Yors et Noon, dans un univers hostile mais riche historiquement. Ce premier tome nous montre le fonctionnement de la ville et la réaction des habitants. Mais est-ce un livre de voyage ? Pas du tout ! L’intrigue s’ancre solidement, alternant entre moments de vie et épisodes d’action. On soulève des sujets sérieux, mais on rit aussi beaucoup. Et le tout est magnifiquement illustré par Nicolas Fructus. Une vraie réussite, non ? Un avant-goût, une belle préparation pour le deuxième volet. Changerons-nous de point de vue ? Allons-nous révolutionner la ville ? Tant de questions, et j’ai hâte de vous les partager.

    Si vous aimez les ambiances de fantasy urbaine, voici quelques suggestions de ma part :

    • Watsburg de Cédric Ferrand.
    • La saga de la Tour de Gardede Claire Duvivier et de Guillaume Chamanadjian.
    • La saga : Les extraordinaires et fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, détective privé de Raphaël Albert
    • La saga des dossiers Dresden de Jim Butcher.
    • La saga de la Laverie de Charles Stross.

    Et vous ? Vous êtes plutôt Fantasy dans la nature ou Fantasy en ville ?

  • Bienvenue à la librairie Hyunam de Hwang Bo-reum

    Titre : Bienvenue à la Librairie Hyunam

    Autrice : Hwang Bo-Reum

    Traducteurs : Hyonhee Lee et Isabelle Ribadeau Dumas

    Maison d’édition : Editions Philippe Piquier

    Genre : Contemporaine

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Un jour que je discutais avec ma copine Alex, elle me parle d’une série d’autrices coréennes qu’elle souhaiterait lire pour son podcast Geon-Bae. Ne connaissant pas ce type de littérature, je dis oui tout de suite quand elle me propose sa liste de livres. Dedans, il y avait Bienvenue à la librairie Hyunam, écrit par Hwang Bo-Reum et publié aux Éditions Philippe Piquier en 2024. En France, ce livre a été traduit par Hyonhee Lee et Isabelle Ribadeau Dumas. Ce roman est classé dans la littérature contemporaine, mais on va affiner un petit peu la catégorisation. En anglais, on appelle ce type de romans les Healing novels qu’on pourrait traduire par : romans réconfortants. C’est un genre littéraire qui vise à apaiser, inspirer et réconforter les lecteur·rices. Pour cela, il nous faut des personnages en quête de sens, un cadre chaleureux, un rythme lent et contemplatif, un ton positif et des thèmes centrés sur la vie quotidienne. Et Bienvenue à la Librairie Hyunam correspond tout à fait à cette définition.

    Un jour, Yeong-Ju a décidé de changer de vie et elle ouvre une librairie de quartier : la Librairie Hyunam. Au fil des jours, nous la suivrons écouter et conseiller les habitants du quartier comme la maman de Chin-Cheol, se faire des amies comme Jimi et Jeong-Seo, embaucher un torréfacteur, Min-Joo, et rencontrer des auteurs tels que Seung-Loo.

    Je vous disais plus tôt que le but de chaque personnage allait être une quête de soi, et c’est entièrement le cas ici. Yeong-Ju, notre libraire indépendante, n’échappe pas à la règle. Elle était mariée, avait une belle carrière devant elle, puis voit qu’elle n’est pas heureuse. Contre l’avis de sa mère, elle plaque tout : mari, métier et vie confortable pour se recentrer sur sa passion première : la lecture. Elle va prendre cette passion comme un vrai moteur et ouvrir sa librairie. C’est en faisant cette introspection, puis en s’ouvrant aux autres, qu’elle va vivre différemment, penser différemment et peut-être trouver des clés pour vivre heureuse.


    Quand sa librairie commence à fonctionner, elle embauche Min-Joo, qui est un peu comme elle : il a fait des études, a tout donné pour réussir et n’a pas trouvé d’emploi stable. C’est en faisant le café à la librairie qu’il découvre sa passion : la torréfaction. Et en faisant cela, il va sortir des attentes sociales et familiales pour trouver son propre chemin.

    Jeong-Seo, c’est une cliente un peu particulière. Elle ne vient que pour méditer et boire du café. C’est en fréquentant cette librairie qu’elle va se lier à d’autres personnes, se guérir et prendre un nouveau départ en trouvant sa place.

    Par ces histoires, l’autrice nous montre plusieurs choses : il faut accepter l’introspection et trouver du temps pour s’occuper de soi, ce qui n’est pas facile du tout dans une société qui nous demande d’être tout le temps productifs. Elle nous montre aussi qu’il faut célébrer les petites victoires : on ne se trouve pas du jour au lendemain et on ne se guérit pas instantanément. Il faut célébrer chaque petite victoire et se connaître soi-même, prendre le temps de découvrir ses propres passions. Et surtout, il faut aussi ne pas faire cela tout seul. C’est l’importance de trouver sa place, trouver sa communauté pour avancer en toute bienveillance et même parfois se laisser porter. Ce que montrent ces personnages, c’est que même si la vie ne prend pas le chemin tout tracé, c’est peut-être le moment de saisir d’autres opportunités. C’est aussi le moment de trouver le bon rythme, cet espèce d’équilibre ténu entre l’action et l’introspection : une fois que l’on sait quels sont nos besoins, c’est le moment d’agir pour changer. Et puis, surtout, quelles que soient vos passions : la lecture, faire du café, tricoter, si vous y trouvez du plaisir, vous trouverez toujours une communauté pour vous soutenir et vous pousser vers l’avant.


    La puissance de ce livre est là-dedans aussi, que ce soit dans son cadre ou dans les personnages : les relations humaines sont un véritable moteur de changement. Déjà, tout le monde se retrouve à un moment donné dans la librairie de quartier. C’est cette librairie qui devient une espèce de microcosme de ce quartier et, allant régulièrement dans une librairie indépendante, je peux vous certifier que c’est un symbole universel.

  • Le Nain, le Chasseur de prime & le Croque-mort de Jean-Luc Istin et Bertrand Benoît

    Titre : Le Nain, le chasseur de Prime et le Croque-Mort

    Auteurs : Jean-Luc Istin et Bertrand Benoït

    Saga : West Fantasy

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Editions Oxymore

    Genre : Fantasy

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Les fêtes de fin d’année sont l’occasion pour moi d’offrir un livre qui m’a marquée à mes proches. Eux, en retour, m’offrent souvent des bandes dessinées ou des comics, car, il faut l’avouer, je suis bien moins calée dans ce genre de format que dans celui des romans et des nouvelles. Cette année, cela a été aussi le cas puisque j’ai reçu le premier tome de la saga West Fantasy : Le Nain, le Chasseur et le Croque-Mort, avec Jean-Luc Istin au scénario et Bertrand Benoit au dessin. C’est publié chez les Éditions Oxymore depuis le 20 mars 2024. Et la particularité de cette bande dessinée est d’associer le western avec la fantasy, mélange que j’apprécie beaucoup. Alors mettez votre plus beau chapeau de cowboy et partez avec moi dans cette nouvelle aventure.

    Comme le dit le titre, nous allons suivre trois personnages : le nain Oskaar Albericht, le chasseur de primes Kandal Jones, et Shiinkle, le croque-mort. En fait, s’il y a bien un trio improbable à créer, c’est bien celui-là, mais que voulez-vous, c’est la magie des rencontres dans l’Ouest sauvage. Tout ce que je vous en dirai, c’est qu’Oskaar a posé la main sur le mauvais monolithe et cela a invoqué le mauvais nécromant. Comme quoi, il faut toujours faire attention à où l’on pose ses mains.

    Comme vous pouvez le constater, nous aurons trois héros masculins issus de trois races différentes qui représentent bien trois aspects classiques du western. Pour ceux qui auraient des doutes, c’est une allusion subtile au titre du film Le Bon, la Brute et le Truand. Oskaar Albericht, c’est le nain de la bande. Il a une femme, des enfants et une mine. Et sa mine est vraiment très généreuse en or. Et pourtant, Oskaar est malheureux et continue de creuser jusqu’à ce qu’il arrive à un monolithe directement issu de l’univers de Lovecraft, et c’est bien ce qui causera tous les malheurs de ce tome. Il est l’exact archétype des idées qu’on se fait d’un nain depuis Bilbo le Hobbit. Vous savez, cette histoire un peu dingue de nains qui creusent la Moria jusqu’à atteindre son cœur et attirer un dragon. Ici, au moins, on change un peu la donne car, figurez-vous, ce n’est pas la cupidité qui pousse ce nain à agir ainsi. En effet, si Oskaar creuse, c’est pour oublier, car la culpabilité le ronge, et c’est pour cela que le monolithe réagit.

    Shiinkle Ac’nite, lui, est un gobelin et il est croque-mort. Et c’est plutôt pratique quand on est nécrophage. J’avoue que j’ai trouvé l’association entre le métier et cette race absolument parfaite. Shiinkle est ostracisé, mais cela ne le dérange pas. Il suit les personnes qui tuent des gens pour pouvoir se nourrir mais aussi récupérer leurs biens. C’est au travers de ses yeux qu’on suit l’aventure. Il aime suivre les gens parce que cela lui permet d’assister un peu aux événements. Il suivait une jeune femme qui faisait des duels chaque jour, mais nous ne saurons rien de cette histoire car c’est une femme et on est dans un récit de bonshommes. Donc cette femme a été tuée en duel par Kandal Jones, un chasseur de primes. C’est comme cela que Shiinkle a changé de direction.

    Kandal Jones est un humain, et il a vraiment l’allure du chasseur de primes. Il tue, il récupère sa récompense. Mais comme on est dans un western et qu’il faut bien qu’il rencontre Oskaar le nain, il a une vendetta personnelle contre lui, mais évidemment, cela ne va pas se passer comme prévu et cela en fait un peu l’enjeu de ce tome.

    Ce qui frappe, de prime abord, dans ce premier tome, c’est qu’il introduit l’univers de la fantasy western. On y voit des personnages plus attachés à la survie qu’à autre chose. On est en plein dans la conquête de l’Ouest. Pour vous résumer un peu cela, ça s’est passé aux États-Unis au XIXᵉ siècle. En gros, toutes les populations européennes se sont dit que coloniser toute la partie occidentale du continent où se trouvent les natifs américains, c’était une bonne idée.

    C’est un peu comme s’ils pensaient que c’était leur destinée de prendre possession de ces terres pour les faire prospérer. Après la Guerre de Sécession, on vote le Homestead Act en 1862, qui facilite la distribution de titres de propriété à des colons. Les chemins de fer commencent aussi à se répandre. C’est ainsi qu’il y a des villes qui se construisent très vite et avec un haut taux de criminalité. Cette période a grandement influencé l’esprit des Américains et on en retrouve des traces dans le cinéma avec les westerns, par exemple. Et s’il y a un film à voir, c’est bien La Conquête de l’Ouest, réalisé par Henry Hathaway, John Ford et George Marshall, sorti en 1962. Et c’est toute cette image que l’on voit en quelques planches. On cerne de suite de quoi cela parle, et c’est aussi un bon contraste avec les personnages directement issus de la fantasy. Par contre, la partie de la mine où se trouve le monolithe, elle, fait clairement référence à l’univers de Lovecraft. J’avoue ne pas trop avoir compris cet ajout, mais pourquoi pas ? Cela montre bien la menace qui approche.

    Est-ce que tout ceci va nous mettre de la profondeur dans l’intrigue et les personnages ? Oui, non. Je ne sais pas non plus. J’ai plutôt l’impression que le scénariste et le dessinateur ont tenté des trucs pour trouver eux-mêmes leur place dans cet univers. Il n’y a pas grand-chose à interpréter de plus dans cette bande dessinée, car c’est plutôt un récit d’action. Et quand bien même, le rythme n’est pas bon parfois : certaines scènes tirent en longueur et d’autres mériteraient un peu de développement. Si ce n’est que pour l’instauration du contexte en premier volet, cela ne me dérange pas : j’ai bien aimé ma lecture. Mais j’avoue que j’appréhende un peu pour la suite car, oui, on m’a aussi offert les autres tomes.

    Parlons graphismes maintenant. Et vous admirerez mon incompétence à ce sujet. Les graphismes sont réalistes. Et beaux. Mais est-ce que le dessinateur a tenté des trucs ? Je ne pense pas. D’après ce que j’ai pu regarder, ces deux personnes : Jean-Luc Istin et Bertrand Benoit, ont déjà travaillé ensemble et sur des projets de fantasy. J’ai l’impression qu’ils avaient envie de tenter un nouveau truc, mais sans trop oser non plus, de peur de nous perdre.

    Et en vrai, le gros problème que j’ai aussi avec ce premier tome, c’est que lorsqu’on me parle de l’association entre le western et la fantasy, je pense de suite à la saga La Tour Sombre de Stephen King, qui doit être ma saga préférée à l’heure actuelle, ce qui, en termes d’intrigue, ne laisse pas beaucoup de place à d’autres, il faut l’avouer. Et pourtant, je lirai les trois autres tomes avec plaisir parce que l’ambiance est là. Et que lire un western avec des nains et des gobelins sans chercher à aller plus loin, c’est aussi OK.

    J’attends donc beaucoup des prochains volumes, en espérant que les auteurs ont poussé un peu plus loin l’intrigue. Sinon, eh bien cela me fera mon feuilleton de l’hiver, et voilà tout !

    Et vous ? Aimez-vous cette association de genres ? Quel est votre western préféré ? Dans tous les cas, on se retrouve très vite pour le prochain !

  • Les Attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard

    Titre : Les Attracteurs de Rose Street

    Auteur : Lucius Shepard

    Traducteur : Jean-Daniel Brèque

    Maison d’édition : Le Bélial

    Genre : Science Fiction

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    Vous connaissez Lucius Shepard ? Parce que moi, pas du tout. C’est exactement pour cela que je tente toujours de surveiller les publications de la collection Une Heure-Lumière de Le Bélial. Parce qu’au travers de novellas, je découvre des auteurices et puis après je creuse. J’ai découvert ainsi que c’est un auteur américain décédé en 2014. Il a beaucoup voyagé et a eu plein de métiers. Ce que j’ai découvert, c’est que la novella que j’ai lue, Les Attracteurs de Rose Street, fait partie de ses œuvres majeures, mais que, même dans les genres d’écrit, il a tendance à ratisser large : le cycle Le Dragon Griaule, qui m’attire beaucoup, a l’air d’être un cycle de fantasy, voire de dark fantasy ; R&R (La Vie en guerre), cela semble être de la science-fiction, tout comme Green Eyes, alors que La Vie en guerre a l’air d’être de la littérature blanche. J’espère ainsi que vous aimez cet auteur ou qu’il vous interpelle, car je sens qu’on va en reparler.

    Mais pour en revenir à Les Attracteurs de Rose Street, de quoi cela parle-t-il ? Prothero, jeune aliéniste en quête de reconnaissance et récent membre du Club des Inventeurs, accepte un contrat proposé par Richmond, un inventeur ostracisé vivant à Rose Street, un quartier pauvre de Londres. Richmond a inventé des machines qu’il appelle des attracteurs, car elles attirent à elles les particules fines du smog, permettant d’assainir l’air de Londres. Sauf que ces machines ont eu un effet inattendu : elles attirent des fantômes, dont celui de la sœur de Richmond, Christine.

    J’avoue que j’ai été surprise en lisant ce résumé, car le Londres victorien, pour moi, fait écho à un récit fantastique ou gothique, mais pas de science-fiction. Quoi que… c’est ce que nous allons voir tout au long de ce roman. Gardez juste ces trois genres de roman en tête.


    Les différents thèmes du roman

    Le premier thème de ce roman est plutôt limpide, car, dès le début, on a une scène où Prothero marche dans les rues de Londres, la main frôlant les murs, car il y a le smog. Et Richmond dit qu’il a une machine pouvant peut-être résoudre ce problème, sauf que ses attracteurs ont un effet inattendu. On sait que l’action se passe dans le Londres victorien. Ce décor est assez spécifique, alors on va revenir dessus.

    Au XIXe siècle, Londres voit sa population grandir de manière exponentielle, puisqu’on passe d’un million de personnes à 6,7 millions à la fin du siècle. Si vous avez déjà lu du Charles Dickens, vous savez ce que cela veut dire : la multiplication des quartiers de taudis et la multiplication de maladies comme le typhus, la variole ou le choléra. Si vous voulez une donnée marquante, l’épidémie de choléra en 1849 a causé 14 000 victimes. Ça a aussi provoqué une émulation de progrès urbains : la réfection des égouts dans toute la ville après l’épisode de la Grande Puanteur en 1858, la création du Metropolitan Police Service en 1829 par Robert Peel (c’est pour cela qu’on appelle les policiers anglais les Bobbies, d’ailleurs) et surtout, la création de la première ligne de métro mondiale en 1861. Sauf que toute cette industrialisation a eu un autre pendant écologique : le smog.

    C’est un mélange épais et toxique de brouillard naturel et de fumées industrielles. C’est un brouillard jaune, épais, et très néfaste pour la société. Si vous avez déjà vu la série The Crown, vous avez vu un aperçu du smog puisque la série évoque le Grand Smog de Londres en 1952, qui a causé 12 000 morts. Autant vous dire qu’une invention de Richmond aurait pu intéresser tout le monde à l’époque, mais ces machines n’ont pas pu tout résoudre, car elles avaient un effet encore plus néfaste : déchirer le voile entre le monde des vivants et le monde des morts. Et le fait qu’une machine attire les fantômes, c’est très révélateur aussi des craintes de la population victorienne. Toutes ces avancées scientifiques avaient en effet développé le spiritisme. C’est vraiment une caractéristique de cette époque, cette dualité entre le rationalisme avec toutes ces avancées scientifiques et le surnaturel avec le spiritisme. Lucius Shepard le montre très bien dans sa novella avec juste une invention et le smog. Il ancre vraiment son récit dans cette époque, et on la reconnaît de suite. On saura donc quel sera ce premier enjeu : la science et ses limites.

    On parle de fantômes dans ce roman. C’est aussi un thème en soi dans le contexte de ce roman, car c’est une métaphore très utilisée dans le roman gothique, et cela marque bien aussi l’époque dans laquelle se situe le roman. Mais qu’est-ce que c’est que ce genre ? Il émerge à la fin du XVIIIᵉ siècle en Angleterre et connaît son apogée au début du XXᵉ siècle. Cela a donné une émulation pour plein d’autres genres, mais on en reparlera plus tard. Les thèmes récurrents du roman gothique sont : la transgression des tabous, la confrontation entre le réel et le surnaturel, les peurs ancestrales (genre, les fantômes) et on saupoudre tout cela de critique sociale. Si vous voulez des romans gothiques connus, il y a toute la bibliographie de Charles Dickens, L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson, Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, Melmoth ou l’Homme errant de Charles Maturin ou même L’Abbaye de Northanger de Jane Austen (même si c’en est une parodie). Et quand je disais que le roman gothique a donné naissance à tellement d’autres genres très appréciés aujourd’hui, eh bien il y a Dracula de Bram Stoker, qui a engendré toute une littérature vampirique. Il y a même deux films sortis sur ce roman cette année, il me semble. Et enfin, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, qui a été considéré a posteriori comme le premier roman de science-fiction.

    Ce n’est pas anodin, ces fantômes, pour situer le roman, et il y a aussi la profession d’aliéniste de Prothero qui nous indique tout de suite que ce n’est pas pour ses compétences technologiques que Richmond l’engage. Et qu’est-ce que c’est que cette profession ? Au XIXᵉ siècle, un aliéniste est un médecin spécialisé dans le traitement des maladies mentales. Cela vient du mot aliénation : il traite des personnes dites aliénées, soit des personnes coupées de la « réalité » ou de leur propre esprit. En effet, le XIXᵉ siècle, c’est aussi la modernisation du domaine médical, donc on commence à s’intéresser aux maladies mentales, par exemple. L’aliénisme n’est pas de la psychiatrie mais son précurseur. C’est aussi le rejet des explications morales et religieuses de la folie. Donc le fait qu’un aliéniste va étudier un phénomène où il y a des fantômes va donner un caractère de méthode scientifique, ou au moins un semblant dans tout cela. On utilise d’ailleurs pas mal les aliénistes dans les fictions de l’époque : L’Aliéniste de Caleb Carr ou même le personnage du Dr Seward dans Dracula. Le fait que Prothero soit aliéniste nous pousse à nous interroger sur le côté psychologique des apparitions de fantômes, et ça, c’est bien un élément typique des romans gothiques.

    Enfin, dernière thématique et non des moindres : Les Attracteurs de Rose Street propose une critique sociale. Dès les premières lignes, on en parle d’ailleurs, car il s’agit d’une description de Richmond sous les yeux de Prothero au Club des Inventeurs. Ce club est d’ailleurs caractéristique de la société londonienne au XIXᵉ siècle : c’est un club de gentlemen, autrement dit, une association d’hommes, issus généralement de la haute société, se regroupant par affinités. Ces clubs sont une véritable tradition puisqu’ils datent du début du XVIIIᵉ siècle, et on en retrouve encore des traces au début du XXᵉ siècle. Un des clubs célèbres dans la littérature que vous ignorez sûrement de connaître est le Reform Club, dont fait partie un certain Phileas Fogg, où il a parié de faire Le Tour du monde en 80 jours (Jules Verne).

    Dans le Club des Inventeurs de ce livre, Prothero est un nouvel arrivant qui exerce une profession pas encore reconnue comme sérieuse. Donc, il doit suivre le mouvement. Et la tendance actuelle, c’est bien d’ostraciser Richmond, un inventeur membre du club, parce qu’il vit dans un quartier populaire du nom de Rose Street. Prothero n’a d’ailleurs jamais mis les pieds dans ce quartier, car il fait partie de la haute société. Par contre, on découvre tout au long du roman que tous les membres du Club des Inventeurs ont fréquenté la maison de Richmond, car la sœur de celui-ci gérait une maison close. Prothero s’aperçoit donc que si la société victorienne a des barrières sociales très strictes et rigides, les élites de Londres sont toutes des hypocrites, car tout le monde se rend à Rose Street pour s’encanailler.

    Et pour marquer le coup, Lucius Shepard utilise une chanson dans cette novella qui reflète tout cela : Champagne Charlie, une chanson populaire anglaise du XIXᵉ siècle associée au chanteur et comédien George Leybourne, qui l’a interprétée pour la première fois en 1867 dans les music-halls. Le chanteur incarne un personnage extravagant qui a toujours une coupe de champagne à la main et critique les excès des classes aisées. Et, comme c’est une chanson chantée souvent dans les music-halls, c’est une sorte d’exutoire pour eux. Et, vous voyez, la critique sociale, non seulement c’est une caractéristique du roman gothique, mais c’est aussi un des dadas de Lucius Shepard. On retrouvera ce thème dans la plupart de ses écrits.


    Les personnages

    Maintenant que vous avez bien en tête le contexte historique et les différents thèmes du roman — la science et ses limites, le contraste entre l’émergence des sciences psychologiques et le retour au spiritisme, et une bonne critique sociale par-dessus —, attardons-nous un peu sur les personnages, parce qu’eux aussi, figurez-vous, ont un gros dossier. Accrochez-vous !

    On ouvre le roman par Prothero. C’est un peu le jeune premier du roman. On sait qu’il est aliéniste, que sa profession n’est pas encore reconnue et qu’en gros, il fait sa publicité. Il a très envie de développer sa carrière. Cela le rend influençable, car il va calquer son comportement sur les autres membres du club en dédaignant Richmond. Cela dit, il a besoin d’argent, donc il va accepter la mission de ce dernier sous le sceau du secret, et c’est en découvrant d’autres personnes de classes plus populaires qu’il va évoluer. C’est quelqu’un de profondément curieux, mais il reste prudent, se raccrochant aux sciences. Pareil, ce n’est pas parce que Richmond l’embauche qu’il ne va pas avoir un regard critique sur lui, tout comme il va développer un regard critique sur le Club des Inventeurs. Cela dit, il n’est pas là pour renverser la société : il a bien conscience que les barrières sociales sont extrêmement rigides à Londres. Pareil, ses émotions vont évoluer et, comme c’est notre héros, il va même tomber amoureux.

    Son employeur est Richmond, qui est un inventeur et surtout un membre du Club des Inventeurs. Pourtant, il est méprisé par les membres du club. C’est typiquement l’inventeur fou qui ne voit que son objectif, et il a aussi une fêlure : sa sœur Christine est décédée et il vit dans son ancienne maison. C’est une personne qui place le progrès scientifique au-dessus de tout, sans aucune considération éthique, donc on sait que cela va mal se terminer. On découvre que ses seules obsessions sont ses machines et sa sœur Christine. Et surtout, quand il se rend compte que la science ne résout pas tout, il sombre dans la folie.

    Richmond a une sœur, Christine, et elle est l’enjeu principal. Elle est décédée, et on soupçonne fortement qu’elle a été assassinée ou qu’elle a vécu un traumatisme, car elle apparaît dans la maison en tant que fantôme. On sait très vite qu’elle tenait une maison close pour les élites, là où réside maintenant son frère. Prothero est là pour l’aider à trouver la paix, mais elle refuse de parler du jour de sa mort. On sait enfin qu’elle a eu des relations compliquées avec son frère.

    Voici pour les personnages principaux, passons aux deux protagonistes secondaires. Nous avons Jane, une ancienne prostituée qui était embauchée par Christine mais qui est restée au service de Richmond. C’est une jeune femme qui a eu un passé difficile, mais qui en est ressortie endurcie. Elle cherche une vie meilleure et n’hésite pas à changer de vie pour cela. Enfin, Sir Charles, un membre influent du Club des Inventeurs. Il représente totalement la chanson Champagne Charlie que j’ai évoquée plus tôt. C’est un peu l’antagoniste, le représentant de cette société aristocratique qu’on critique ouvertement. Par exemple, on sait que c’est sous son influence que Richmond est ostracisé dans le Club, alors qu’il a été le client de Christine.

    Tous ces personnages montrent bien que nous sommes sur une représentation des tensions dans la société victorienne. Prothero et Jane représentent un peu l’avenir de la société : Prothero accepte de franchir les barrières sociales tout en restant réaliste sur ses préjugés et sur son impuissance à changer certaines choses, et Jane fait tout pour vivre une vie meilleure tout en acceptant son passé trouble. Sir Charles incarne une certaine aristocratie qui veut rester dans le paraître tout en profitant de sa position pour faire absolument ce qu’elle veut en cachette. Richmond et Christine sont, eux, de purs résultats de cette société, quelque part en pleine déchéance. Ils ont été broyés par le système à un moment de leur vie parce qu’ils ont voulu une part de liberté : Christine en voulant choisir qui elle aime et en vivant une vie non vertueuse, Richmond en restant totalement obsédé par ses inventions. À travers ces personnages, on voit une société victorienne complètement tiraillée entre le progrès technologique et l’absence totale de progrès social, car les frontières entre les classes restent bien rigides.


    Le style de l’auteur et l’atmosphère

    Et comment Lucius Shepard arrive-t-il à coordonner tout cela dans un récit court, en plus ? À part le talent, bien entendu. Eh bien, l’auteur implante son récit dans un Londres victorien : c’est un décor que l’on connaît bien et c’est une période de l’Histoire où il se passe beaucoup de choses. Rappelez-vous, on a plein de progrès technologiques, mais, en même temps, un retour aux anciennes croyances. Qui plus est, cela reste une période exaltante, car il reste tout à faire au niveau social, par exemple. Il y a tout un monde à renverser. Et Shepard nous met dans l’ambiance directement avec Prothero, qui évolue dans ce milieu du Club des Inventeurs où l’on progresse, mais pas trop. Il ne sait pas où il va, et sa balade en plein smog le souligne : il ne sait pas où il va, il a du mal à avancer et, s’il continue, il risque d’aller droit dans le mur. C’est en acceptant l’opportunité de Richmond, en prenant un risque, qu’il va se retrouver à Rose Street et ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure. Est-ce qu’il va réussir ? C’est au roman de vous le montrer.

    Mais surtout, comment l’auteur fait-il cela ? Eh bien, en reprenant les codes du roman gothique, tout simplement, un genre qui permet d’aller à la fois vers le fantastique et la science-fiction, comme on l’a vu au début.

    Et c’est vraiment cela que j’ai apprécié dans ce roman. Déjà, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman gothique (oui, quelques mois, ce n’est pas très long, mais c’est un genre que j’aime beaucoup). Il n’a pas besoin d’un format long, car on connaît ces thèmes sociaux par cœur. Regardez la société occidentale de nos jours : on a une espèce de clivage social qui devient de plus en plus insurmontable, des personnages politiques qui se croient tout permis sous couvert de leur image de moralité, quant aux femmes qui désirent mener une vie indépendante et réussir, elles risquent de se faire broyer par le système. Quant aux jeunes qui veulent faire avancer les choses, ils doivent souvent changer d’environnement pour y arriver.

    Et pour nous faire comprendre tout cela, Lucius Shepard nous donne des personnages universels dont on comprend assez vite les enjeux. C’est une novella complète. La seule chose que je regrette, c’est que Prothero accepte très rapidement le fait qu’il va faire une thérapie à un fantôme, mais c’est vraiment pour vous trouver un tout petit point négatif.


    Recommandations de lecture

    Si vous désirez rester dans l’ambiance, n’hésitez pas à vous plonger dans des classiques :

    • Jane Eyre de Charlotte Brontë.
    • L’Abbaye de Northanger de Jane Austen.
    • L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson.
    • Dracula de Bram Stoker.
    • Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.
    • Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley.

    Pour une ambiance gothique à souhait, mais dans un contexte de fantasy, n’hésitez pas non plus à lire La Cité diaphane d’Anouck Faure.

    En connaissez-vous d’autres aussi contemporains ? Dites-moi tout en commentaires !

  • Alliances de Jean-Marc Ligny

    Titre : Alliances

    Auteur : Jean-Marc Ligny

    Maison d’édition : L’Atalante

    Genre : Science Fiction

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Cet été, j’avais prévu de lire mon petit roman écologique de l’année, petite tradition que j’ai depuis quelque temps. Et même que j’ai un auteur un peu chouchou dans ce domaine, c’est Jean-Marc Ligny. Sauf que j’étais tombée sur Terra Humanis de Fabien Cerutti et j’étais rassasiée car il faut l’avouer, il est excellent. Sauf que, je savais qu’Alliances m’attendait, dans ma liseuse, et que j’ai découvert qu’il avait un lien avec Semences, un autre de ses romans dont le souvenir est vraiment resté avec les années. C’est en repensant à tout cela et en enregistrant un épisode avec Sarah que j’y ai repensé. Il était temps pour moi de lire Alliances.


    Mais qu’est-ce que cela raconte ? Nous sommes sur Terre, dans le futur et après le livre Semences. Le monde a changé suite à de forts dérèglements climatiques : le Groenland essuie tempêtes sur tempêtes, le Canada est devenu une forêt tropicale et la Californie un désert. On suit Tikaani et Vinda, deux Inuits qui tentent de parvenir au Canada à bord d’un avion solaire, histoire de voir s’il y a encore des humains dans le monde. On observe la vie d’Ophélie, une herboriste canadienne qui préfère vivre en symbiose dans la forêt avec des animaux. Et enfin, on retrouve Den et Nao, nos anciens protagonistes de Semences, qui quittent la Californie avec une colonie de Fourmites en poche.

    Quel est le type de ce roman ? Alliances a été publié chez l’Atalante en 2020. Vous pouvez déjà soupçonner que c’est de la Science Fiction. Mais pour celleux qui adorent les étiquettes très très précises, je peux vous dire que c’est de la Science fiction climatique ou de la climate fiction. Ce sous genre aborde tout ce qui a attrait au changement climatique. Pour la faire simple, si vous êtes des angoissés du climat, ces romans vont vous imaginer comment vivre si personne ne réagit pour sauver notre planète. Et Jean-Marc Ligny est bien une figure de proue de ce sous genre.


    Et pourquoi j’aime ce type de littérature ? Et bien c’est à cause de cet auteur, justement. Il y a quelques années, je suis tombée sur Aqua tm et j’ai reçu une véritable claque et surtout, je me suis rendue compte que de lire un roman de SF climatique, surtout quand le réchauffement climatique est vraiment tangible chez nous : en été et en hiver, et bien cela me rassure et cela me permet de chercher des solutions à mon échelle et de me renseigner. Qui a dit que la Science Fiction ne changeait pas la vie ? Quant à Jean-Marc Ligny, j’aime beaucoup sa plume. On oscille entre des futurs assez durs, des instants complètement barrés, mais ça passe. Parce que, je pense qu’il a une manière un peu poétique, parfois, de m’emmener sur des terrains de réflexion. Vous allez voir comment. Dans Alliances, nous sommes dans un univers un peu post apocalyptique que je ne choisirais surement pas pour mes vacances.

    Prenez le Groënland, le premier lieu qu’on visite. Il ne reste qu’un seul village, apparemment et non seulement trouver de la nourriture, cela n’a pas l’air facile mais surtout, ce village est balayé par des tempêtes terribles qui menacent à chaque fois toutes les constructions. Quant au Canada, imaginez un peu vivre dans une forêt tropicale avec comme voisin un Anaconda et les villages qui sont menacés par des espèces de pillards cannibales. Et si vous souhaitez vivre sérénité en ville, vous ne vivrez pas en démocratie et surtout, vous tomberez malade car cette ville est à proximité d’une centrale nucléaire défectueuse donc avec toutes les maladies qui en découlent. La Californie, on ne la voit pas dans ce roman mais, pour avoir vu les descriptions de Semences, c’est un désert où trouver de l’eau, c’est très compliqué.

    Et puis il y a des Fourmites. C’est une espèce génétiquement modifiée, au croisement entre des Fourmites et des termites et, si vous ne parvenez pas à vivre en symbiose avec elles, elles peuvent détruire toute une communauté en quelques heures. Et ces Fourmites communiquent entre elles donc toute une colonie peut transmettre des informations à d’autres et vous poursuivre sur le monde entier.


    Dans ce monde très rude, Jean-Marc Ligny va nous montrer des personnages très lumineux. Tikaani et Vinda, par exemple, vont passer des années à réparer un avion solaire pour juste tenter de rétablir des liens avec des communautés. Et s’ils échouent parfois, ils reprennent toujours. Ce sont des explorateurs dans l’âme. Tout comme Manali, Den et Nao qui font le voyage inverse et à pied. Ils permettent ainsi à une colonie de Fourmites de communiquer sur le monde. Quant à Ophélie, certes, elle vit apparemment en recluse mais en symbiose totale avec la faune et la flore, montrant à d’autres ce qu’est un refuge et surtout comment vivre autrement Les Fourmites, elles, sont enfin un personnage central de ce roman. Il y a celles qui passent volontiers des Accords avec des communautés humaines et sont de véritables protecteurs. Mais elles peuvent aussi de choisir de vivre leur vie de manière isolée. Elles peuvent par contre choisir, comme les Fourmites ailées, de tout anéantir sur leur passage. Elles représentent à la fois la Nature mais aussi un lien entre les espèces. On ne sait jamais vraiment les considérer can elles sont, dans leur nature profonde, chaotiques. Elles échappent au contrôle des humains, et c’est peut être bien pour cela qu’elles paraissent un peu effrayantes.


    Mais vous allez me dire : c’est bien beau cette histoire de Fourmites qui vont surement dominer le monde avec des héros humains un peu farfelus mais qu’est-ce que cela nous apprend sur la réalité de nos jours ? Alors, pour plus de réalités, je vous conseillerai bien sûr de lire le rapport du GIEC mais je conçois que ce n’est peut-être pas votre lecture de chevet. Faisons l’exercice. Dans ces rapports, on montre que les actions globales sont impératives ! les gouvernements doivent à tout prix s’allier pour freiner le réchauffement climatique, sans cela, on atteindra le point de non retour. Et surtout, le temps presse et il faut impérativement que le monde s’adapte. Le lien avec Alliances est là, Jean-Marc Ligny a à peine poussé les curseurs.

    Dans ce monde, les gouvernements ont manifestement échoué et on se retrouve à vivre dans un monde plutôt hostile pour les humains mais qui tourne, en vrai. L’auteur nous montre ce monde comme un avertissement concernant les inactions gouvernementales et il place clairement ses espoirs dans les micro-sociétés. Les avertissements, c’est sans hésitation les villes et les villages fantômes que parcourent Tikaani et Vinda.

    Qui plus est, quand il existe une forme de gouvernement, comme la ville près de la maison d’Ophélie, on voit bien que cela ressemble à n’importe quoi. Par contre, voir le monde d’Ophélie au cours du roman donne envie. Et il y a Tikaani qui arrive à voyager sur de grands espaces avec une technologie non polluante Et pourtant, ces solutions ont leur limite, face à de grosses menaces comme les centrales nucléaires. Pour faire autre chose que survivre, les humains devront faire autrement, devront trouver des Alliances improbables en acceptant de faire des compromis. Ce que représente les Fourmites aussi, selon moi, c’est aussi la nécessité d’associer plusieurs choses. D’abord, les actions gouvernementales avec les actions locales. C’est cela l’Alliance dont parle le roman, du moins en partie. Mais aussi elles représentent la force d’une association transdisciplinaire : la science, l’écologie et la société Ne pensez pas que ce roman est pessimiste. Alors oui, il peut paraître un peu effrayant quand je présente le contexte mais l’auteur est là, avec son écriture toute fluide et facile d’accès. Il nous montre des personnages qui agissent vraiment. Malgré l’isolationnisme provoqué par la situation, les communautés restent. Les gens se lient et la clé reste de tenter de communiquer et de se comprendre. En créant ces histoires, l’auteur montre que l’on peut changer notre rapport à l’environnement, que l’on peut changer notre rapport à notre mode de vie actuel. Et puis, il nous montre l’espoir, l’existence d’une fenêtre, réduite certes, mais présente pour les humains.


    Alors oui, Alliances ne sera peut être pas le roman le plus réaliste qui soit. On aura peut être même l’impression que cela part un peu en sucette sur la fin. Mais j’ai envie de vous dire : et pourquoi pas ? Pas littéralement, bien sûr, mais les solutions apportées pourraient être envisageables. La vie serait dure au début mais pas exempte de paix ou de bonheur. C’est en cela que ce roman m’a complètement embarquée, qu’il m’a rassurée, y compris concernant les angoisses climatiques. Concernant le style et l’intrigue, on alterne les moments d’action avec les moments de calme. C’est fluide, cela vous fait ressentir des trucs et surtout, tout doucement, cela vous fait réfléchir.

    C’est en ça que l’auteur est génial et Alliances aussi. Vous pouvez ce livre en totale détente dans votre canapé. Parfois, vous serez totalement pris par les enjeux. Parfois, vous passerez des moments de paix avec Ophélie et son Anaconda. Et puis, au coin d’une ligne, vous vous demanderez à quel point le contexte du roman est plausible. Vous vous demanderez aussi si vous êtes prêts à vivre dans ce monde-là. Et vous, que pouvez vous faire ? Lire les rapports sur l’environnement, comme ceux du GIEC par exemple. Les vrais, pas les commentaires des journalistes. Vous pourriez regarder comment agir à votre niveau et montrer un peu l’exemple. Vous pourrez en parler autours de vous, lire d’autres fictions climatiques aussi ou des fictions qui parlent de vivre d’une autre manière


    En voici quelques unes que j’ai aimé !

    Et dites-moi ? Vous avez fait quoi pour la planète ces derniers temps ?

  • Bonne nuit, Maman de Seo Mi-Ae

    Titre : Bonne nuit, Maman

    Autrice : Seo Mi-Ae

    Traducteurs : Jihyun Kwon et Rémi Delma

    Saga : Ha-Yeong

    Numéro de tome : 1

    Maison d’édition : Le livre de Poche

    Genre : Thriller

    Où trouver le livre ? Clique ici

    Alex, c’est une super copine. Elle est drôle, elle est belle, elle est talentueuse et elle fait des podcasts parlant de Corée. Et elle m’a dit qu’il y avait cette autrice coréenne, Mi-Ae Seo qui fait des thrillers vraiment particuliers. Évidement que je me suis procuré les trois livres de cette femme, qu’on en fera un épisode de podcast et que ce sera génial !

    J’ai commencé par la saga Ha-Yeong parce que, il y a une histoire de tueur en série, que cela faisait longtemps que je n’en avais pas lu… C’était le moment, comme on dit. Me voilà donc partie pour lire joyeusement, Bonne nuit Maman. Nous, on suit Seon-Kyeong qui est criminologue. Elle obtient une série d’interviews avec un serial Killer. Dans le même temps, elle apprend que son mari a une fille d’un précédent mariage et, comme elle est devenue orpheline, et bien, elle va devoir accueillir l’enfant qui a l’air un peu inquiétante quand même

    Je sais ce que vous allez me dire : une allusion à Hannibal Lecter et hop, on est partis et on déroule les thèmes. Et bien non. Bonne nuit Maman n’est pas un roman parlant de Serial Killer (si un petit peu quand même) mais c’est surtout un roman féministe qui va pointer du doigt tout ce qui ne va pas en Corée. Et pour nous, cela va nous permettre de découvrir cette société que nous ne faisons qu’entre voir au travers des dramas coréens. Alors, accrochez vous à vos poignards en plastique, parce que promis, à la fin, on parlera un peu d’Hannibal Lecter.

    Bonne nuit Maman, cela parle avant tout de la société coréenne car, ce qu’il faut savoir, c’est que dans cette société, la famille en est le coeur. Les Coréens ont des attentes très élevées sur le modèle familial mais surtout par rapport au rôle de mère. La pression y est dingue et on le voit de suite par rapport au personnage de Seon-Kyeong. Dès que son mari ramène cette enfant, la question ne se pose pas : Seon-Kyeong va prendre en charge cette petite fille : elle la lave, la nourrit, l’habille, l’inscrit à l’école et gère tout le matériel. Son mari joue un peu avec la gamine mais, vous comprenez, il a un métier important. Jamais personne ne pense à lui reprocher le fait qu’il n’ait jamais prévenu sa femme actuelle qu’il avait un enfant. Jamais une personne de l’extérieur ne va le contacter au sujet de sa fille. Tout est pris en compte par notre héroïne qui n’a aucune expérience. Personne ne va l’aider non plus. Par contre, dès qu’elle fait quelque chose de “travers”, tout retombe sur elle. Jamais on ne prend en compte que Seon-Kyeong est en train de vivre un moment très intense professionnellement et que son travail, le fait d’interviewer un serial killer, va l’affecter émotionnellement.

    Cela va même plus loin. On sent que cette petite fille a vécu des traumas. Et pourtant, son père fait tout pour qu’elle ne soit pas suivie psychologiquement. Tant que la gamine paraît équilibrée, tout va bien. Si elle ne l’est pas, c’est sûrement de la faute des réactions de Seon-Kyeong. Et l’école de Ha-Yeong va alerter Seon-Kyeong mais ne va jamais alerter les services sociaux. On sait qu’en France, les comportements de la gamine feront de suite l’objet d’un signalement aux services sociaux, permettant ainsi un soutien pour la famille. De même, on a ainsi un véritable tabou autours de la violence et des comportements antisociaux. Ce qui est logique quand on observe ce schéma puisque si tout le monde doit être cantonné à un rôle : de mère, de père, d’enfant ou autre, le fait qu’une personne commette des crimes, ce n’est pas normal. En pointant cela, l’autrice critique indirectement l’idée que l’apparence d’harmonie va prévaloir sur la vérité. Et cela conduira à l’histoire du Serial Killer mais aussi au développement de Ha-Yeong.

    Et, comme toute cette société oscille entre traditions et individualisme, on sent que les personnages sont très seuls. Par exemple, je suis incapable de vous dire si les parents de Seon-Kyeong sont vivants ou morts. Et on ne sait pas non plus si la famille du mari de Seon-Kyeong est vivante ou morte. Pareil, ne me demandez pas le nom du mari car on ne ressent que son ombre en fait. Il rentre le soir pour donner des reproches à sa femme, minimiser toutes ses frayeurs et sous entendre que tout est de sa faute et il se casse. On ressent fortement l’isolement social de cette femme et de sa belle fille. De même, on sent que la famille n’est pas un refuge dans cette société mais plus une prison. Quand on regarde Ha-Yeong et Seon-Kyeong, on sent que, toutes les deux, elles pourraient franchir le pas et se rapprocher mais le carcan de leur famille ne leur permette pas de le faire.

    Qu’est ce que ce roman nous dit de la famille coréenne ? Et bien une tonne de choses. La famille, comme je le disais plus tôt n’est pas un refuge mais bien un endroit où on va garder les secrets pour protéger à tout prix une image de normalité. Ha-Yeong présente des traumas et des comportements un peu bizarres. Seon-Kyeong, elle voudrait l’aider en l’emmenant faire un suivi psychologique, ce que son mari refuse catégoriquement. L’école va en ce sens du moment que Ha-Yeong donne une apparence de normalité. Et cela, ça va rendre les problèmes individuels plus profonds et surtout plus difficiles à guérir. Et d’ailleurs, on n’y pense même pas puisque c’est l’ensemble de la famille qui doit rouler. Cela nous amène aussi aux poids des attentes sociales : Seon-Kyeong doit devenir le modèle maternel dans ce schéma familial, au point qu’il est évident que son métier passera au second plan. Et à aucun moment, elle ne reçoit de l’aide. Enfin, dans ce roman, on sous entend grandement que la famille, à défaut d’être un refuge, devient en fait un terrain de transmission des traumatismes. En effet, le fait d’occulter les traumatismes des uns, cela les rend plus fort et ce sont les générations suivantes qui risquent d’en pâtir.

    Bon, on a quand même un tueur en série, dans ce roman : Lee Byong-Do. Celui qui ne veut que Seon-Kyeong pour l’interroger et qui va évidemment tenter de lui retourner le cerveau. A quel point Bonne nuit Maman pourrait être considéré comme un Silence des Agneaux coréen ? C’est vrai, les deux protagonistes sont deux femmes qui étudient la criminologie. Sauf que Clarice Starling est une jeune stagiaire du FBI qui affronte un serial Killer malgré son inexpérience. Seon-Kyeong, elle, est une criminologue expérimentée. Elle arrive à avancer avec Lee Byong-Do mais on l’empêche d’aller au bout des choses et en plus elle est en danger dans son espace privé aussi. Quant aux deux tueurs en série, oui, ce sont tous les deux des énigmes résoudre. J’avoue que, selon moi, c’est un peu l’essence même du rôle. Ce qui est intéressant, par contre, c’est la vision de Seon-Kyeong du tueur en série. Elle dit un truc au début de l’histoire qui m’a marquée. En effet, elle donne les critères qui fait qu’on décèle si une personne peut être tueuse en série en fonction de son enfance comme martyriser de petits animaux. Je vous donne cette exemple car c’est lui qui m’a marqué car elle demande à ses élèves qui a déjà noyé une fourmilière, enlevé des pattes à une araignée, etc. Et oui, on a tous.tes plus ou moins eu la possibilité ou fait à un moment donné du mal à un animal. Ce n’est pas vraiment ces “critères” qui fait qu’une personne va devenir tueur plus tard. C’est plutôt quelque chose dans son histoire qui va faire basculer une personne du mauvais côté. Ce qui m’amène à une autre différence dans ce roman : la représentation du mal. On voit bien que dans le Silence des Agneaux, il n’y a aucune nuance. Hannibal Lecter est un personnage totalement détestable qui est un cannibale et qui assume totalement. Alors qu’avec Bonne Nuit Maman, c’est beaucoup plus nuancé. Il y a tout un passé de Lee Byong-Do qui pourrait expliquer le basculement de celui-ci et surtout, il y a ce questionnement par rapport à Ha-Yeong. Enfin, Clarice et Seon-Kyeong ne sont pas taillées du même bois et ne devront pas affronter les mêmes choses. Clarice doit affronter un traumatisme d’enfance (les agneaux), et la mort de son père. Elle veut échapper aussi à la pauvreté. C’est pour cela qu’elle se lance dans cet interview. Seon-Kyeong, elle, commence l’interview de manière totalement sereine car c’est une professionnelle aguerrie. Mais, c’est en découvrant un peu la psychée de Lee Byong-Do qu’elle se pose des questions sur sa vie personnelle, et plus précisément sur sa belle-fille et c’est cette relation professionnelle qui va la rendre plus forte dans le domaine personnelle. Ce qui la fragilisera, ce n’est pas son métier mais bien sa famille.

    Je m’arrête là mais il y a tellement d’autres choses à dire sur ce roman. Choses que je développerai sûrement avec Alex. Je vous mettrai bien entendu le résultat de nos réflexions ici.

    Lisez Bonne Nuit Maman qui, selon moi, de loin, surpasse Le Silence des Agneaux. C’est beaucoup plus fin psychologiquement. C’est plus glaçant aussi car les peurs sont de l’ordre de l’intime. Et sa suite, Chut, c’est un secret, est tout aussi développé. Mais on en reparlera plus tard. Bonne lecture à vous.

  • Le démon de Maître Prosper de K.J. Parker

    Titre : Le démon de Maître Prosper

    Autrice : K.J. Parker

    Traducteur : Michel Pagel

    Maison d’édition : L’Atalante

    Genre : Fantasy

    Où trouver le livre ? Clique ici

    C’est une histoire vieille comme le monde, vous allez me dire : Je suis allée chez mon libraire. Il m’a dit qu’il avait un livre. Mais qu’il ne l’avait plus en stock Après la folie des vacances d’été, on se retrouve, on se demande comment on va. Et il me dit qu’il a de nouveau ce livre en stock. Ce livre, c’est Le démon de Maître Prosper de K.J. Parker, publié chez l’Atalante. K.J Parker, c’est un pseudo féminin utilisé par Tom Holt, un écrivain britannique. Je trouve cela amusant parce que, d’habitude, ce sont les femmes qui prennent un pseudo masculin. Je n’ai malheureusement pas trouvé la raison de ce surnom mais si vous avez la réponse, dites le moi en commentaires parce que je suis très curieuse.

    KJ Parker, c’est un écrivain prolifique. Et je dois vous avouer que je ne connais aucune de ses sagas. Il y a la série Loredan qui est dans ma bibliothèque, je pense, et la série Le Charognard. Ces deux sagas sont publiées chez Bragelonne. Quant au Démon de Maître Prosper, c’est aussi le premier tome d’une saga. Il y a en effet un deuxième tome appelé The Inside man mais il n’est pas encore traduit. La personne qui s’est occupée de la traduction est Michel Pagel, un des traducteurs attitré de chez l’Atalante.

    Quant au pourquoi j’ai dit oui au Démon de Maître Prosper. Et bien… Cela faisait trois mois que je n’avais pas vu mes libraires, ce qui est déjà une souffrance en soit. C’est un roman court : 96 pages. Hugo, mon libraire, me l’a présenté sans aucun synopsis et je dois dire que c’est le spécialiste pour trouver des romans atypiques. Autant vous dire que j’étais emballé juste quand il m’a dit que cette novella était sensass. Et surtout, j’avais un trajet à faire en métro. Il me fallait bien quelque chose à lire, vous me direz !

    Le Démon de Maître Prosper, c’est l’histoire d’un exorciste anonyme qui raconte sa dernière mission. Il en profite pour raconter un peu sa carrière et son histoire mais aussi ses pensées. C’est littéralement un extrait de journal ou de confession, selon moi. Et en très peu de pages, on cerne de suite que ce n’est pas vraiment un exorciste dit classique mais plutôt une espèce de Constantine, vous savez, cet électron libre que l’on croise dans les comics Hellblazer ? Quant à cette mission de Maître Prosper, et bien elle semble bien ardue et elle va lui poser quelques dilemmes, qu’il va bien entendu nous exposer.

    L’histoire commence avec cet exorciste qui se réveille à côté d’une prostituée morte et il doit cacher le corps. Et là, on sait déjà que ce roman ne sera pas classique, que la moralité de cette personne pourrait paraître ambigüe. Et bien évidemment, il doit fuir la ville où il se trouve. C’est en deux ou trois paragraphes que je me suis dit que cette personne, c’était un Constantine du Moyen Age. Vous voyez ? Et je dois dire qu’après lecture, je suis plus ou moins d’accord avec cette idée première. Faisons le jeu de la comparaison.

    Déjà ce sont deux exorcistes et deux anti héros : en effet, pour rappel, John Constantine est un maître des arts occultes qui se bat constamment contre des forces démoniaques. il se sait condamné à l’Enfer parce qu’étant jeune, il a tenté de se suicider parce qu’il voyait des démons. Or, quand on prend le “règlement” de l’Eglise catholique, les personnes qui s’ôtent eux-mêmes la vie sont interdits de Paradis. John Constantine se bat contre les démons pour “mériter” son ticket pour une meilleure après vie. Quant à notre exorciste, il est un peu pareil parce qu’on sait qu’il voit des démons, contrairement au reste du monde. C’est un don, un pouvoir qui place automatiquement ces personnes dans la fonction d’exorciste. Et c’est un peu comme la profession de bourreau, c’est devenu un paria. On sait rapidement aussi que son premier exorcisme, c’est le sien puisqu’un démon était entré dans le ventre de sa mère alors qu’il était encore une fœtus. Et ce démon, on va le retrouver tout au long de sa vie. Par contre, on se rend vite compte que les exorcistes, dans ce monde, sont très vite livrés à eux mêmes, sans aucun soutient de leur Eglise. Cela en fait, comme John Constantine, un personnage un peu désabusé, avec un humour plutôt cynique. Et c’est essentiel de comprendre ce trait de caractère avant d’avancer un peu dans l’histoire car étant notre narrateur, vous aurez un rapport à son image.

    L’une des choses que notre exorciste va nous dire est essentielle : les humains meurent très facilement. Par contre, les démons sont immortels. Et ils suivent un grand plan. Lui, n’est pas là pour anéantir leur plan car il est humain et donc très fragile. Par contre, il est là pour les contrarier un max. Sa seule règle c’est qu’il ne faut à aucun prix négocier avec un Démon. Or, après cette fuite suite au meurtre d’une prostituée, il change de ville et se rend compte que le démon de son enfance va tenter de posséder le fils du Duc qui va naître. Il va vérifier son intuition. Et là, quelle est sa surprise quand il se rend compte que non seulement le fœtus est déjà possédé mais qu’en prime, Maître Prosper, le futur instructeur de cet enfant, est possédé lui aussi, par un démon qu’il en connaît pas.

    Le dilemme est là : s’il exorcise le démon du bébé, celui ci ne survivra pas. Le Duc va le tuer, lui et le démon de Maître Prosper va s’en sortir. S’il épargne le bébé et exorcise le démon de Maître Prosper, un véritable génie de son temps, les gens sauront que Maître Prosper était possédé et donc toute son œuvre va être décrédibilisée et détruite et un démon possèdera un futur puissant du Royaume. Et si la seule solution de notre exorciste était de négocier ? Or, c’est la seule règle qu’il s’impose.

    Et oui ! Le démon de Maître Prosper est petit … Mais hyper dense. En quelques pages, on se rend compte de plusieurs choses. Déjà, à aucun moment, nous n’avons le nom de l’exorciste. Alors que c’est notre narrateur. Même, le titre de notre roman est le démon de Maître Prosper. Dans la ville où nous nous trouvons, on sait de suite que cet exorciste n’est pas le bienvenue. Pourtant, cet univers a l’air d’être envahi de démons puisque notre exorciste en voit très souvent du coin de l’œil. Et jamais on ne le remercie, jamais on le protège. On l’efface tout le temps. Et on sent bien qu’il y a du ressentiment derrière tout cela.

    Et puis il y a ces enjeux moraux. En effet, le point essentiel est bien celui là : Maître Prosper. Comment juger si une l’œuvre d’une personne est influencée par des démons si on sait qu’il est possédé ? La fameuse question de : doit on séparer l’artiste de l’homme en fait ? Et cette question est vraiment d’actualité quand on voit les différents artistes de notre monde qui se révèlent être des personnes pas du tout sympathiques, voire criminelles. Citons le plus évident : Picasso. Et le plus actuel : Gérard Depardieu. Et il y en a pléthore. Par cette simple novella, l’auteur nous pose cette question qui nous taraude tous.tes en ce moment et qui est importante. Et chaque personne aura sa propre réponse, j’imagine.

    Je ne vous en dis pas plus sur ce roman même si j’aimerai vous en écrire des pages entières. Mais c’est vraiment une novella qui m’a marquée, tant par son style que par les sujets qu’elle traite. Je l’ai tellement aimé que j’en ai fait un épisode sur Choixpitre où j’ai fait d’autres thèmes. Vous pourrez l’écouter ici :

    Et bien entendu, si le deuxième tome est traduit, on en reparlera. Bonne lecture !