
Titre : Comme l’exigeait la forêt
Auteur : Premee Mohamed
Maison d’édition : L’Atalante
Genre : Fantasy
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Il y avait une rencontre dans ma ville qui avait eu lieu. Une rencontre avec Premee Mohamed. Comme j’avais déjà lu les traductions d’elle de la saga de la migration annuelle des nuages : La migration annuelle des nuages et Ce qui se dit par la montagne. J’avais déjà pu deviner qu’elle aime avoir un environnement et ensuite faire évoluer ses héroïnes dedans. Ça c’était dans le post apocalyptique et ensuite, j’ai découvert : Et que désirez-vous ce soir ? Qui est pareil, de la science-fiction plutôt urbaine. Elle n’a jamais un univers percutant, qui se met en avant mais vraiment en bruit de fond. J’étais donc assez curieuse de savoir ce qu’elle allait faire dans la fantasy et le fantastique. Cela tombe bien, comme l’exigeait la forêt était de sortie, je pouvais très bien me le procurer en demandant directement à la source : comment qu’elle fait pour bien écrire.
Comme l’exigeait la forêt, est paru aux éditions l’Atalante dans la collection la Dentelle du cygne. Elle a été traduite par Marie Surgers. C’est une novella de 140 pages et elle a été traduite en France le 22 mai 2025. Le synopsis est hyper intriguant car il commence par des recommandations :
» Ne pas couper de bois vivant
Ne pas faire couler le sang d’un animal
Accepter un échange si nécessaire
Ne jamais négocier.
Ne jamais accepter de cadeau »
Comme l’exigeait la forêt, cela raconte l’histoire des bois du Sud, ceux de l’Ormévère qui est une forêt magique. Personne n’en est jamais sorti sauf une seule femme : Véris. Sauf que le tyran local a un gros problème : ses deux enfants sont allés dans la forêt la nuit dernière. Et il va ordonner à Véris d’aller les chercher. Si elle n’y va pas, il tue tous les gens de son village. Si elle y va, elle risque d’y disparaître si elle reste dans la forêt plus de 24 heures.
Premee Mohamed, elle est née en 1981 à Edmondo dans l’Alberta. C’est une scientifique canadienne et quand elle s’ennuie, elle écrit des romans. Elle aime beaucoup explorer les genres et n’hésite pas à intégrer quelques-unes de ses connaissances scientifiques dans ses récits, comme la saga de la migration annuelle des nuages. Elle rafle assez régulièrement pas mal de prix, donc on ne va pas les énumérer par ici. Par contre, elle aime les formats courts. Un recueil de nouvelles est paru d’elle cette année, toujours chez l’Atalante et toujours traduit par Marie Surgers, c’est Nul ne reviendra pour nous. Et on est dans le fantastique et l’horreur.
Comment une autrice arrive à rendre des univers totalement différents cohérents. Quelle est sa recette pour nous emballer en moins de 200 pages à chaque fois. J’avais pu suivre sa rencontre et même lui poser une ou deux questions. Et nous, on va pouvoir appliquer sa recette à cette nouvelle-ci : Comme l’exigeait la forêt.
Moi, je pensais qu’elle nous la faisait à la Brandon Sanderson : construire un monde et faire évoluer ses personnages dedans. Et bien je me suis totalement plantée !
Comme quoi, on peut lire des centaines de livres et toujours être surprise par le processus de création d’un ou d’une artiste. Premee Mohamed, elle part d’une idée, d’une situation, d’un personnage et après elle construit son monde. Et ça, on ne le voit pas dans le synopsis. Si on se met dans l’esprit de l’autrice, elle part de Véris qui est devant un choix impossible, dicté par un tyran. Elle doit se rendre dans un endroit mortel, risquer sa vie pour des personnes qu’elle ne connaît pas. Elle doit retourner dans son enfer personnel puisqu’elle en est revenue, et elle ne peut pas refuser.
Et après, elle invente son univers : une contrée qui est régie par un tyran. Dans cette contrée, il y a une forêt qui a ses règles propres. Qui ne se plie pas aux exigences du tyran. Et cette forêt, elle est magique et mortelle. Ce que cela produit chez nous, c’est que l’univers n’est pas décrit du tout quand on débarque dans le récit. On doit nous-mêmes chercher les indices dans ses descriptions, dans les actions de nos personnages.
Et pourquoi cela fonctionne, surtout ? Eh bien parce qu’on est en mode enquête pendant les 140 pages. Déjà : mais pourquoi elle a été dans la forêt avant. Était-ce parce qu’elle s’était elle-même perdue dedans ou parce que quelqu’un de proche d’elle était perdu dedans ? Pourquoi est-elle revenue, elle et pas une autre ? Et surtout, pourquoi le tyran l’oblige à y aller ? Pourquoi ses enfants sont partis dans la forêt ? Qu’est-ce qu’il y a de si dangereux là-dedans ? Pourquoi personne ne fait rien contre cette forêt ? Car apparemment, tout le monde sait que les enfants se perdent là-dedans ! Et Premee Mohamed nous distille des infos par ci par là. Pas en mode révélation ultime ou en cliffhanger de fifou. Non. C’est au détour d’une ligne qu’on apprend les règles. C’est au détour d’une ligne qu’on apprend cette histoire d’enfants. Elle nous donne des détails que lorsque cela va nous servir dans le récit.
Et pourquoi les récits comme Comme l’exigeait la forêt sont percutants ?
Tout simplement, parce qu’elle ne va pas tout nous dire. D’abord, on n’est même pas au début de l’histoire, au début du roman. Véris a déjà fait sa première incursion dans la forêt dont elle est revenue, et c’est pour cela qu’on connaît les règles en fait. Ensuite, les enfants du tyran sont déjà perdus dans la forêt.
Pourquoi la forêt est là ? Pourquoi le tyran est là et ne s’est jamais occupé du problème ? On ne sait pas. Est-ce que cette situation dure depuis des générations ou pas ? On ne sait pas ? Pourquoi les gens continuent à vivre à côté d’une forêt qui bouffe littéralement les enfants ? Nul ne le sait ! Pourquoi Véris n’est pas traitée littéralement en héroïne pour être revenue vivante et pourquoi elle vit en recluse au moment où commence le récit ? Ce n’est pas expliqué ! Comment réagissent les autres contrées par rapport à cette forêt ? Est-ce qu’il y en a d’autres ? Aucune information là-dessus.
Nous, on est dans l’acceptation en fait. On prend l’univers comme il vient. On sait qu’on a grosso modo une soirée dessus, peut-être deux si on ne lit pas vite (bisou Pomme). Notre héroïne, on ne sait même pas si c’est une personne bien ou pas en fait. C’est juste la seule personne qui est là et qui n’a pas de choix. Et on se projette, bien évidemment, parce qu’il y a plein de situations dans notre vie de tous les jours où on n’a pas le choix. On peut être obligé de travailler en environnement dangereux parce que c’est notre job et on accepte les risques. On peut habiter dans une ville dangereuse parce que c’est le seul endroit où on trouve un logement. On peut vivre avec quelqu’un de dangereux parce qu’on ne peut pas sortir de cette situation.
Premee Mohamed connaît ce genre de situation et surtout, ce genre de problèmes est universel. Parfois, on aimerait rester chez nous et faire ce qu’il nous plaît, mais si on n’a pas les revenus pour, et bien on ne peut pas faire ce qu’il nous plaît. On peut être dans un pays en guerre et devoir rester dans ce pays car on n’a pas le choix. La vie en elle-même n’est pas où toute blanche ou toute noire, et on n’a pas forcément la possibilité d’être libre. On est parfois enfermés dans nos propres choix. Ce qui fait que parfois, on peut tout à fait avoir le sentiment d’aller dans un endroit dangereux, mortel, parce que si on n’y va pas, d’autres personnes qui dépendent de nous risquent pire dans le cas contraire.
Et elle y ajoute sa petite touche perso, bien évidemment
Pendant la rencontre, elle nous disait ceci. Elle invente des personnages, pas toujours plaisants. Et elle les met dans les pires situations. Et elle voit comment ils peuvent s’en sortir. Je le voyais déjà dans la migration annuelle des nuages et dans Et que désirez-vous ce soir ? Mais je trouve que dans Comme l’exigeait la forêt, c’est encore plus percutant.
Véris, c’est une femme dure. Elle est solitaire et elle veut le rester. Elle ne va pas aller dans cette forêt par bonté d’âme. Elle y va parce qu’on l’y oblige. Et dans cette forêt, alors qu’elle a sa to-do list de choses à ne pas faire, elle va aussi faire de mauvais choix et on comprend qu’elle en a aussi fait avant. Comment cela va influencer dans le récit ? A vous de le voir ? Est-ce qu’elle va s’en sortir. Peut-être, peut-être pas. Vous verrez bien
Comme l’exigeait la forêt, est un peu construit sous forme de conte. Et on sait à quoi on s’attend. Avec cette image forte de la forêt qui est un lieu hors contrôle. Avec ses règles bien à elle. Elle paraît cruelle, mais en fait, la vie sous le tyran est exactement pareille. Et le tyran n’a aucune prise dessus. C’est une force au-dessus de lui. Et quand bien même, Véris ne maîtrise pas la forêt, elle est soumise à ses règles. Et elle ne peut pas y déroger. On ne suit pas l’histoire d’une héroïne, on suit l’histoire d’une survivante. Et c’est aussi cela qui change en fait. Et ici, la forêt n’est pas du tout un refuge, c’est un endroit qui vole des gens, des enfants.
L’autrice montre aussi que lorsque le tyran est impuissant… Eh bien, il utilise son seul moyen de pression. C’est aussi cela qui est marquant. Face à une force plus forte que lui, il va taper sur une femme isolée, une femme forte mais qui ne peut pas agir contre lui. Et il reporte sa propre faute sur lui. Ici, il n’a pas respecté les règles de la forêt et il n’a pas instruit ses enfants sur les règles de la forêt. Chose que font tous les villageois apparemment. Tous les enfants savent, pour la forêt, qu’il ne faut pas y aller sous peine de mort. Tous sauf ceux du tyran qui sont isolés. Donc, quand le tyran échoue en matière d’éducation, il ne va pas se dire que c’est de sa faute, mais il va la reporter sur Véris et les conséquences risquent de se porter non sur lui mais sur tout le village. Et ça, c’est un message fort.
Comment a été reçu la novella ?
La critique a beaucoup aimé l’ambiance de la forêt qui est oppressante et l’ambiance générale que développe le roman. Son écriture est presque poétique dans ce récit. Elle se rapproche du conte. Comme l’exigeait la forêt, est souvent perçu comme une réflexion sur le pouvoir, l’oppression, mais aussi une méditation sur le deuil et la monstruosité. Et je suis d’accord avec ce qui se dit dans les autres avis. C’est aussi autant, selon moi, un récit à dimension personnelle qu’à dimension globale. Tout parent, par exemple, a cette peur primale de perdre un enfant. Le perdre surtout quand il n’y a pas de raison, de cause. On ne maîtrise pas son environnement, parfois, et c’est cet angle qui m’a le plus parlé.
Les réserves les plus fréquentes sur ce récit, c’est le format jugé trop court. Un récit qui mériterait d’être plus développé. Et en fait, je ne suis pas d’accord avec cela. C’est le principe même de l’autrice de nous donner quelques billes d’information mais pas tout, de nous balancer une idée, de l’enrober dans un univers pas tout à fait formé et de nous laisser nous l’espace pour le développer. On peut imaginer pourquoi la forêt est comme cela. Quelles sont les possibilités pour les villageois de contrer ses pouvoirs, par exemple. On peut se demander quel est ce nouveau tyran. Comment est-il arrivé là? Où est la mère de ses enfants ? Est-ce que ses enfants sont comme lui ? Bah oui, comment se dire joyeusement qu’on va aller sauver de futurs tyrans, par exemple, la question éthique se pose tout de même.
Et au final, malgré ces quelques réticences, Comme l’exigeait la forêt a eu son petit palmares. Il a obtenu le Prix Aurora du meilleur roman court / Novella et il a été finaliste du prix Hugo du meilleur roman court. Pas mal quand même !
Que lire après Comme l’exigeait la forêt ?
- Pour le côté forêt qui fait très peur, je vous conseille Déracinée de Naomi Novik. Un roman que j’avais eu en cadeau de Noël et j’avais bien aimé cette ambiance.
- Les dépossédés de Ursula K. Le Guin qui montre ce principe d’être tiraillé entre deux choix impossibles. Et puis tout ce qui se réfère au cycle de l’Ekumen est une bonne lecture ,;)
- Si vous voulez explorer ce principe de choix et mieux découvrir la bibliographie de Premee Mohamed, lisez la Migration annuelle des nuages. Vous verrez qu’elle est aussi douée en post-apocalyptique.
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