
Titre : Où repose la hache
Auteur : Ray Nayler
Maison d’édition : Le Bélial
Traducteur : L’Epaule d’Orion
Genre : Dystopie
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Au comité de lecture de la Librairie les 4 chemins, il y a des livres où on s’attend, dès la sortie, pour nos échanges d’avis. C’est comme cela qu’un vendredi soir, quand j’entre dans la librairie avec mes biscuits apéro, je vois Hugo, le libraire qui me guette. Parce que le nouveau Ray Nayler était sorti et on avait déjà parlé de ses autres livres : Protectorats, la montagne dans la mer et Défense d’extinction avec lui et Nico. Et sur la table des nouveautés, il y avait Où repose la hache, sorti le 19 février de cette année aux éditions de Bélial et traduit par l’Épaule d’Orion, la couverture a été illustrée par Aurélien Police. Autant vous dire qu’on savait ce que cela voulait dire : « Ça va être de la Bombe, Bébé ! »
On est dans le monde de demain, dans un futur proche qui est assez tangible en fait. A l’Ouest, les gouvernements sont plus ou moins dirigés par des Intelligences Artificielles et pour être polie, ça manque de cohérence. A l’Est, on a un despote vieillissant qui transfère sa conscience dans un corps plus jeune que lui. Nikolai est son médecin et il doit composer avec. Nurlan est un parlementaire, témoin du renoncement. Lilia est à l’origine d’une nouvelle technologie et Zaïa est une ancienne activiste.
Pour s’y retrouver un petit peu, il va falloir qu’on observe un peu l’auteur. Ray Nayler est un Québécois de 50 ans et on peut dire qu’il en a vu des choses. De 2003 à 2005, il a servi dans les Corps de la paix au Turkménistan. Puis, pendant quelques années, il a bossé dans des ONG dans l’éducation au développement à l’international. Après 2010, il a travaillé comme agent de service diplomatique. Enfin, en 2023, il entre à l’Institut de Politique International des Sciences et Technologies. Il est polyglotte. Sa carrière d’écrivain débute parallèlement en 1996, notamment dans le polar et la science- fiction. C’est dans ce dernier genre que le Bélial a décidé de vous diffuser ses romans en les traduisant.
On a là une personne qui a voyagé, a beaucoup travaillé dans les relations internationales au sens large. Cela ne vaudrait pas le coup de voir comment il pense que le monde va évoluer ?
Dans le monde que voit Ray Nayler, la politique est déconnectée de l’Humanité.
A l’Est, on a une succession de tyrans qui vivent isolés et qui maintiennent une emprise sur leur territoire par la terreur, maintenue par un système policier extrêmement répressif. Les voix qui s’élèvent contre lui sont soit assassinées, soit isolées dans une espèce de toundra. L’information ne filtre pas et tout le monde est surveillé. La peur fait le reste, bien entendu. Quant à ce dictateur, dès que son corps est fatigué, il s’en clone un autre. Le récit ne traite même pas les décisions politiques de cet homme en fait, parce qu’il n’est réellement intéressé que par une chose : lui, sa mortalité, le fait de toujours rester en place et donc forcément, il n’est pas vraiment là pour diriger un pays mais l’asservir. Pas besoin de vous dire à quel endroit du globe l’auteur pense, on reconnaît tout de suite la Russie et son fonctionnement. Mais la Corée aussi.
Mais alors, à l’Ouest, qu’est-ce qui se passe ? Eh bien, on a des décisions politiques prises sans réelle logique. On augmente le prix de certaines choses sans réelle justification et sans non plus se demander comment cela impactera la vie des habitants. Car les décisions sont prises par des Intelligences Artificielles. Comment elles prennent leurs décisions, quels sont les paramètres ? Personne ne le sait. Et on se retrouve ainsi avec une politique sans cohérence, sans réalité. Et c’est le sentiment que l’on peut avoir, du côté de l’Ouest, en fait. Les informations ne sont plus vérifiées. Les États-Unis et de plus en plus l’Europe ne jurent que par l’Intelligence Artificielle, alors que nous sommes en pleine crise climatique. Et c’est bien comme si on n’était dirigés par personne. On ne comprend pas vraiment la cohésion des décisions prises.
Ainsi, Ray Nayler fait un bilan sans appel de notre situation politique mondiale. Cela se fait sans les personnes. Ceux qui dirigent sont totalement déconnectés de la vie quotidienne des gens. Et cela donne une majorité de personnes qui ne sont plus représentées.
D’ailleurs elles sont où ces personnes que l’on ignore ?
Zaïa a tenté de donner des opinions, à l’Est. Et elle a été isolée en pleine forêt sous la surveillance d’un robot. Un isolement social complet, avec aucune possibilité de communiquer à l’extérieur. Au point que le jour où elle voit une vraie personne, elle se dit que c’est un fantôme. Et en même temps, cette femme est tellement surveillée qu’il faut utiliser des technologies de camouflage extrêmement développées pour seulement l’approcher. Pas besoin de l’assassiner, en l’isolant. Ainsi, le dictateur la tue socialement. Et en vrai, on le voit déjà avec les algorithmes sur les réseaux sociaux. On voit de plus en plus certaines associations qui ne sont plus vues quand leurs idées sont dites trop woke. On ne voit pas les agressions faites aux femmes quand tout est fait pour qu’elles ne puissent pas porter plainte. En France, pendant les Jeux olympiques, on a déplacé des Sans-Abris pour qu’on ne puisse pas les voir. Ce qui arrive à Zaïa, cela arrive réellement à beaucoup de minorités.
Et Lilia, maintenant. Elle a voulu voir une dernière fois son père et elle ne peut plus retourner à Londres. Sa liberté de mouvement est réduite chaque jour en fonction de son score social. Le jour où son score est trop bas, elle risque d’être déportée ailleurs. C’est poussé à l’extrême, mais quand on y réfléchit, cela montre la condition de beaucoup de personnes qui ne sont pas nées au bon endroit, pas dans la bonne classe sociale, pas dans la bonne ville ou le bon quartier. Ils n’ont pas accès à la culture, aux bons jobs, aux logements. Et quand ils tombent trop bas, on les efface des stats. Et ces personnes ne peuvent plus agir.
Et celleux qui bossent dans les parlements alors ? Nurlan est un membre de l’ONU qui est pris dans une sorte de révolte suite à l’augmentation des prix des carburants. On peut se dire qu’il sait comment et pourquoi cette mesure a été prise ? Eh bien non. Même lui ne comprend pas comment cela a pu arriver.
En réponse à cela : retourner où repose la hache.
Où repose la hache de guerre ? Bien évidemment. Ray Nayler dit que la solution serait de tout péter, ni plus ni moins. Mais comment faire dans un monde où les libertés sont réduites, où l’on est surveillés en permanence ? Il suffit tout simplement d’utiliser les armes des puissants contre eux-mêmes. Les Intelligences Artificielles ? Lila a développé une nouvelle technologie qui pourrait contrer cela. Nurlan peut les débrancher. On vous silencie ? Oui, mais on a retrouvé Zaïa, on la tire de sa retraite pour qu’elle entre de nouveau dans le jeu. Dans notre monde actuel, cela peut se traduire par… donnez votre argent dans les projets qui sont utiles, par exemple.
Ray Nayler nous dit que la révolution ne sera pas par une révolte, forcément. Cela passe par des actions individuelles qui, mises bout à bout, peuvent faire un effet boule de neige. Ce que Ray Nayler nous dit, c’est que chaque personne, chaque individu est important, même si on tend à nous faire croire le contraire. Les politiques sont déconnectés de vous ? Agissez sans eux, ne les attendez plus.
Et l’auteur nous fait cela avec un roman choral, en nous posant petit à petit la situation qui apparaît à la fois actuelle et sans issue. On se sent au bout du trou. Au début. Et pourtant, il montre au fur et à mesure les différentes possibilités. Est-ce que le monde sera meilleur ? Sûrement. Ce sera moins pire, en tous cas. Et surtout, il sera fait de ce que nous décidons. Avouez que le message est pas mal, non ?
Que lire après où repose la hache ?
- De l’importance de ne pas se taire, lisez la Servante écarlate de Margaret Artwood.
- Heureux comme jamais de Guillaume Chamanadjan pour espionner les bonnes décisions des ultra riches.
- Yellowstone de L. Albar pour observer ce que donne un Etat policier









