
Titre : C’était notre maison
Auteur : Markus Kliewer
Maison d’édition : Charleston
Traducteur : Laurent Bury
Genre : Horreur
Où trouver le livre ? Clique ici
En ce moment, je fais des travaux chez moi. Ne vous imaginez pas la Vida Loca très instragrammable. Cela fait deux fois que je rachète des pots de peinture et du papier peint et j’ai même réussi à renverser de la peinture sur le parquet avec une bâche de protection. Cela dit, la pièce que je suis en train de redécorer va être chouette : un bureau qui fera aussi chambre d’amis. Cela fait plus de 15 ans que j’attends ce bureau et là, la pièce ne ressemble à rien, mais je me projette déjà dedans. Elle m’appartient encore plus qu’avant. Et pourtant, ce n’est pas moi qui ai construit cette maison. Je ne sais rien des précédents habitants. À qui appartenait cette pièce avant ? À quoi servait-elle ? Et s’ils revenaient ? Qu’est-ce qu’ils en penseraient ?
C’est de cet angle que part Markus Kliewer dans son roman C’était notre maison, publié en France par la maison d’édition Charleston le 20 octobre 2025 et traduit par Laurent Bury.
Eve et Charlie ont acheté une vieille maison et elles ont décidé de la retaper. Un soir, Eve entend sonner à la porte. Un homme et sa famille sont là, et l’homme lui dit qu’il avait grandi dans cette maison. Il demande s’ils peuvent visiter. Mais une tempête de neige surgit. Les voilà confinés dans la maison. De comportements étranges en évènements bizarres, Ève se demande s’ils s’en iront jamais…
Markus Kliewer vit actuellement à Vancouver, au Canada. C’est notre maison est son premier roman et il a déjà remporté le prix Scariest Story en 2021 sur le forum No Sleep. Une adaptation sur Netflix est en cours de travail. Pour son premier roman, Markus Kliewer arrive à parler d’une peur quasi ancestrale : celle de ne peut plus se sentir chez soi ? Quels sont ses ingrédients ?
Au départ, une reprise des éléments classiques du roman d’horreur
Nous sommes ici dans un contexte particulier : une maison isolée qui vient d’être achetée par un couple de jeunes femmes. Il se trouve qu’elles sont séparées par la vie, tout simplement, l’une est encore au travail pendant que l’autre est en train de rénover avec son chien présent. C’est une maison que l’on sait isolée car les voisins ne sont pas apparents. C’est un couple de nouvelles venues donc qui ne connaissent pas encore leurs voisins et voisines. L’ambiance semble cosy et entre nous, je me verrai bien dans ce genre de maison. Petit ajout pittoresque, il y a la neige qui commence à poindre. Mais la soirée ne ressemblera pas à un de ces moments familiaux. Parce qu’il y a une autre famille qui sonne et cette famille dit qu’avant elle possédait la maison. Et que donc elle demande si elle peut visiter. Dilemne ! On leur autorise à entrer ou pas ? Parce que si on les autorise à entrer dans notre propre foyer, c’est une intrusion. Sauf qu’ils étaient là avant. Et si on ne les autorise pas, quelque part, c’est être très impoli.
Pour vous donner un peu une idée, vous allez voir. Reprenons la définition d’une maison : c’est un bâtiment destiné à servir d’habitation à l’humain. Pas plus, pas moins. 4 murs, une porte, des fenêtres. Ce n’est que du matériel, vous allez me dire. Le mot vient du latin manere qui veut dire : rester, demeurer, séjourner, s’arrêter. C’est donc le lieu où on reste, où l’on revient, où l’on demeure. C’est l’image même de la sédentarisation pour l’Humain. Quand on achète une maison comme Eve et Charlie, on achète quatre murs, un bâtiment. Mais quand on commence à y déposer des affaires et à la transformer, à l’aménager, cette maison se transforme en foyer. Le lieu où l’on se sent chez soi. Où l’on est censé se sentir en sécurité. Cela se construit. Cela met du temps. Mais d’un lieu physique, on le transforme en refuge. On le transforme en une sorte d’entité.
C’est d’ailleurs pour cela que les romans avec des maisons hantées fonctionnent bien. Parce que lorsque les personnes s’en vont. Est-ce qu’ils y laissent une partie de leur histoire ? Une partie de leur essence. C’est pour cela que c’était notre maison fonctionne bien. Si d’anciens habitants d’une maison reviennent et si on est juste un nouveau propriétaire : est-on assez légitime pour ne pas laisser entrer cette personne dans la maison ? Juridiquement oui, bien entendu. Mais moralement ? C’est super intéressant comme question.
Bien entendu, ajoutez à cela des bruits de maison que l’on ne connaît pas encore, une tempête de neige qui arrive et l’isolement. On a maintenant tous les ingrédients classiques d’un bon huit clos, mais aussi d’une bonne histoire qui peut tourner à l’horreur.
Cependant, l’auteur ne s’arrêtera pas là car il nous poussera à nous poser des questions sur nos sens.
Effectivement, on peut avoir tous les bons ingrédients, mais en vrai. Tout peut se terminer par un bon repas, une visite et tout le monde repart chez soi. Cela peut même faire une bonne anecdote, et pourquoi pas de nouvelles connaissances. Qu’est-ce qui va déraper dans cette histoire ? Eh bien, la petite fille court et se cache dans la maison. Eve est seule avec la famille et visiblement, le père connaît plus les cachettes qu’elle. Cela la met tout de suite en sentiment d’infériorité. Le père a ainsi une certaine emprise sur la perception des faits. Et c’est dans cette brèche qu’il va s’engouffrer pour rester. Et c’est sur ce sentiment d’insécurité dans sa propre maison que jouera l’auteur.
Parce que lorsqu’on est dans cet état. On entend des bruits inhabituels. On est aux aguets. On est dans le doute. Et si jamais cette gentille famille avait l’intention de rester ? Et si leur histoire dans la maison n’était pas joyeuse ? Et si le père de famille n’essayait pas juste de visiter la maison mais de la faire sortir. Est-ce que son comportement est si bienveillant ? Est-ce qu’il ne manipulerait pas des choses, des propos, peut-être même les lieux ?
Et de fil en aiguille, Ève va se demander ce qui est vrai. Ce qui est réel. Parce que Ève n’a pas eu une histoire facile, vous voyez ? Et son ancre à elle, c’est Charlie. Et Charlie n’est pas là. Est-ce que son chien a un comportement bizarre parce qu’elle se sent agressée par les intrus, ou est-ce que c’est juste qu’elle ressent le stress que ressent Eve. Et ainsi, petit à petit, Ève ne se sentira plus chez elle dans sa maison. Elle se sent étrangère, et puis elle se sent rejetée de cette maison.
C’était notre maison n’est pas qu’un roman d’horreur. Il nous questionne sur notre sentiment de sécurité.
Parce qu’une fois qu’on ne se sent plus chez soi dans sa propre maison, dans son propre refuge. Tout se délite. C’est cela que veut nous montrer l’auteur. On n’est pas forcé d’avoir des choses réelles. C’est un sentiment insidieux. Un bruit, des dispositions de pièces sont familières et rassurantes. Mais dès que l’on ne se sent plus chez soi, cela devient une menace. C’est exactement le sentiment que peut ressentir un enfant ou une femme battue. De même avec ce sentiment de réalité qui se délite dès qu’une forme d’emprise s’exerce. Toute personne ayant subi une agression vous le dira : on réinterprète tout. Tout semble différent. Et on n’a envie que d’une chose : s’enfuir. Mais a-t-on toujours le choix.
C’est en cela que je trouve ce roman très intéressant car oui, nous sommes sur une histoire d’horreur et il est très peu probable que cela nous arrive réellement. C’est bien entendu une métaphore. Mais en plus, notre narratrice, Eve, ne devient plus fiable, donc nous, en tant que lectrice, nous sommes destabilisés. Qui croire ? Est-ce que ce qu’on lit est réel ? Et c’est cela qui fait la réussite de ce roman. Notre perception du réel.
Que lire après C’était notre maison ?
- Un cri dans le désert de Catriona Ward où l’on suit le retour dans une maison où la narratrice ne se sentait pas en sécurité
- La nuit ravagée de Jean-Baptiste del Amo qui parle d’une maison hantée qui joue avec nos sens
- Rose / House d’Arkady Martine où la maison est entièrement régie par une intelligence artificielle et qui pose cette question : qu’est-ce qu’une maison ?
Laisser un commentaire