
Titre : Brèche
Auteur : Li-Cam
Maison d’édition : La Volte
Genre : Dystopie
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Se projeter dans le futur semble aujourd’hui assez angoissant. Triste même. Si vous avez suivi mes pérégrinations sur Choixpitre, vous avez pu écouter ma participation sur le thème de la dystopie avec Abin de Martin Harnicek paru aux Monts Métalifères. Les règles du club de lecture sont formelles : on ne peut pas présenter un livre déjà lu. Or, il y en a eu un que j’aurais aimé présenter pour deux raisons : l’autrice que je venais de découvrir et la maison d’édition. Ce livre, c’est Brèche de Li-Cam, paru le 15 janvier 2026 aux éditions La Volte.
Brèche, cela raconte Maisons-Neuves, une barre de HLM décrépie laissée à elle-même. Nati, Bella et Walter font partie des habitants et ils bricolent comme ils peuvent. Bella a des hallucinations avec des araignées. Mais elle tente de contribuer quand même à la communauté. Nati participe au journal et elle enquête sur des gens de la ville venus les observer. Walter tente de trouver des solutions en développant des Intelligences Autres.
Li-Cam, c’est une autrice que j’aime bien. Elle est née en 1970 à Lyon. Elle écrit depuis toute petite et elle lit de la Science Fiction. Donc, imaginez l’expérience d’écriture. Mais elle a aussi été directrice de collection littéraire. Quant à sa bibliographie, elle est juste impressionnante. Je vous laisserai chercher… Et Brèche fait partie d’un univers appelé les Ecoumes qui est une fresque écoféministe. Et puis, on a la Volte, une maison d’édition indépendante engagée qui a décidé qu’elle n’allait pas nous déprimer pendant nos lectures. Donc en vrai, on est censé parler d’utopie, pas de dystopie ! Et bien… on va en discuter, faites-moi confiance.
Alors, Brèche ? Une dystopie ou une utopie ?
Parlons définition. La dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper et dont les dirigeants peuvent exercer une autorité totale et sans contrainte de séparation des pouvoirs, sur des citoyens qui ne peuvent plus exercer leur libre arbitre. L’utopie, c’est un genre d’apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal, une société parfaite ou encore une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie, souvent écrites pour dénoncer les injustices et dérives de leur temps.
Vous voyez bien le dilemme. Parce que moi, cette barre HLM, elle me tente bien. Mais c’est bien une cité qui est laissée à elle-même. La ville n’est pas loin. Ce n’est pas un monde post-apocalyptique. Ça veut dire que le gouvernement ne fait rien, ne s’occupe que d’une partie de la population et on imagine bien laquelle. Les habitants de Maisons-Neuves ne semblent pas savoir comment est gérée la ville, donc les gens de Maisons-Neuves ne votent pas. L’information n’a pas l’air de circuler. De même, il n’y a plus de service public car les enfants n’ont pas école. Il n’y a pas de justice non plus, parce qu’on apprend aussi que c’est géré par les habitants. Et enfin, personne de Maisons Neuves n’a l’air de pouvoir déménager. On est bien dans un univers dystopique : une société figée, livrée à elle-même de la faute d’un gouvernement que les habitants n’ont pas élu et à regarder comme ça, personne ne peut en sortir.
Alors, qu’est-ce qui me pousse à vouloir souhaiter emménager à Maisons-Neuves ? J’aime souffrir ? C’est sans compter l’Humain. Et oui, pourquoi cette tour n’est pas vide ? Pourquoi a-t-on l’impression que les gens qui y habitent vivent plutôt bien ?
Des cours de lecture sont faits par Bella, qui combat à sa petite échelle l’analphabétisme des enfants. Pourtant, Bella a des absences dues à ses hallucinations et parfois, elle s’assoit à une table en plein milieu d’une réunion ou d’une conversation. Et cela ne pose de problème à personne. On s’occupe d’elle et en même temps, elle ne se sent ni exclue ni diminuée à cause des autres.
De même, Nat fait du journalisme. Et pourtant elle a du mal à écrire et lire sur des pad car, le langage et l’écriture de la cité ont évolué. Elle enquête tout de même au parcourant toute la barre. Elle participe aussi au système de justice et de répression et aussi aux réunions du collectif. Sans compter, bien entendu, des travaux en commun pour la collecte de légumes et autres. On se rend compte qu’une sorte d’économie parallèle s’est développée, basée sur des tâches pour le collectif, des bricolages et des services, mais aussi des actions individuelles. Ce n’est pas une vie très facile, mais personne n’est réellement inactif et tout le monde contribue.
Enfin, Walter est un directeur de recherches qui poursuit le travail alors que l’État ne le finance plus. Pour le bien commun, parce qu’il sait que ses travaux sont là pour améliorer le futur. Ce qui se passe dans Maisons-Neuves, cela correspond à la définition de l’utopie : une micro société qui tend à rendre les gens heureux tout en dénonçant le système actuel.
Brèche montre une dystopie qui évolue vers une utopie tout au long du récit. Et ça, c’est très fort. Mais comment a-t-elle fait ? Quels sont les ingrédients pour transformer un environnement désastreux en une barre HLM où il fait bon vivre ?
Brèche, une alerte sur notre société aujourd’hui
C’est comme le port-salut, c’est écrit dans le descriptif. Le but d’une dystopie ou d’une utopie est d’alerter sur le monde actuel. Qu’avons-nous ici ? Tout d’abord, avec Walter, on a un scientifique qui n’est plus financé par le gouvernement et qui doit se battre pour continuer à … continuer, tout simplement. Il suffit de regarder le projet de loi de finances en France en 2025, il a diminué de 630 millions d’euros et les secteurs les plus touchés sont les recherches sur les énergies, la mobilité durable et le spatial, ainsi que le CNRS, ce qui affaiblit les recherches universitaires. Je n’ai eu à chercher que deux minutes sur internet pour trouver. C’est sans appel, en fait. Les chercheurs français doivent trouver maintenant leur financement ou auprès de groupes privés, ou auprès de l’Union Européenne.
Pareil, la France n’est pas la meilleure élève dans le financement de l’Éducation nationale. Des postes sont supprimés, on a des écoles qui ferment donc une augmentation du nombre d’élèves par classe et des professeurs moins bien payés et moins bien formés. On a toujours 42.000 élèves en attente d’accompagnants pour une situation de handicap aussi. Si les parents veulent un meilleur niveau scolaire pour leurs enfants, ils les mettent dans le privé. Sauf que tout le monde ne peut pas se le permettre. Donc, qui est en reste ? Les enfants des tours HLM, justement. On a le drame de l’éducation à deux vitesses qui se traduit par l’accroissement des inégalités sociales, mais aussi de l’accès à l’éducation et à la culture. Et on peut avoir le même raisonnement sur le médical. Certains secteurs manquent cruellement d’accès au soin.
Enfin, le journalisme. On en parle du monde de l’édition et des chaînes d’information qui se centralisent sous la coupe de milliardaires qui sont notoirement connus pour leurs idées de droite extrême. A quel point cela influence notre perception du monde ? Quelle est la différence selon vous entre l’insécurité des personnes et leur perception de leur insécurité ? Ça, c’est une question intéressante. Et je poursuis sur la justice qui évolue aussi à plusieurs vitesses.
Brèche ne le dénonce pas frontalement, Bien sûr mais montre les conséquences dans Maisons Neuves. Walter qui n’a même plus de logements. d’école est tenue par une vieille femme qui elle-même n’est pas aidée ou diagnostiquée sur son état mental. Il n’y a aucune représentation de la police ou de la justice de l’état dans cette tour et les informations se sont maintenus que par des personnes qui ont aussi un autre métier.
Brèche, une fable écolo-féministe
Je sais, je ne me suis pas foulée, je vous ai repris exactement le titre proposé par la Volte. Allez, je fais mieux que cela. Ce roman montre que par de petites actions d’une micro-communauté, on peut faire une brèche dans un monde dystopique. Mieux, non ? Maintenant, il faut que je vous montre en quoi c’est vrai.
Effectivement, les enfants ici ne peuvent aller à l’école, mais les adultes encore capables d’enseigner font le job. Ce n’est pas parfait. Cela ne créera pas une masse de prix Nobel. Et pourtant, la lutte contre l’analphabétisme est présente, il est là. On assiste aussi à une évolution plus rapide de l’écriture puisque celle-ci n’est plus figée par l’Académie Française. Cela ne la rend pas moins jolie mais plutôt plus actuelle, plus efficace. Et puis, les personnes qui sont en difficulté sont prises en charge par tout le monde.
D’ailleurs, il y a des réunions collectives pour justement prendre des décisions sur Maisons-Neuves. Si l’État ne fait rien pour eux, ils se composent en micro-communauté pour assurer leur propre service public : l’acheminement de la nourriture, la justice et le maintien de l’ordre. Et ici, cela passe par des cultures de légumes en commun, des femmes qui ont autant de poids décisionnaires que les hommes, des milieux associatifs plus forts. On ne vit peut-être pas avec tout le confort de la ville à Maisons-Neuves, mais honnêtement, est-ce qu’on n’y vivrait pas mieux ? Est-ce que de petites communautés isolées comme celles-ci, finalement ne pourraient-elles pas servir d’exemple, tout simplement ?
Brèche, c’est le cadeau de Li- am.
Dans un monde actuel assez angoissant, l’autrice nous montre en effet une situation qui apparaît désastreuse. Mais quand on creuse un peu, quand on suit l’écriture de Li-Cam, on sent tout de suite qu’elle nous pointe des choses au-delà d’un bilan qui paraît catastrophique. Quand les gens se regroupent, ils trouvent des solutions. Truc de dingue ! Ensemble , on est plus forts.
Il n’y a pas de programme politique là-dedans. Il y a juste des personnes laissées pour compte qui, contre toute attente, s’en sortent. Dans un lieu qui ne paraît pas très attrayant comme une barre HLM, où l’on voit un modèle qui semble être une solution ou un début de solution. Et tout cela en nous faisant suivre une intrigue passionnante, des personnages complexes et une plume efficace. Brèche, c’est un roman atypique, à la frontière des genres, et c’est cela qui le rend mémorable.
Que lire après Brèche?
- Pour voir une société différente, je vous conseille Un Pays des Fantômes de Margaret Killjoys.
- Pour rester dans un roman atypique, prenez Subtil Béton des Agloméré.es
- Pour voir si l’économie ne peut pas être changée, Utopies réalistes de Rutger Bregman.
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