
Titre : La course au mouton sauvage
Auteur : Haruki Murakami
Maison d’édition : 10/18
Genre : Contemporain
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L’année dernière, je suis allée voir ma copine Lisa à Paris parce que sa fille y faisait un stage. On a mangé ensemble et surtout, on a discuté bouquins et du prochain club de lecture de Choixpitre sur le thème du Japon. Et elle me dit qu’il y a un livre qu’elle aimerait bien me faire découvrir : La course au mouton sauvage de Haruki Murakami, qui est en ce moment disponible aux éditions 10/18 et traduit par Patrick De Vos. On y suit un jeune cadre publicitaire qui est amoureux d’une jeune fille dont les oreilles sont parfaites. Il a aussi un correspondant, appelé le Rat, qui lui envoie la photo d’un mouton. Mais une organisation d’extrême droite lui ordonne d’enquêter sur ce mouton qui est censé avoir des pouvoirs surnaturels. La course au mouton sauvage paraît être un roman plutôt drôle, plutôt absurde. En effet, pourquoi un seul mouton en particulier met en branle toute une organisation politique ? Pourquoi notre narrateur est obsédé par les oreilles ? Pourquoi le Rat a envoyé cette photo ?
Haruki Murakami est un auteur japonais plutôt connu (et je mets des guillemets) surtout pour sa saga 1Q84 que j’avais beaucoup aimé. Il s’est exilé du Japons dans les années 80 et vit en Europe puis aux Etats Unis. Il n’a pas l’air comme cela mais cet auteur a fait partie des artistes qui nous a permis de découvrir le Japon pendant le XXème sicèle met encore aujourd’hui d’ailleurs. Souvent, on le cite pour Kafka sur le rivage paru en 2003 mais aussi pour Danse, danse, danse paru en 1988. Pour découvrir cet auteur, je ne recommande absolument pas 1Q84 parce qu’il est réellement atypique comme roman est assez dur à appréhender. Il risque de vous lâcher en cours de route. Alors que la Course au Mouton sauvage, c’est un roman simple. On part d’une chose absurde, qui est une enquête sur la photo d’un mouton. Que l’auteur nous donne de vrais indices que c’est un roman d’enquête pour nous déjouer après. Il nous entraîne vers le vide plutôt que vers une vraie résolution. C’est le troisième roman du cycle du Rat, d’ailleurs, car il y a eu Écoute le chant du vent, Flipper, la Course au mouton sauvage puis Danse, danse, danse. Les livres peuvent se lire de manière indépendante, je vous rassure. Mais en vrai, c’est surtout le premier grand roman de Murakami. On y voit des indices sur ce que fera toute sa bibliographie : les disparitions, les doubles, des forces invisibles.
Mais c’est quoi ce mouton ?
Selon le livre, c’est le seul mouton de son espèce, une espèce de variation avec une étoile sur le corps. Et c’est pour cela que tout un parti politique va se mobiliser pour le trouver ? Non, bien entendu. Le mouton est une image. C’est une certaine image du Japon qui se délite, qui n’existe pas en fait. Et le fait de rechercher ce mouton en particulier et de lui donner des pouvoirs magiques qui pourraient, par exemple, garantir le succès d’un parti politique, c’est bien une représentation du Japon de l’après-guerre.
D’ailleurs, c’est quoi le Japon à cette période. Et bien, ce pays a été totalement détruit par la guerre, il est en ruine. Les bombardements aériens ont ravagé les grandes villes, les ports, les routes et aussi les voies ferrées. Et ils se sont pris deux bombes nucléaires : Hiroshima et Nagasaki. Il faut savoir aussi que les Américians ont aucupé le pays jusqu’en 1952 et qu’ils ont imposé dès 1946 un démantellement de l’économie agraire. On peut dire que le Japon a subi pire que ce que n’a subi l’Allemagne dans les années 30. C’est un coup dur terrible pour un pays qui se considérait comme conquérant depuis des centaines d’année. On lui retire aussi la liberté de se défendre alors qu’il se retrouve entre l’URSS et les Etats Unis. Dans la pop culture, on le voit par la création de Godzilla, par exemple. Et surtout, le Japon va mettre plus de 20 ans pour se remettre économiquement de la Guerre.
On a donc toute une génération qui va ressasser le monde d’avant. Qui va tenter de rester dans l’illusion de l’impérialisme japonais. Ce qui transforme le pays en sympathisant de l’extrême droite, par exemple. Et c’est cela que l’auteur pointe du doigt en recherchant un mouton en particulier, un mouton mythique et par un parti d’extrême droite. Le mouton, c’est l’image du pouvoir, sans visage, sans but.
Des personnages qui s’effacent
Alors, cela veut dire que notre narrateur va être le héros qui va tout résoudre ? Eh bien non ? On se demande ce qu’il fait là. Ce narrateur subit toute la situation du début à la fin. Il reçoit une photo de son ami dit le Rat et la publie à sa demande. Quand sa femme veut divorcer, il ne dit rien. Il a un chat mais flemme de lui donner un nom. Il rencontre une jeune fille dont il tombe amoureux parce qu’elle a des oreilles parfaites, et elle n’aura quasiment aucun autre attribut dans ce roman. Elle décide de l’accompagner dans cette enquête, mais le narrateur ne cherche pas vraiment pourquoi et la voilà qui, en vrai, nous reste dans le coin de l’oeil, au point que, qu’elle soit là ou non, ce n’est pas si important. C’est aussi l’invisibilisation de la femme dans la société qu’on voit là. Son rôle effacé, qui reste écrasé par cette image de l’homme fort, alors qu’en vrai, elle est beaucoup plus active que lui.
Quant au Rat, il devient un personnage dramatique ici. Il représente le refus radical à ce Japon. Il disparaît du monde, ne fonde pas de famille, vogue de petits boulots en petits boulots. Il est libre en fait ; Vous le saviez, vous que c’est un vrai phéno_e au Japon ? On les appelle les Évaporés et représentent encore quelques 80.000 personnes par an. Ce sont les Jôhatsu. Ce terme a commencé à être utilisé dans les années 60 et figurez-vous qu’on ne rencontre pas ce phénomène uniquement au Japon mais aussi aux États-Unis et en France. C’est quand la société est trop rigide, qu’elle en demande trop et quand la famille devient tout sauf un refuge. Dans la Course au Mouton Sauvage, on voit bien que les gens ne recherchent pas le Rat. Mais qu’il continue à avoir le lien avec le narrateur, car c’est une personne qui ne s’engage pas. C’est une espèce de signal et non un dialogue. Même disparu, le Rat continue à avoir des effets sur la vie du narrateur.
Au travers ce roman, c’est le style particulier de Murakami qui est en train de naître
C’est pour cela que la Course au Mouton sauvage est aussi remarquable en termes de roman, parce qu’on voit tous les codes de l’écriture de Murakami. Tout au long de ce roman, on aura une narration neutre. Un ton un peu mélancolique. Des réflexions un peu ironiques aussi. C’est une double influence là-dedans. On a la critique de la société japonaise par Murakami, mais aussi ses influences de la culture américaine là-dedans. Les plans avec les cigarettes. La musique qui est le jazz. L’analyse de la société japonaise.
L’auteur s’amuse avec les mots. Cela se sent et il nous transmet cet amour de la prose. On voyage dans le Japon avec lui, à la recherche d’un mouton qui n’est pas censé exister. On va parcourir des villages et des villes qui ne sont pas dans les tops du tourisme. On y voit des personnages marquants, plus que notre narrateur. On y trouve des hôtels très bizarres, comme un hôtel sur le thème du dauphin, alors qu’il n’est même pas près de la mer.
C’est de l’absurde. Il faut se laisser porter. Et surtout se poser de bonnes questions. Chercher derrière les phrases, même les plus anodines. Chercher derrière les personnages, même ceux qui ne font pas partie de l’intrigue. On n’y voit pas beaucoup d’espoir, des gens impuissants face au monde.
C’est toute cette matrice qui va créer le succès des oeuvres de Murakami par la suite.
Et d’ailleurs, comment a été reçu le roman ?
Au Japon dans les années 80, c’était plutôt une réception en mi-teinte quoique favorable. Surtout par un lectorat urbain en fait, mais pour la critique littéraire, cela fut presque un flop. On a salué son originalité du ton neutre. C’est un ton nouveau en plus dans la littérature japonaise. On parle du pouvoir, mais sans le critiquer vraiment. Tout est en image. Par contre, les Japonais sont assez chauvins, donc clairement, l’influence occidentale y est jugée comme excessive. Les gens n’ont pas toujours compris ce style un peu léger en apparence et surtout, il n’y a pas de réelle morale.
Dans les années 90-2000, le roman a commencé à s’expatrier et on a eu des traductions anglaises et françaises. Pour le monde anglophone, il n’y a pas de débat, c’est bien une allégorie du pouvoir autoritaire et c’est une réécriture postmoderne du roman de quête. En France, on l’a beaucoup apprécié. On le cite souvent comme une porte d’entrée dans l’oeuvre de l’auteur, et je suis de leur avis. Et en vrai, on le compare souvent à Kafka ou Orwell.
Aujourd’hui, la Course au Mouton Sauvage est vu comme un roman fondateur et un des romans les plus politisés de Murakami. Et surtout, c’est une clé de lecture pour l’ensemble de son oeuvre et je confirme car j’aurai aimé le lire avant de lire 1Q84 qui a été pour moi un peu difficile à appréhender à l’époque.
Ce qui est superbe, c’est que tout ce qui était considéré comme des faiblesses dans son livre dans les années 80-90 sont maintenant considérés comme un choix éthique, un choix esthétique. Et c’est cela qui rend ce roman aussi intéressant.
Mais est ce que la Course au mouton sauvage est encore un roman actuel ?
Évidemment. Le fait de montrer un pouvoir politique invisible qui dérive vers la droite. Cela rend bien évidemment la Course au mouton sauvage si actuelle. Quand on regarde les discours du parti politique du livre, c’est bien entendu ce que l’on voit maintenant sur nos écrans de télévision.
C’est aussi dingue de voir que ce livre était en avance sur nos tendances du moment. Le Rat, par exemple, est le refus même de la performance et il refuse de se laisser dominer par la société. Quand on regarde les tendances actuelles sur nos réseaux sociaux, on voit justement des personnes en quête d’elles-mêmes qui ne veulent plus s’identifier par le monde du travail, qui veulent s’identifier par leur personnalité propre. Et mine de rien, la politique en devient une espèce d’animal mythique qui n’a plus de sens réel.
La Course au mouton sauvage, ce n’est pas un roman sur la réussite mais sur la survie de l’individu face à une société oppressante. Et c’est exactement le monde dans lequel on vit, en fait. Pourtant, ce n’est pas un roman plombant. C’est un roman amusant car on se balade dans des lieux incongrus, avec des réactions pas du tout attendues et une fin qui fait plop. À nous de chercher un sens à tout cela. Et c’est peut-être cela le plus important. De voir ce que le livre représente au travers de nos yeux à nous. Et cela fonctionne que vous soyez japonais, américain ou européen. Il est universel.
Que lire après La course au mouton sauvage ?
- La femme des sables de Hôbô Ave qui raconte l’histoire d’un individu priégé par un système absurde
- Un homme qui dort de Geroge Perec qui raconte un refus actif du personnage de la société.
- Ubik de Philip K. Dick qui parle de réalité instable et de forces invisibles.









